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Quand, à son tour, il fut parti, Sarah respira comme après une délivrance. Elle gagna sa chambre, secoua ses atours, défit sa ceinture, jeta les rubans et les boucles artistement mêlées à sa chevelure ; puis sonna sa femme de chambre, se fit déchausser, baigner, peigner, masser, accommoder, coucher, en se disant à travers ses bâillements : « J’en ai assez ! »
Jamais la courtisane n’avait aimé Jean de Château-Gaillard, malgré sa beauté, son élégance, sa corruption et malgré sa passion, non plus, — et peut-être à cause de cette passion même ! Elle l’avait pris parce qu’il lui était utile, et gardé pour la même raison. Mais, à travers les années, elle n’était point parvenue à oublier que, lors de leur première rencontre, elle avait été sa dupe. Si des jouissances d’orgueil, pendant quelques années, lui avaient donné le courage de jouer et de continuer son rôle de maîtresse toute-puissante, depuis que sa position était faite, et que Château-Gaillard avait cessé d’être ministre, elle s’ennuyait de la lutte perpétuelle avec cet athlète. Au demeurant, c’était un travail, et un dur travail que d’être toujours, pour cet homme, la plus belle et la plus désirable. Pour attacher Château-Gaillard d’abord, puis, pour s’en défaire, elle avait excité ses sens et développé ses vices. Avec les années et avec la fatigue de la volupté, avec l’abondance de l’or et l’inaction de l’homme arrivé, d’ailleurs, les vices s’étaient développés d’eux-mêmes. La lubricité de Château-Gaillard devenait comme une sorte de minotaure, auquel il fallait sans cesse de nouvelles victimes.
Sarah d’abord s’en était réjouie ; soit qu’elle espérât d’être délivrée de l’homme, par la mort ou quelque maladie, soit qu’elle espérât être délivrée de l’amant, par quelque fille de bas étage. Mais non. Peut-être, précisément parce qu’il ne se sentait supporté qu’avec impatience, Château-Gaillard s’attachait-il à elle, comme à une proie. Il l’avait au surplus désirée trop longtemps pour s’en rassasier jamais. En vain, les ignobles pourvoyeuses du vice s’ingéniaient-elles à découvrir, pour le riche débauché, de fins morceaux et des piments irrésistibles, tout cela ne lui était que menus suffrages, distractions passagères, jeux de prince. Que si Sarah essayait de reprocher à l’amant ses débauches, il était prêt à les lui sacrifier ; que si, au contraire, elle essayait d’irriter ses appétits, c’était vers elle que se tournaient les obsessions de ses désirs.
Elle en était venue à une suprême fatigue, et à une impatience nerveuse qu’elle avait, parfois, peine à contenir. Et pourtant elle ne pouvait, n’osait, ni ne voulait, rompre avec Château-Gaillard. Car si elle n’avait plus rien à en attendre, elle en avait à craindre. Château-Gaillard n’était point un ennemi à mépriser.
Elle le supportait donc, mais chaque jour trouvait le fardeau plus lourd.
Tout le long de l’avenue de Friedland, une file de voitures qui ne finissait plus. Vers le milieu de l’avenue, un hôtel d’un style inconnu, moitié oriental et moitié Pompadour, illuminé de la base au faîte… Était-ce pendant l’hiver 67-68 ? ou bien pendant l’hiver 68-69 ? Je ne sais, mais l’un des deux.
L’amphitryon ? est-il besoin de le nommer à ce qui fut le « tout Paris, » d’alors ? et, quand je dirais aux Philistins du Marais ou de la province qu’il a une physionomie fine et douce, perdue dans un soyeux fouillis de barbe et de cheveux blonds ; qu’il fut un des héros de la nouvelle Athènes, qu’il a écrit des romans fêtés, que ni les ateliers ni les coulisses n’ont de secrets pour lui ; qu’il fut le type aimable d’un monde et d’une époque, — à quoi bon ? Ils chercheraient. Disons seulement qu’en ce temps-là, ses bals furent l’évènement de la saison… et, qu’aujourd’hui, pour qui veut s’en souvenir, ils deviennent comme l’épilogue d’une sorte d’épopée, le microcosme d’une société, le finale d’un opéra.
Le long de l’escalier bordé de fleurs, montaient, en foule pressée, tous les hommes connus en Europe dans la politique, les affaires, les arts, les lettres, la haute vie ; parmi les hommes se glissaient des femmes ; les unes, hermétiquement closes dans des dominos noirs et sous des loups impénétrables ; les autres, demi-nues sous des flots de dentelles et montrant, à travers une gaze provocante, des cascades de diamants ; quelques autres, masquées, mais laissant deviner sous le masque leur personnalité, soit qu’elle fût au-dessus des méprises du vulgaire, soit qu’elle fût assez compromise pour se risquer aux aventures.
Au bout de l’escalier, et en avant d’une longue galerie ruisselante de lumières, étincelante de cristaux, chatoyante de tentures damassées d’or et de soie, se tenait le maître du logis : accueillant les hommes d’une poignée demain, et les femmes, selon le costume, ou d’une galanterie, ou d’un sourire discret, ou d’une feinte indifférence, qui était le suprême de la discrétion.
Le long de la galerie, de distance en distance, des salons et des boudoirs que dissimulaient, à demi, les lourdes portières et les arbustes en fleurs. Au bout, la salle du souper où pétillait à flots, parmi les cristaux de glace, dans des verres plus légers et plus irisés que des bulles de savon, le champagne rose ; où les truffes, étouffées dans les foies gras, sortaient, par truellées, des vastes pâtés de Strasbourg ; où les tranches de truite saumonée, à la sauce verte, alternaient au passage avec les sandwichs au jambon d’York, les mince-piece américaines, le caviar du Volga et les fruits frais candis, dans de fines collerettes de papier blanc.
Àl’entour de l’amphitryon et dans la pénombre profonde des salons, des marbres et des bronzes antiques ou modernes ; des biscuits du dix-huitième siècle, des tableaux flamands du dix-septième, des toiles ou des aquarelles, encore toutes pimpantes, de leurs succès aux derniers salons.
Au bout de la galerie, un piano d’Érard, tenu par d’excellents artistes, et couvert de la musique, encore inédite, des compositeurs en vedette. Les valses succèdent aux quadrilles, aux bourrées et aux saltarelles. Mais nulle part on ne danse. La foule épaisse circule à peine, elle déferle, vague par vague, vers la baie de la salle du souper, et chaque vague présente au regard de l’observateur, le plus incroyable mélange social qui se puisse imaginer.
Entre des femmes étalant leur chair et parlant haut, que des regards allumés dévorent et que des mains hardies effleurent, des femmes rigidement fermées dans leurs dominos, muettes, et mieux défendues encore par leur port et leur démarche, que par leurs voiles. Et, précipités par la foule ou entraînés, qui par la curiosité, qui par la débauche, parmi ces femmes sombres et ces femmes ruisselantes, des hommes blasés et des hommes ardents, inquiets, curieux, affolés.
Bien des regards se tournaient vers Château-Gaillard. On se le montrait.
— Toujours dandy, disaient les uns.
— Oui ; mais voyez donc comme il se déjète ?
— La démarche est embarrassée… l’œil morne…
— Mais s’allumant, parfois, sur le passage de quelques belles impures…
— Tenez, voyez ; il suit ces deux femmes, dont l’une a un domino frippé et un capuchon de dentelle.
— C’est la vieille Saint-Didier !
— Et l’autre, un délicieux domino de gaze de Chambéry blanche, sous lequel on devine des formes jeunes et des épaules frissonnantes…
— C’est sa nouvelle élève, une Hollandaise merveilleusement belle, dit-on. Hum ! il mène la vie, à trop grandes guides, Château-Gaillard !
— Quel âge a-t-il bien ?
— La soixantaine, ou guère moins.
— Diable ! il serait temps de se ranger…
— Est-ce qu’on se range quand on ne croit qu’au plaisir, et qu’on peut tout payer !
— Il est bien riche, n’est-ce pas ?
— Une vingtaine de millions, certainement.
— À force d’écumer une part sur toutes les affaires qui se sont faites depuis vingt ans ! Et puis sa femme…
— Elle est ici, vous savez.
— Bah ?
— Oui — ce domino mi-partie de satin blanc et noir, au bras du marquis Z…, secrétaire de l’ambassade d’Autriche.
Il y avait, non loin de là, un autre domino à la fois élégant et bien clos, tout noir celui-là, qui passait seul entre les groupes, écoutait les « paroles gelées, » et, de temps en temps, prenait un bras, intriguait un personnage, puis disparaissait.
C’était Sarah, qui avait voulu voir ce tohu-bohu social, cette suprême orgie, dont elle dégustait les émanations fermentées, comme une divinité doit déguster l’encens.
D’abord elle s’était promenée là, avec un certain intérêt, et une sorte de satisfaction amère de se sentir seule ; libre et inconnue.
Puis, peu à peu, l’intérêt avait grandi.
Tous ces hommes, les uns parvenus et riches, les autres avides et en quête d’un coup de fortune, elle les connaissait ! Elle savait ceux qui venaient par amour de l’étrangeté, et dans le vague espoir d’y trouver un ragoût pour leurs appétits blasés, une distraction pour leur insomnie, un désir peut-être : en tous cas, l’ivresse et l’oubli ; elle savait aussi ceux qui y étaient venus comme ils allaient partout, le nez flairant une piste, l’œil sondant les profondeurs du monde parisien, à la recherche de l’Occasion ; chasseurs épiant une provende ; mineurs fouillant le sol de cette autre Californie, pour y rencontrer un filon d’or.
Toutes ces femmes aussi, elle les connaissait ; sous le fouillis des dentelles et sous les amples plis du satin, elle retrouvait les courtisanes et les femmes du monde. Et chacune lui semblait une planète, emportant dans son atmosphère, comme des satellites, les convoitises excitées, les bassesses accomplies, les hontes avalées, les crimes secrètement commis, ou pour sa fortune ou pour sa beauté.
Alors elle souriait d’un mauvais sourire, sous la barbe de son loup, se disant que l’or de l’une avait, plus d’une fois, payé la beauté de l’autre… Et, s’élevant par l’enchaînement naturel des pensées, du particulier au général, de l’unité à l’ensemble, elle entrevoyait tous les vices et toutes les cupidités se trompant et s’exploitant, dans un grand sabbat de promiscuité et d’ignominie.
Un flot de mépris lui monta au cœur, et un souverain orgueil envahit son cerveau. Elle s’éloigna un peu de la foule, pour mettre une sorte de perspective entre elle et l’orgie ; et, en reculant pas à pas, elle se trouva bientôt près d’une fenêtre, dont les opulentes draperies servaient de cadre à une vraie cascade de fleurs et de verdure : les palmiers ombrageant les rhododendrons, les ficus et les aralias étendant leurs feuilles sur les camélias éclatants ou les gardénias parfumés.
Les jardinières, à gradins, avançaient un peu dans la galerie ; Sarah se glissa sous les rideaux de velours sombre, dans l’angle, entre les rideaux, les plantes et la fenêtre ; elle monta sur la caisse d’un laurier de Portugal, qui faisait fond de verdure, et là, pouvant tout voir, sûre de ne pas être vue, elle ôta son masque.
Les belles lignes de ses traits purs et immobiles étaient toujours là ; mais, la chaleur et l’étouffement du masque sur le visage avaient bouffi les chairs et gonflé les yeux. Certes, pour rien au monde, si Sarah s’était vue dans un miroir, elle n’eût laissé, même dans l’ombre la plus épaisse, son visage à découvert. Pourtant, dans la flétrissure même de cette tête, il y avait, en ce moment, quelque chose de grand, de sculptural, d’épique. Niobé, Hécube, Ariane, Circé, durent avoir aussi, à certaines heures, ces paupières lourdes sur des regards profonds, ces joues marbrées, ces lèvres affaissées aux commissures quoique nerveusement arquées, une expression de révolte, de colère, de dédain, ou de domination voulue et douloureuse.
Elle regardait, elle regardait, et ses yeux s’agrandissaient pour voir. De tout ce monde, elle se sentait la reine… Il lui semblait être, au sommet de ces groupes humains, comme au couronnement d’une apothéose ; comme dans une gloire, au fronton d’un Jugement dernier conçu par quelque Michel-Ange infernal.
Et devant elle, en effet, qu’était-ce que ces femmes, dont les unes, nées avec un avenir pourvu et dans un milieu honnête, ne savaient que subir une demi-vertu avec toutes les curiosités du vice ; dont les autres, jetées par le destin en pâture à la misère, nées esclaves dans le grand sérail social, ne savaient que gruger le maître, misérablement, sans lui mettre le talon sur la tête ?
Qu’était-ce, aussi, que ces hommes qu’elle avait, tour à tour, volés, vendus, et achetés ; dont elle s’était jouée de mille façons, et auxquels, toujours, elle avait fait exécuter toutes les palinodies, toutes les vilenies, toutes les lâchetés ?
Était-il un être humain qui pût triompher là, d’un plus légitime triomphe ? qui pût, de plus haut, dominer la fête ?
Àmoins qu’il ne s’y trouvât, — par impossible ! une femme belle, intelligente et pauvre, en état de dire : « De ce monde que voici, j’ai tout vu, tout compris, tout pu prendre, et tout dédaigné ! »
Et encore ! Elle eût, cette femme, été comme un esprit de lumière parmi la sarabande des damnés ; elle n’eût pas été la reine !
Non ! la reine, la vraie, la seule, c’était bien Sarah.
Cependant, au milieu de cette fête de satanique orgueil que se donnait la courtisane, parfois, passait une sorte de fantôme dont la vue faisait tressaillir. Alors, une crispation changeait rapidement l’expression de son visage. Son beau front se plissait comme les fronts des Euménides…
Pourquoi ce Château-Gaillard était-il encore là, vivant ?
Cet être, un jour, l’avait dupée… cet être, depuis longues années, l’avait asservie ! Actuellement, encore, il la poursuivait de ses désirs séniles et lui imposait les fantaisies de ses vices.
Elle était toujours sa chose, en un mot ! et il était toujours son maître, à un moment donné, puisqu’elle le redoutait trop, pour le chasser comme un laquais.
Il déclinait, c’est vrai ; mais pas assez vite ! Comme il traînait, à la remorque du plaisir, son corps usé qui semblait ne plus agir que sous l’impulsion de moteurs galvaniques ! Comme son insupportable dandysme, était irritant !
Tant qu’il serait là, tant qu’elle lui paierait l’impôt, aurait-elle vraiment triomphé ?
Cet homme !… il lui rappelait toutes les hontes et toutes les misères du passé…
En le voyant errer dans le bal, paraître et disparaître, elle se souvenait qu’elle avait été vendue, encore enfant, par sa famille… qu’il lui avait fallu, à peine nubile, subir jusqu’aux passants qui la choisissaient… À quoi avait-il tenu qu’elle ne mourût à l’hospice avant vingt ans ? Sans une indomptable énergie, comment serait-elle sortie des bas-fonds de la prostitution pour se faire une place dans l’empyrée de la galanterie d’abord, et jusque dans l’empyrée social ?
Cet homme, pour elle, en ce moment, c’était « l’Homme » c’est-à -dire l’instrument de son supplice, en même temps que celui de son triomphe. Et, si la vivace persistance de sa nature, son intelligence, sa volonté, sa patience, sa ruse, lui avaient donné la victoire, dans le duel engagé depuis tantôt quarante ans, pourquoi donc, belle et vigoureuse encore, n’écraserait-elle pas son vaincu ?
Que fallait-il pour en avoir raison ?… il semblait qu’un souffle devait pouvoir dissoudre ce qui restait de Don Juan !
Et elle hésiterait, nouvelle statue du commandeur, à l’inviter au souper suprême ? à la fête macabre dont ne reviennent plus les surmenés du vice ?
Allons donc !
Une idée lui vint, subite et infernale : une idée dont l’éclair, en traversant ses yeux, renvoya dans l’ombre des reflets fauves :
Revenir au prochain bal, le traverser dans l’orgueil d’un triomphe absolu… puis, se tapir encore là, dans ce coin, sous cette même draperie, et ne plus voir, circulant parmi la foule, comme un trouble-fête, comme un défi à sa toute-puissance, ce moribond terrible, ce formidable spectre, ce vampire insatiable et saoulé… Don Juan !
Elle rajusta son masque, descendit de son piédestal de fleurs, se coula sous le rideau, rentra dans le bal.
Et, avec de félines ondulations, elle se glissa entre les groupes, arriva jusqu’à Château-Gaillard, chercha le poignet nu du viveur, et l’effleura seulement du doigt. Il tressaillit, comme si une étincelle électrique l’eût frappé.
Alors, d’une voix dont le seul timbre faisait vibrer tous les fibres de Jean :
— Mon ami, me ramenez-vous ce soir ?… dit-elle.
Au bal suivant, en effet, on ne revit plus Château-Gaillard.
Il disparut soudain du tourbillon parisien. Pendant la première quinzaine, le vide qu’il laissait, ici et là, fut remarqué. Les uns parlèrent d’un accès de goutte ; les autres d’une attaque. Chez lui, on répondait à ceux qui allaient prendre de ses nouvelles que « monsieur était un peu indisposé. » Au bout de quelques semaines, madame de Château-Gaillard reparut dans le monde, plus brillante que jamais. On apprit alors que le baron allait mieux, mais que les médecins lui avaient ordonné un voyage en Italie. L’été vint, madame partit, — pour le rejoindre sans doute !
Et on n’en parla plus.