‹ Château-GaillardChapitre 5 sur 45 · 1 · 3

1 · 3

Àquelque temps de là, Château-Gaillard était chez lui, un matin, roulé dans une grande robe de chambre de velours, avalant, à petits coups, une tasse de thé, — et rêveur.

La veille il avait passé la soirée chez madame Hérouard, et, pour la première fois certains indices qu’il rapprochait, certains souvenirs qu’il rattachait, faisaient naître dans son esprit l’idée que, dans cette maison, il avait d’autres droits que ceux d’un hôte ordinaire.

Dès l’enfance, il avait été admis dans l’intimité de la famille, comme fils adoptif de Mériot, l’ami de M. et madame Hérouard. D’abord il avait partagé les jeux des enfants, ensuite tenu sa place au foyer dans la juste mesure qui convenait à sa situation. J’entends comme le fils d’un ami auquel on s’intéresse, et qui trouvera toujours chez vous protection efficace, mais pas plus.

La fortune de M. Hérouard avait grandi avec le temps, et sa maison était alors une des plus opulentes de la haute banque parisienne. On tenait à bonheur et à honneur d’y être reçu.

Madame Hérouard, dont la beauté jadis avait été célèbre, passait pour une des femmes les plus éminemment distinguées qu’il y eût. Elle ne choisissait pas ses amis parmi le vulgaire, et n’ouvrait son salon qu’aux honnêtes femmes et aux hommes de caractère ou de talent. Elle avait, d’ailleurs, toute autorité pour choisir, car autant l’esprit était apprécié, autant la réputation était inattaquée.

Il y a comme cela de ces personnalités qui ont le privilége de rayonner et d’attirer ; d’être un foyer qui éclaire et réchauffe, un aimant qui groupe les esprits, qui appelle les affinités.

Si au temps de sa jeunesse on avait, dans le monde, soupçonné la charmante femme de quelques égarements, les soupçons s’étaient dissipés avant de prendre corps. Ce qu’on savait, c’est que jamais une infortune ne l’avait trouvée indifférente ; que sa main s’ouvrait facilement à l’aumône, son cœur à la sympathie, son esprit aux idées généreuses.

Et puis, elle avait su vieillir à temps, c’est-à-dire avant le temps. Certes encore, il n’eût tenu qu’à elle de compter parmi les jolies femmes de Paris, car ses traits étaient restés purs, ses dents belles, sa peau fraiche, sa taille élégante ; mais non. À quarante-cinq ans elle avait franchement arboré le rôle des mères nobles ; posant un bonnet sur ses cheveux parmi lesquels brillaient quelques fils d’argent, suivant les modes de loin, et poussant devant elle la génération des jeunes femmes ; abdiquant le trône avant que d’en descendre, en un mot.

On lui en avait su gré : celles de ses contemporaines, qui avaient conservé des prétentions à la jeunesse, volontiers la laissaient passer pour être leur aînée. Les autres, qui avaient vieilli plus vite, lui pardonnaient d’être encore belle, et les jeunes femmes l’aimaient parce qu’elle demeurait leur amie sans être restée leur rivale.

Avoir pour répondant social M. Hérouard, pour protectrice affectueuse madame Hérouard, ce n’était donc pas peu de chose, pour un jeune homme qui entrait dans la vie sans famille et sans fortune.

Jean de Château-Gaillard se l’était dit plus d’une fois déjà ; or, il ménageait ce salon, il s’y faisait bien venir, et s’y gardait une bonne renommée.

Mais voici : M. et madame Hérouard avaient trois enfants : deux fils, qui, bien que plus âgés que Jean de trois ou quatre ans, étaient ses camarades ; une fille, plus jeune, qui avait alors dix-sept ans, et qui était jolie.

Jean, sans y penser peut-être, — ou bien en y pensant, et en caressant un rêve d’avenir, — s’était laissé allé à tourner vers elle des regards tendres ; à lui dire de ces mots vagues qui troublent pour la première fois les cœurs purs : oh ! rien ! il s’en souvenait à peine ; mais elle, recueillant tout dans son âme vierge, en faisait un poëme d’amour.

Or il arriva qu’un soir, la veille même du jour où nous le trouvons pensif, à son petit lever, il avait ramassé une fleur tombée du bouquet de Julie, et que celle-ci, le voyant faire, avait rougi.

Madame Hérouard, elle, avait pâli, et dit quelques mots à voix basse à son vieil ami l’académicien Mériot. Un coup d’œil venait de l’éclairer ; d’un coup d’œil aussi Jean vit l’étrange pâleur de la mère et son premier mouvement.

Et tandis qu’une terrible angoisse entrait dans l’âme de madame Hérouard, une idée singulière traversait aussi, comme une flèche, le cerveau du pupille de Mériot. Mais il la repoussa d’abord.

— Peuh ! pensa-t-il, elle s’est dit : « est-ce que ma fille, qui a un million de dot, aimerait un aventurier ? » et elle en a pâli de terreur. Rien que de naturel.

Mais il vit, quelques moments après, madame Hérouard appeler d’un signe l’académicien, l’entraîner dans une galerie et lui parler avec animation. — Et celui ci semblait aussi troublé qu’elle.

— Qu’est ceci ? se demanda-t-il alors, entr’ouvrant son esprit à l’idée qu’il en avait chassée. Et il regarda ses amis, les fils Hérouard et la gentille Julie d’un œil dont il ne les avait jamais regardés encore : détaillant leurs traits, interrogeant le jeu de leur physionomie, puis à son tour, il se regarda au miroir, et compara, chercha…

Et le lendemain matin il en était là encore, pourpensant, rassemblant les probabilités et se mirant plus que, de sa vie, il ne l’avait fait.

— Oui, ce nez grec, ces yeux à l’iris changeant… — Et puis, quels cris du cœur, quelquefois, quand j’étais enfant et qu’en jouant je me faisais du mal !

Et il s’abîma dans une méditation profonde. Sur son front ses pensées se succédaient et semblaient tantôt inquiètes et tantôt rayonnantes : ses lèvres avaient des mouvements qui exprimaient diversement l’angoisse et le triomphe… Il était beau d’une beauté byronienne, d’une beauté d’ange déchu…

— Si c’était vrai, pourtant ? se disait-il.

Mais qu’on n’aille pas croire que le cœur ému, l’âme ouverte à des sentiments nouveaux, il pensât :

— Dieu !… quel bonheur de savoir que, moi aussi, j’ai une mère… de couver des yeux son visage adoré, de presser des lèvres ses chères mains…

Non ! mais il pensait :

— Quel coup de fortune !…

Jean était passionné, mais pas « sentimental, » comme il le disait, en accentuant le mot de façon méprisante. L’élément tendresse manquait dans la combinaison de son être. C’était précisément, sans doute, parce qu’il n’avait pas été bercé par une mère.

Quoi qu’il en fût, cent choses de cœur qui émeuvent le commun des hommes étaient pour lui lettres closes : il ne concevait pas, raisonnant seul avec lui-même, qu’on dût de la reconnaissance à un père parce qu’il vous a engendré, ni à une mère parce qu’elle vous a mis au monde.

— Paternité et filiation, se disait-il, sont lois naturelles que l’homme subit faute de pouvoir s’en affranchir. Et cela est si vrai que la nature a dû y joindre le plus puissant des attraits pour nous forcer à les accomplir ; et cela est si vrai, que la société a dû multiplier les prescriptions et les garanties pour préserver l’enfant, pour assurer son existence.

» Par exemple, elle est rude, la loi, pour les enfants naturels… ou adultérins… — Très-rude !… elle en fait les victimes expiatoires de la société… Si donc les autres, ceux qui arrivent au monde pourvus du biberon, des langes et du bourrelet que les lois leur réservent, doivent si peu à leurs auteurs, que leur devons-nous donc, nous que le code méconnait, ignore ou rejette comme des scories ?

Château-Gaillard passait ainsi bien des choses au creuset de son rationalisme, et volontiers, à la suite, mettait sous ses pieds bon nombre de ces croyances, de ces instincts, de ces aspirations, de ces élans qui sont, pour ainsi dire, tellement traditionnels dans l’humanité qu’ils semblent inhérents à l’âme elle-même.

En philosophie il s’attaquait volontiers aux idées innées, et, plus conséquent que Descartes, il faisait table rase dans son cœur pour donner l’essor à la liberté de son esprit.

On frappa, tandis qu’il songeait toujours, et Mériot entra.

C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, à la figure jeune encore, sous des cheveux blancs. Sa physionomie respirait surtout la bienveillance ; il avait l’air aimable, l’air d’un homme qui a été heureux dans la moyenne de ses aspirations, qui a vécu sa vie. Avec cela de la verdeur et de l’énergie dans l’expression du visage. Ce jour-là même, l’expression de ses traits était sévère. C’est que, depuis deux années à peu près, il était médiocrement content des allures de Jean, qui ne se pressait pas de prendre une carrière, qui avait abandonné son toit pour aller vivre seul, qui menait un train peu en harmonie avec ses ressources connues.

— Quand la montagne ne va pas à Mahomet, Mahomet va à la montagne, dit-il, en s’asseyant en face du jeune homme. Tu es la montagne et je suis Mahomet. Çà, mon cher enfant, nous avons à causer.

— Causons, reprit Jean, dont les regards devinrent soudain froids et impénétrables tandis que ses lèvres souriaient.

— D’abord, j’ai à te répéter avec plus d’insistance ce que je te dis depuis un an : il faut entrer dans la vie, prendre un parti, tu n’es pas fait pour être un oisif et un dandy ; outre que ce sont là de tristes voies pour tous les hommes, c’en est une particulièrement déplorable pour toi qui n’as pas de fortune, et qui dois te faire à toi-même ton nom et ta destinée.

— Peuh !… raison de plus au contraire ! les exceptions sociales n’ayant pas de place dans la vie régulière, se trouvant expulsées en dehors du code, sont par là même en dehors des règles communes.

— Des sophismes ! Toutes les carrières s’ouvrent au-devant de toi, tu n’as qu’à choisir.

— Je choisis donc la diplomatie à Paris, et la haute banque, comme les fils Hérouard.

L’académicien leva les yeux sur Jean et ne lut rien sur son visage gracieux et impassible.

— Il faut pour aborder ces carrières une fortune que je ne puis te donner, reprit Mériot ; mais, en parlant des fils Hérouard, dis-moi donc ? il nous a semblé, hier au soir, à madame Hérouard et à moi, que tu regardais souvent leur sœur Julie ?

— J’en suis amoureux.

— Mais… tu as tort. Un homme de sens ne doit point ouvrir son cœur à un amour… impossible… ni un homme d’honneur laisser deviner cet amour à une jeune fille qu’il ne saurait épouser.

— Et pourquoi donc ne saurais-je l’épouser ? Parce que je n’ai pas de fortune ? Mon Dieu ! il me semble qu’à la place de M. et madame Hérouard cette considération pourrait être secondaire quand il s’agit du fils… adoptif, de leur ami le plus ancien et le plus intime : d’un jeune homme qu’ils ont vu grandir, presque sous leur toit… et… qui, soutenu par un sentiment puissant, pourrait devenir quelque chose.

— Je crois que tel ne serait pas leur avis ; permets-moi de te dire, d’ailleurs, que la vie que tu mènes depuis deux ans n’est pas précisément faite pour inspirer confiance à une famille.

— Avec un peu d’espérance il serait facile d’en changer.

— Changes-en donc d’abord.

— Non ; parce que selon que je serai agréé ou non, je prendrai telle ou telle voie. Parlez donc à M. Hérouard et à madame Hérouard surtout, puisque cette dernière s’est aperçue de… notre amour.

— Notre ?…

— Mais… pourquoi pas ?

— Jean, mon ami, ce mariage ne se fera pas ; j’ai déjà sondé les dispositions des parents. Dès aujourd’hui, renonce donc aux espérances, bien vagues, que tu avais pu concevoir, car, je t’en avertis, l’unique résultat de ta persévérance serait de te faire fermer les portes de la maison.

— Bah !… Voulez-vous me permettre, à moi, de m’adresser à M. Hérouard ? Il m’aime et croit en moi. Et d’ailleurs il n’en arrivera toujours pas pis !

Mériot pâlit.

— Je te le défends, reprit-il d’une voix qui tremblait un peu. Et maintenant, si tu veux suivre la carrière des consulats, par exemple, une occasion se présente. Voilà le baron de Favant, un de nos amis, qui vient d ’être nommé consul général à Bucharest ; il t’emmènerait volontiers comme secrétaire, si ce n’est comme chancelier…

— Oui-dà ? que je m’en aille à Bucharest ? Ce serait un bon débarras, j’en conviens. Mais moi, je ne veux être chancelier qu’à Paris, au faubourg Saint-Germain tout au plus. N’avons-nous pas un consulat de l’autre côté de l’eau ?

— Pas de raillerie. Tu partiras, mon ami.

— Mais non, certes !

— Je le veux, l’heure de la faiblesse est passée.

— Je ne le veux pas, l’heure de la résistance est venue.

Jean de Château-Gaillard n’avait point le ton rogue ni l’allure matamore. C’était nonchalamment étendu dans son fauteuil, les jambes allongées dans son pantalon à pieds, jouant avec un couteau d’ivoire, et le visage placide, qu’il répondait ces paroles inflexibles.

— Alors tu méconnais ma tendresse ou dédaignes mon autorité ?

— À Dieu ne plaise que j’oublie jamais que vous avez protégé mon enfance abandonnée, soutenu ma jeunesse. Et je compte bien plus tard, quand mon tour sera venu, rendre à votre vieillesse les soins que…

— Ah ! merci.

La figure de Jean prit une expression presque roide.

— Pourquoi… « merci ? » — est-ce une offense ?

— Tu es fou, mon enfant.

— Parce que je me reconnais comptable de ce que j’ai reçu ? parce que je ne veux pas faire banqueroute à mon bienfaiteur ?

— Allons ! cessons ce jeu, reprit le père, qui trouva au sourire perpétuel de Jean un pli railleur qui le blessa enfin. Je réclame votre obéissance aujourd’hui, et comme c’est la première fois, j’espère bien que…

— Non.

— Alors…

— Alors vous allez me punir, n’est-ce pas ? me mettre à la ration congrue… m’y faire mettre par… ma bienfaitrice inconnue ? Eh bien, faites ! je ne vous demanderai rien.

Page 1