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Il y a, dans chaque existence, soit un fait, soit une situation qui en marque le sommet ; qui la couronne, pour ainsi dire. Quelquefois, ce n’est qu’un instant illuminé par une lueur. Le sujet n’en a pas conscience, c’est l’observateur qui est juge. Et encore ! autant d’observateurs, autant de juges…
Tel, par exemple, regarderait l’accession au ministère, comme le summum de la vie de Château-Gaillard ; tel autre le verrait à l’heure où il conquit, à la fois, par le mariage, la fortune et une maîtresse longtemps convoitée. Je l’ai vu, moi, ce moment suprême, cette apogée atteinte par les efforts convergents des instincts et de la volonté, de l’habileté et de la persévérance, cet épanouissement qui amène la puissance humaine jusqu’aux confins de la puissance divine, — dans une conversation d’après dîner, chez madame Le Sourd, entre Valdeuil, Paul de Malinvault et notre héros.
Valdeuil, — le sous-brigand, le sous-Lovelace, le sous-Don-Juan, l’homme sans conscience, sans honneur, sans vertu, et en même temps sans malfaisance voulue, sans coquinerie raisonnée ; vicieux, parce que le vice est accommodant, et plus facile que vicieux, plus faible que corrompu.
Paul de Malinvault, — l’éternel et sempiternel actionnaire, qui sent une admiration secrète pour l’aigrefin qui le joue, le faiseur qui le roue, et le Brummel qui le fascine ; l’homme qui est fier d’être l’ami de Château-Gaillard, encore qu’il le connaisse, parce qu’il se dit : « au demeurant, c’est un fameux lapin. »
Le Sourd… — le Mondor habile pour s’enrichir, et bête pour toute autre chose ; fait pour devenir, au profit de ceci ou de cela, une caisse toujours ouverte et jamais vidée…
Sarah — plus que jamais rayonnante et régnante…
Et… Château-Gaillard !… — Encore et toujours beau, élégant, radieux ;… mais cependant portant, sur le visage, une empreinte de fatigue, et, dans les yeux, des signes d’épuisement.
— Cette vie parisienne engloutirait le Pactole, dit Paul de Malinvault. Il faut battre monnaie toujours, encore, et continuellement !!!
Paul de Malinvault avait alors, tant de son chef, que du chef de sa femme, par héritages etc., une jolie fortune : soixante mille livres de rentes, à peu près. Mais, alors comme jadis, il était toujours besogneux, et en quête de moyens pour réaliser des gains en dehors de ses revenus.
C’est que Paul avait encore, à Paris ou en province, un ménage en ville ; c’est qu’il jouait, c’est qu’il menait, enfin, le train des viveurs…
De là ces tentatives pour faire des coups de fortune, ces brillantes campagnes d’actionnaire qui lui réussissaient peu ou point, et dont le plus clair résultat était, à l’heure actuelle, une brèche à sa fortune, qu’il fallait réparer. – Et comment réparer ?
Un homme dans sa situation aurait dû songer à combler la brèche par une sage économie, et en allant vivre dans la retraite. Mais non ! Paul de Malinvault qui avait perdu une certaine somme dans des spéculations malheureuses, ne voyait qu’un moyen de la récupérer : en faire une bonne. Et, à travers les années, les événements et les contre-temps, il poursuivait son idéal.
Pour Valdeuil, même cas, ou à peu près. Valdeuil ne se ruinait pas en voulant s’enrichir, comme Malinvault ; mais il n’avait toujours pas de fortune personnelle ; la fortune de sa femme devait appartenir à ses enfants ; et, bien que la carrière diplomatique l’eut conduit jusqu’à une des grandes ambassades, cependant il se prévoyait, tel revers échéant, réduit à la médiocrité, s’il ne faisait pas quelque affaire.
Et, de tous deux, Château-Gaillard était l’espoir. Valdeuil se disait, qu’après tout, il l’avait mis en selle, ce qui valait bien un dernier service ; et Malinvault, que les déboires du passé lui donnaient bien droit à une revanche. — Pauvre garçon !
Tous deux, Malinyault et Valdeuil, avaient leurs cinquante-cinq ans révolus… c’est assez dire qu’ils étaient pressés.
Valdeuil portait ses cheveux gris, et ses favoris roulés à l’anglaise. Il avait de la distinction et une tenue irréprochable. Malgré son âge, et bien qu’il ne cherchât pas à faire illusion et à jouer les jeunes premiers, il plaisait encore aux femmes. Il avait, disait-on, des bonnes fortunes ; mais on ne citait pas d’aventures bruyantes où son nom fût mêlé. Aussi Julie, toujours de plus en plus pieuse, vivait-elle, en paix, dans la retraite qu’elle s’était arrangée, au sein du monde et de la famille. À peine, pendant les quinze années qui venaient de s’écouler, était-elle venue trois ou quatre fois à Paris. Encore n’avait-elle fait qu’y passer, à l’occasion des changements de résidence de son mari.
Paul de Malinvault avait du ventre, le crâne chauve et luisant, les joues arrondies et les mains potelées. Une moustache noire, et d’autant plus noire qu’elle était teinte, surmontait ses lèvres. Le reste du visage était rasé. Il n’avait pas le don d’être aimé pour lui-même. On sait d’ailleurs qu’il ne l’avait jamais eu. Explique qui pourra ce prodige.
Ils étaient assis dans deux larges fauteuils confortables, en face l’un de l’autre, dans le boudoir de Sarah.
Celle-ci, à demi-couchée sur une sorte de chaise longue, jouait, tour à tour, avec un écran et avec un chien havanais à longues soies blanches, merveilleusement peigné et enrubanné. Elle semblait distraite ou rêveuse. Un peloton de laine, pris au hasard, dans une corbeille à ouvrage près de là, intervenait parfois entre l’écran et le chien ; tantôt suspendu comme une espérance au-dessus du toutou, tantôt roulant sous les meubles et le faisant courir et japper. L’écran alors se levait ou s’abaissait, avec de légers signes d’appel ou d’impatience. Et il fallait voir Monsieur l’ambassadeur et Monsieur le baron se précipiter !
Combien de fois Valdeuil alla-t-il chercher le havanais, qui se prenait la tête sous les meubles, en courant après le peloton ? et combien de fois Malinvault, à la grande géhenne de son ventre, se baissa-t-il pour atteindre le peloton lui-même ?
Un misanthrope, peut-être, eût pris la peine de le compter avec amertume.
Pour Sarah, la belle indolente, elle ne semblait pas seulement y prendre garde. Son visage régulier, admirablement serti par une coiffure à la fois savante et négligée, peut-être maintenu dans sa pureté de lignes et dans sa blancheur lactée, par des cosmétiques invisibles, restait immobile et calme ; en même temps, son pied fin, cambré, chaussé de ces souliers qu’on ne trouve qu’à Paris et que l’on paie soixante francs la paire, apparaissait frétillant sous sa jupe de velours, parmi des flots de dentelle ; et sa main, merveilleusement blanche, aux doigts en fuseau et aux ongles roses, était toujours en mouvement autour de l’écran de laque, incrusté de nacre scintillante.
Depuis quelque temps, elle s’était fait ainsi une figure sans physionomie, sur le conseil, peut-être, de ces poëtes épris de la forme, selon lesquels toute expression du visage est une grimace ; ou bien sur cette pensée, issue d’une longue observation, que l’animation des traits leur fait, à la longue, contracter certains plis qui vieillissent. « Il ne faut ni trop rire, ni trop aimer, ni trop pleurer,» disait une spirituelle douairière du dix-huitième siècle, « tout ça ride. »
Ses cheveux, de blond cendré étaient devenus blond ardent, presque rouges, mais d’une teinte merveilleuse, sous les morsures de la teinture à la mode ; ses sourcils bruns se dessinaient, par un trait noir, d’une régularité inflexible ; ses lèvres, empourprées, s’entr’ouvraient à peine pour ébaucher un sourire. On eut dit, par moments, une statue peinte.
— Ce qu’il faut, ici et maintenant, reprit Valdeuil répondant à Malinvault, c’est de l’argent se renouvelant à toute heure pour ainsi dire, et comme de lui-même. Or, remarquons-le bien : ce n’est pas à nous autres seulement, hommes de plaisir, que la circulation active et fiévreuse de l’or est nécessaire ; c’est à la société toute entière ! c’est au petit bourgeois qui gagne trois mille francs par an, comme au viveur, comme au millionnaire. Paris est le caravansérail de l’Europe ! Et à ce Paris là, le rétablissement des jeux devient indispensable.
— Et les jeux publics, surveillés par la loi, ne sont-ils pas cent fois moins dangereux que les tripots clandestins où l’on est volé ? s’écria Malinvault avec véhémence.
— Certainement, dit Château-Gaillard avec un nonchaloir inimitable, une indifférence, un désintéressement chargés de dédain, qui mettaient, entre lui et ses interlocuteurs, un écart équivalent à seize quartiers de noblesse. — « Mais il faut, voyez-vous bien, compter avec l’opinion. L’opinion, en ce pays, est souveraine, même sous ce gouvernement. Voyez ! le succès de la guerre du Mexique, si important pour le pays, tenait à la reconnaissance du Sud ; et jamais l’Empereur n’a osé reconnaître le Sud, à cause de l’institution de l’esclavage, que le Sud n’a pas su sacrifier. Pourtant l’esclavage, là-bas, vaut mieux pour les noirs que la liberté ; pourtant, un noir esclave, est moins maltraité dans le Sud qu’un noir libre dans le Nord, où les blancs descendent d’un omnibus, quand ils y voient monter un homme de couleur. Mais quoi ? Les Yankees ont eu l’habileté de présenter la question de l’esclavage, comme le motif apparent de la guerre, et ni la France, ni l’Angleterre, n’ont osé faire autre chose, pour le Sud, que des vœux secrets et stériles ! — Eh ! bien ! une sotte philanthropie, une morale ridicule et hypocrite, ont, chez nous, voué les jeux, comme l’esclavage, aux dieux infernaux.
— Il ne serait peut-être pas impossible, dit Valdeuil, en faisant faire une campagne par les journaux, de réformer l’opinion sur ce point.
— Si nous pouvions avoir le privilége, ajouta Malinvault, dont les yeux, à cette pensée, s’allumaient, nous saurions faire des sacrifices…
— Et puis un privilége ! un privilége, aujourd’hui que l’opposition attaque tout, et porte partout l’investigation, est-ce que c’est possible à obtenir de l’Empereur ? Il n’y a plus que des adjudications !
— Dans une semblable affaire, l’adjudication serait plus immorale que le privilége, car plus l’adjudicataire devra payer, pour le bail de sa ferme, et plus il lui faudra trouver de ressources, pour attirer les joueurs…
— Eh ! sans doute ! mais c’est le diable ! de faire entendre tout cela au patron. Il est ennuyé, fatigué, préoccupé, et parfois même découragé !
— Si l’on intéressait à l’affaire, certaines personnes de son entourage ?…
— Peut-être !
— Mademoiselle B… que l’on dit… insinua Paul de Malinvault.
— Il faudrait la voir ; lui parler… Mais l’Empereur, en cette circonstance, se laisserait-il influencer par une femme ?… Et puis, la personne en question ne s’occupe pas d’affaires.
— Le meilleur serait, je crois, d’endoctriner quelques députés de l’opposition… pour qu’ils ne disent rien, au moins.
— Ce serait même nécessaire.
— Maintenant il est bien entendu que les ministres…
— Certainement !
— Mais il y a encore l’Impératrice, qui jettera feu et flamme.
— En voyant monseigneur X…, en lui expliquant que la part des pauvres serait forte, et en lui rappelant que la loterie existe à Rome…
— On finirait peut-être par réussir, conclut Château-Gaillard.
— Eh bien ! allons ! s’empressa de reprendre Malinvault en s’apercevant qu’enfin Château-Gaillard ouvrait l’oreille au projet qui devait l’enrichir, je verrai mademoiselle B…
— Il vaudrait mieux que M. de Valdeuil se chargeât de cette démarche, dit Le Sourd, qui jusque là s’était borné à écouter — toujours en se chauffant le dos devant la cheminée.
— Peut-être ! Donc, Valdeuil, vous serez envoyé en ambassade extraordinaire auprès des belles…
— Si vous voulez… — avec les droits de plénipotentiaire…
— Bien entendu.
— Madame Le Sourd bâillonnerait, de sa blanche main, les molosses de l’opposition, ajouta Paul de Malinvault.
— Ce sont des ours ! et des ours mal léchés, répondit Château-Gaillard. Voyez-les plutôt, vous, Paul, qui ne passez pas pour appartenir au monde officiel, et qui ne serez pas un agent compromettant. — Et soyez adroit.
— Pour les ministres, vous, Château-Gaillard…
— Euh !…il serait prudent de ne pas négliger de faire des offres, à mesdemoiselles X Y Z etc., etc.
— Allons, à la recousse, Valdeuil !
— Je crois que Le Sourd, en qualité de coffre-fort, serait plus volontiers accueilli.
— J’irai donc, au besoin, dit le financier.
— Pour monseigneur X…
— Monseigneur X… appartient au monde diplomatique ; et à ce titre, à Valdeuil…
— Bien ; maintenant, vous, Château-Gaillard, quand compteriez-vous parler à l’Empereur ?
Château-Gaillard allongea ses jambes vers le foyer, jeta sa cigarette, se retourna dans son fauteuil, puis tisonna sans répondre, tandis que tous les regards étaient tournés vers lui ; ceux-ci anxieux, ceux-là attentifs, tous, avec cette expression indescriptible, qui traduit le respect pour le maître, l’attente de ses résolutions, le désir de l’avoir convaincu.
— Voyez, dit-il ; agissez d’abord. Il faut que le terrain soit préparé.
— Certainement.
— Quand vous aurez bien disposé vos batteries, quand vous vous serez assurés de la bienveillance des uns, et de la neutralité des autres…
— Alors ?
— Alors, Le Sourd demandera une audience à l’Empereur, lui exposera ses plans et ses offres.
Valdeuil, et Malinvault et Le Sourd s’entre-regardèrent, et ce regard qui n’échappa point d’ailleurs à Château-Gaillard, se pouvait ainsi traduire :
« Mais… et Château-Gaillard, que fera-t-il, lui qui doit recevoir deux millions, si nous obtenons le privilége d’ouvrir une grande maison de jeu à Paris ? »
Sans avoir l’air de voir ni de comprendre, il roula une cigarette et continua négligemment :
— Allez !… allez… et ne vous occupez pas de moi. Je… — mais qu’importe ?… — l’affaire réussira ou ne réussira pas… voilà tout !
Et rien qu’à la façon dont il jeta sa première bouffée de fumée, et dont ensuite, de l’ongle de son petit doigt, il fit tomber la première cendre de sa cigarette, on comprit qu’il ne fallait rien ajouter, que le maître ne rendait pas de comptes, et savait ce qu’il avait à faire.
Sarah, toujours attentive et toujours prête à saisir l’à-propos, le moment et l’heure, se leva et tira un cordon de sonnette. Un domestique parut, portant un large plateau sur lequel était servi un thé d’après minuit, avec les sandwichs, le caviar, les filets de gibier à la gelée, les pâtisseries au gingembre et au cumin.
Elle le servit elle-même, puis courut au piano, et jeta aux échos le dernier refrain d’Offenbach. À quoi Malinvault ne manqua pas de répondre, par les premières paroles du couplet :
Pour épouser une princesse
Le prince Paul s’en est allé…
Une heure après, les visiteurs étaient partis. Le Sourd avait gagné son lit, et Château-Gaillard et Sarah étaient seuls dans le boudoir.
— Que comptes-tu faire ? — demanda la courtisane à son amant, d’un accent qui, sans avoir rien d’impérieux, indiquait suffisamment que Château-Gaillard n’avait point l’habitude de garder des réserves avec elle.
— Moi ?… mais rien du tout.
— Comment ?
— On parle de rétablir les jeux ? Je joue ! est-ce qu’il y a besoin, pour cela, d’une roulette ou d’un trente et quarante ?
— Non. Mais quel est ton enjeu ?
— Plaisantes-tu ?… Les efforts et les démarches de Valdeuil et de Malinvault, le crédit de Le Sourd… Ou ils réussiront, n’est-ce pas ? et je gagne deux millions ; ou ils ne réussiront pas… et alors… bah !… ils ponteront sur autre chose !
N’est-ce pas là le sublime du rôle d’exploiteur social ? du rôle de Château-Gaillard, l’homme qui a commencé par obtenir une femme sous le nom d’un ami, et par tricher au jeu en faisant tenir, par autrui, les cartes bizeautées ?