1 · 2
— Mais comment diable fais-tu ? car enfin te voilà beau, fringant, roulant voiture, semant l’or comme si le Pactole coulait dans ton gousset… Et, là, soit dit entre nous, comme entre bons amis, ton… tuteur, le vieux Mériot, n’a guère, bon an mal an, et ses quinze cents francs d’académicien comptés, que six pauvres mille livres de rente.
— Si tout autre que toi me faisait une question aussi saugrenue, je lui donnerais d’abord mon stick par la figure ; ensuite… mais toi, tu es un bon garçon qui demande par curiosité et non par impertinence, qui voudrais bien avoir mon secret pour en user, mais non pas pour me trahir.
— Justement.
— Eh bien, je ne te le dirai pas, mais je ne te donne pas mon stick par la figure, remarque bien.
— Voyons : pas de plaisanterie, je m’ennuie, moi, de végéter comme je fais avec les infortunés cinq cents francs par mois que m’octroie ma famille…
— Si j’avais une famille qui me donnât cinq cents francs par mois… reprit en hochant la tête Jean de Château-Gaillard.
— Eh bien ?
— De deux choses l’une : ou je vivrais modestement et je joindrais les deux bouts ; puis je me marierais, et je deviendrais en mon castel du Poitou un bon gentilhomme campagnard, et c’est pour toi ce que tu aurais de mieux à faire…
— Ou ?
— Ou j’en dépenserais cinq mille, je me ferais mettre à Clichy, je ruinerais ma famille et je deviendrais un jour millionnaire.
— Euh ! comprends pas !
— J’en étais sûr.
— Veux-tu un troisième parti ?… Je vivrais avec un louis par semaine, et je jetterais le reste sur un tapis vert… dans l’espoir de le quintupler.
— Les jeux sont supprimés.
— Enfant !
Ce dialogue avait lieu sur le boulevard, par une belle après-midi du mois de mai. Les deux jeunes gens, Paul de Malinvault et Jean de Château-Gaillard, assis devant un guéridon à la porte d’un café, dégustaient un punch à la romaine, en regardant passer les promeneurs.
« Jehan » n’était plus l’étudiant adolescent que nous avons vu trois ans auparavant attablé chez Pinson, et contant à ses camarades ses prouesses galantes. Ses moustaches avaient poussé, et une fine royale faisait ressortir la courbe de sa lèvre inférieure. Sa tenue était d’une superlative élégance ; ses façons, en même temps affables et hautaines, polies et impertinentes.
Qu’on n’aille point se récrier : c’est peut-être toute la science de la plupart des hommes qui s’imposent à leurs égaux, que de mélanger habilement ces contraires ; de les doser avec tact, de les employer tour à tour et à propos.
Àquelques pas, sur la chaussée, un groom tenait les guides de son élégant tilbury.
De temps en temps il recevait des saluts et les rendait : ce n’était rien, la main au chapeau seulement ; et pourtant, pas un de ces saluts n’avait le même accent. Paul de Malinvault, lui, était un fils de famille comme on dit ; vingt-cinq ans à peu près. Ses parents l’avaient envoyé à Paris pour y faire « ses folies » pendant un an, avant de le marier ; il y en avait déjà deux qu’il les faisait assez chèrement, et comme on l’a vu, ce n’était pas précisément encore l’envie de la retraite qui le tenait.
— Mais, reprit-il, après un court silence, toi qui n’as pas les cinq cents francs par mois de ta famille…
— Ah ! tu y reviens !…
— C’est que…
— C’est que tu es décavé, et que tu ne sais où donner de la tête, n’est-ce pas ?
— Juste : Antonia dépense…
— Veux-tu dix louis ?
— Mais…
— Mais tu me les rendras à ton premier oncle. Va, ne t’en occupe pas quant à présent : les voici. Et n’ouvre pas de grands yeux comme cela. Vois-tu, mon cher, c’est surtout quand on a n’a pas dix louis par mois à soi qu’il vous vient suffisamment de génie pour en trouver cent.
— Mais tu travailles donc ? tu fais des affaires ?…
— Fi !… à mon âge ? Les affaires seront pour plus tard.
— Alors ?
— Ne vas-tu pas t’imaginer que je fais de la fausse monnaie ? Allons ! j’ai terriblement de longanimité avec toi. Mon tuteur, d’abord…
— Mais tu es brouillé avec lui.
— Oui, nous avons eu quelques mots vifs quand j’ai pris mon vol… Dam ! il persiste à demeurer dans son immeuble : — une bicoque sise rue Rousselet ! mais n’importe, il m’envoie une misère ; deux cents francs par mois. Puis… il y a par le monde une fée qui s’intéresse à moi : fée-marraine sans doute, qui de temps en temps fait pleuvoir dans mon gousset une manne bienfaisante…
— Belle, la fée ?
— Je ne l’ai jamais vue.
— Amour et mystère… Ah ! que n’ai-je moi aussi une fée marraine !…
— Peuh ! cent écus qu’elle joint, en moyenne, aux dix louis de M. Mériot sont pour mes besoins une maigre provende… Heureusement que j’ai le jeu qui paie bien ses redevances.
— Diable ! mais… tu gagnes donc toujours ?
— Souvent.
— Tu as de la corde de pendu alors.
— Non ; une martingale.
— Les martingales, on en parle, mais… c’est comme les fées.
— Hein ?…
— Je dis que les bonnes sont rares.
— La mienne est excellente.
— Non, vrai ? entre nous ? tu as une martingale ?
— Oui.
— Mais… où donc joues-tu ?
— Partout… nulle part. Il manque bien à Paris de tables de trente et quarante ! ou de roulettes clandestines ! Et les salons donc !
— Dans les salons le jeu est modeste.
— Non pas ! chez madame Hérouard, par exemple, j’ai gagné au lansquenet deux mille francs l’autre soir à un banquier anglais.
— Chez madame Hérouard et pour un banquier anglais deux mille francs sont une misère. Mais les salons où l’on peut jouer le gros jeu des Hérouard sont clairsemés à Paris !
— Il est certain que dans le monde il faut se tenir sur la réserve ; tandis que chez les courtisanes on joue toujours gros jeu, et on trouve souvent des occasions… Mais c’est plus dangereux.
— Oui : on peut avoir affaire à des grecs.
— Peuh, les grecs !…
— Fichtre ! mais ils vous détroussent proprement en deux tours de cartes…
Château-Gaillard sourit. Puis :
« C’est vrai, dit-il, et pour toi qui as une famille qui paierait, je comprends que la partie de cartes avec un grec, comme tu dis, t’effraierait… perdre cinquante ou cent mille francs… »
Malinvault fit un bond.
— … Ou même une vingtaine de mille, poursuivit Château-Gaillard ; oui, je comprends, quand on a une mère et des sœurs, et que l’on se dit : « autant de prélevé sur leur douaire et sur leur dot… »
— Et puis, il ne faut pas soi-même entamer trop son patrimoine, reprit Malinvault, qui sous la soif des jouissances parisiennes gardait le fond de la prudence provinciale.
Château-Gaillard regarda Malinvault et l’évalua d’un coup d’œil.
— Ah ! dit-il, certes ce serait gentil ! trouver moyen de s’amuser un brin, sans qu’il en coûtât rien ni à papa ni à maman, ni aux sœurettes ni à soi-même…
— Hai !
— Mais ce serait… embêtant… de laisser une ferme sur le tapis vert de Lolla ou d’Ismérie…
— Voilà.
— Pour moi, c’est différent. Peu me chault des chevaliers d’industrie, car je m’écrie avec Regnard :
Tu peux me faire perdre, ô Fortune ennemie !
Mais, me faire payer, parbleu ! je t’en défie !
— À la bonne heure ! et puis, avec ta martingale, au besoin tu pourrais promptement t’acquitter…
— Ah ! oui, ma martingale ! tu voudrais bien la connaître, hein ?
— Certainement. Par malheur tu n’as pas de raisons pour me la donner. Je suis ton ami, sans doute ; mais il y a vingt jeunes gens qui sont autant tes amis que moi ; et, une fois connue, la martingale… Quoique cela, va ! je suis un homme sûr, et tu me rendrais là un service que je n’oublierais pas.
— Oui-dà ! mais dis-moi un peu si je ne ferais pas mieux de le rendre à quelque pauvre garçon sans ressources qu’à toi… Tu es pourvu de toutes les faveurs du sort et tu veux encore lui forcer la main… corriger la fortune ?
— C’est-à-dire lui tirer quelques poignées d’écus pour payer sans remords quelques folies… Va ! on n’est pas toujours jeune et quelque jour tu trouveras un ami sérieux en moi.
— Sans remords ? Mais dis donc, sais-tu que moi j’ai quelques inquiétudes de conscience ?
— Bah ! pourquoi ça ?
— Eh ! eh !… je me demande, là… au fond… quelle différence il y a entre un joueur qui s’assied à une table de jeu avec une martingale dans la tête, et celui qui s’y met avec un jeu biseauté dans la poche.
Une rougeur légère monta aux joues du jeune baron de Malinvault, et il eut un mouvement comme s’il eût avalé un scrupule. Mais ce fut un éclair.
— Oh ! fit-il.
— Dame ? l’un et l’autre vont à coup sûr, contre un adversaire qui va au hasard.
— Cependant, entre les combinaisons du cerveau et les manœuvres de la filouterie…
— Ah !… quelquefois… Mais après tout, parmi ceux qui réussissent, combien y en a-t-il qui ne jouent pas le grand jeu de la vie avec une martingale ou des cartes marquées ?
— Pas gai, ce que tu dis là.
— Bermann, par exemple, le gros banquier francfortois que j’ai gagné l’autre jour, ne joue-t-il pas à la Bourse à coup sûr lorsqu’il achète ou vend, de la main droite, des valeurs qu’il peut à son gré faire baisser ou monter de la gauche ?
— Sans doute.
— Regarde passer là-bas, au grand trot de ses quatre chevaux le marquis***. Sans un emprunt étranger qu’il a fort proprement escamoté, tu le verrais à pied, parapluie sous le bras, demandant au pavé de Paris le secret des filons aurifères…
— Vraiment ! et quel emprunt ?
— Enfant ! tout Paris sait cela. Cet autre que tu connais bien aussi a fondé une société en commandite. Les actionnaires ont perdu leur argent ; lui, gueux comme Cadet Roussel auparavant, est riche aujourd’hui… Eh bien, chacun soupçonne que quand il a lancé l’affaire des usines de Saint-X., il se doutait un peu que lui seul y gagnerait quelque chose.
— Ah ! le fait est que si l’on voulait remonter à la source de bien des fortunes…
— Mais tiens, sans aller loin, voici Horace de Valdeuil, un de nos camarades, qui vient de passer en nous saluant ; connais-tu ses fermes, ses titres de rentes ?
— Au fait ?
— Il joue aussi et n’a pas de martingale…
— Et… il gagne ?…
— Il perd ; mais mademoiselle Fanny du corps de ballet en sait quelque chose !
— Et tu fais sa partie ?
— Pourquoi pas ?
— Ayant une martingale !
— Mon cher, ne remue jamais le fond du vase quand tu ne voudras pas trouver la lie. Et puis, crois-moi, retourne en Poitou et marie-toi : laisse les Lolla… ne cours pas ici après un tilbury quand tu as en province une bonne berline de famille qui court après toi.
— C’est cela, va t’ennuyer, bonhomme, en tuant au plus vite ta jeunesse… Et cependant, toi, tu restes à Paris, tu gardes ta maîtresse et ta voiture.
— Mon Dieu, je te le répète, c’est peut-être parce que je n’ai pas ce que tu as, qu’il me faut ce que tu n’as pas. À vous, privilégiés de la destinée, la vie uniforme, sans doute, mais facile et toute prête ; les châteaux entourés de fermes aux champs ; les vieux hôtels en un faubourg de province ; les tablées nombreuses autour de plantureux dîners ; des ouvertures de chasse, les partis de whist le soir à deux sous la fiche… — À nous, déshérités jetés dans la vie sans y avoir de place faite, et avec nos appétits et notre intelligence pour tout apport social, les alternatives de fortune et de misère, les boudoirs dorés et les mansardes, le luxe tout neuf brochant sur la misère secrète ; les ruineux soupers dans les boîtes de carton doré des restaurants du boulevard ; puis, pendant des nuits fiévreuses, les jeux de hasard avec de l’or qui n’est pas à nous ; avec des… martingales… que sais-je ? D’un côté, le Pactole qui ruisselle ; de l’autre, un pistolet chargé… Et pour nous faire oublier, pour nous verser l’ivresse et nous insuffler l’audace, pour faire sauter en l’air cet or que nous avons ramassé dans la boue et que nous y ramasserons encore, et qu’elles feront sauter toujours — des Antonia, des Sarah Bertin, des Lolla…
— Ne mêle pas là-dedans Antonia qui…
— Oui, tu l’aimes ; pardon ! — Mais raison de plus, mon cher, prends la diligence et… vivement en Poitou !