Chapitre 2
Madeleine, en entrant, alla droit au cabinet de son père, vaste pièce située au rez-de-chaussée, afin d’épargner à la famille le va-et-vient des visiteurs de toutes sortes qui affluent chez un député.
Député, Jean Villeroy ne l’était pas pour le moment ; il l’avait été, le serait sans doute encore, mais ses électeurs venaient de lui accorder une période de repos en lui préférant un protectionniste à outrance qui leur avait promis de faire monter le prix du beurre. Il n’en était pas moins assiégé tous les jours par une légion de quémandeurs que sa bonté naturelle l’empêchait de renvoyer, autant que sa prudence native lui commandait de réserver l’avenir en se gardant de les décourager.
Villeroy n’était pas rentré ; l’obscurité régnait dans la grande pièce où se mourait un feu de bois ; les volets n’étaient point clos ; la rue apparaissait grise et triste à travers les rideaux de guipure. La jeune fille referma la porte et se hâta de monter. Ce jour-là, les domestiques s’étaient un peu relâchés de leur service ; le gaz n’était allumé nulle part, excepté dans le vestibule, et on entendait des voix monter du sous-sol avec des intonations vulgaires. Madeleine sonna sa femme de chambre, qui se présenta les yeux plus brillants et le nez plus retroussé que de coutume.
— Maman est rentrée ? demanda-t-elle.
— Non, mademoiselle, non, Madame n’est pas rentrée, répondit la jeune personne en s’affairant dans les armoires.
La robe sombre de Madeleine fut bientôt remplacée par une autre de nuance claire ; son père aimait les gris fins et tendres qui encadraient si bien la délicate beauté blonde de son unique enfant. Elle noua un ruban autour de sa taille, attacha une agrafe de turquoises à son cou et se trouva prête.
Désœuvrée, un peu attristée involontairement par une singulière impression de solitude, elle hésitait à congédier sa femme de chambre. Celle-ci, sans la regarder, lui demanda :
— Mademoiselle n’a plus besoin de moi ?
— Non, répondit à regret Madeleine.
La soubrette disparut aussitôt.
La petite pendule de saxe, sur le chiffonnier, marquait six heures et demie. La jeune fille prit un livre et s’assit près de sa toilette, sous la lumière des appliques. La lumière était mauvaise ; on n’y voyait guère : elle eut l’idée de demander la lampe. Mais à quoi bon ? d’une minute à l’autre sa mère allait rentrer : elle irait comme de coutume la voir s’habiller pour le dîner.
De toute la journée, c’était son heure préférée ; sa mère, si gracieuse, si jolie, ne lui appartenait guère qu’à ce moment précis où, rentrant à la hâte, après les visites de l’après-midi, elle se laissait interroger par Madeleine, racontait l’anecdote nouvelle, parlait des choses vues, des personnes rencontrées ; l’animation un peu factice de la mondaine se prolongeait et se détendait à la fois dans cette causerie avec sa fille encore si jeune. Pour ces oreilles-là, il fallait choisir, éliminer, passer sous silence ; c’était comme une purification des choses du jour, et, pendant ce temps, la femme de chambre tordait et lissait les beaux cheveux châtains où Madeleine plaçait parfois une épingle, un bijou.
Elle aimait à voir dans la glace cette mère, si belle et si jeune, vêtir les frissonnantes dentelles, les soies délicates que la robe recouvrirait tout à l’heure ; dans son adoration muette, Madeleine se figurait que ce luxe caché aux yeux des autres était fait tout exprès pour le plaisir de ses yeux d’enfant ; en elle-même, elle remerciait sa mère d’avoir choisi les couleurs qu’elle aimait : les verts d’eau, les mauves, les roses éteints, et mourants, pour servir de cadre à ces bras charmants, ces épaules exquises, qui lui donnaient l’impression de la plus radieuse beauté.
Belle, Mme Villeroy l’était en effet ; jeune, surtout. On n’eût jamais supposé, à la voir, qu’elle pût être la mère de cette fille de seize ans accomplis, bientôt dix-sept. Il est vrai que cela s’était passé il y avait si longtemps ! Par moments, elle se demandait si c’était bien vrai, si réellement cette grande fillette-là lui était née. Tant d’impressions, tant de rêves et de réalités avaient depuis lors traversé sa vie !
Elle aimait pourtant Madeleine sans arrière-pensée féminine ; cela ne la vieillissait pas d’avoir cette fille si différente d’elle ; c’était une petite amie qu’elle avait à ses côtés, très douce et dévouée. La maternité de Mme Villeroy pouvait bien se perdre dans le recul des années, Madeleine avait été si peu « bébé ». Elle était devenue sérieuse de bonne heure, cette petite personne blonde et sage ; grande à huit ans comme on l’est à douze, elle s’était fait une vie intérieure bien à elle à l’âge où les enfants ordinaires reçoivent tout de l’extérieur. Silencieuse, quoique toujours prête à répondre, elle ne questionnait guère et regardait toujours ; c’est par les yeux qu’elle semblait absorber toutes ses notions de l’existence, et c’est par la confiante sincérité du regard qu’elle exprimait le plus souvent sa pensée.
Elle adorait sa mère pour sa grâce, sa beauté, le charme pénétrant qui se dégageait de toute sa délicieuse personne ; mais c’est à son père qu’elle apportait le plus de tendresse muette ; elle passait tout son temps disponible blottie dans un coin du grand cabinet de travail, avec un livre ou un ouvrage d’aiguille à portée de la voix et de la main, si bien que, lorsque Villeroy, triste ou fatigué, levait la tête, il rencontrait le regard de sa fille, avec un sourire hésitant, prêt à le réconforter s’il en avait besoin, à s’effacer s’il était distrait ou préoccupé.
— Elle ne vit vraiment pas assez pour elle ! On n’arrivera pas à en faire une égoïste, disait-il parfois, non sans une sorte de regret.
— Je vous conseille de vous en plaindre, répondait sa femme avec une tranquille ironie dans ses beaux yeux gris foncé.
Maman ne rentrait pas, décidément ! Sept heures avaient déjà sonné à une horloge, quelque part. Et pourtant, c’était le jour d’Opéra ; maman, qui aimait tant la musique, était ordinairement très exacte, et le dîner n’attendait jamais, ces jours-là…
Le timbre retentit deux fois, pour Villeroy. Madeleine courut à l’escalier ; sans doute ses parents revenaient ensemble ?
Non, la voix de son père s’était seule fait entendre ; point de soie froissée, point de ce joli cliquetis de jais qui annonçait l’arrivée à pas pressés de la jeune femme en retard…
Avec une sorte d’inquiétude, Madeleine ouvrit la porte de la chambre de sa mère et sentit un léger frisson courir sur ses épaules.
Contrairement à l’habitude, cette chambre était sombre ; le gaz brûlait à bleu dans une des appliques de la triple glace ; aucune robe ne s’étalait sur la chaise longue ; rien n’était préparé pour la toilette du soir…
Madeleine donna de la lumière : cette obscurité lui serrait le cœur. En se retournant, elle aperçut sur le petit bureau une enveloppe blanche sans timbre ; machinalement elle lut la suscription. Ce n’était pas « Madame », mais « Monsieur Villeroy » que portait l’adresse.
— Quel étourdi que ce domestique ! pensa Madeleine ; il a apporté ici une lettre destinée à mon père, et la réponse était peut-être pressée…
Elle regarda encore l’enveloppe.
— Comme cette écriture ressemble à celle de maman !
Pourquoi le frisson s’obstinait-il à passer sur les épaules de Madeleine ?
— Je vais la porter tout de suite à papa.
Elle descendit l’escalier lentement, les yeux fixés sur la porte du vestibule, dans l’attente du coup de timbre qui ne pouvait manquer de se faire entendre, puis, déçue, alla frapper d’un doigt discret à la porte du cabinet de travail.
— Bonsoir, père, dit-elle en entrant ; voici une lettre pour toi. Elle était sur le bureau de maman. Ce doit être une erreur du valet de chambre.
Tout en parlant, elle avait penché son front sur la poitrine de son père pour recevoir le baiser accoutumé ; elle posa la lettre sur la table, entoura de ses bras le cou de Villeroy, l’embrassa à son tour, puis recula un peu, en détournant la tête, afin qu’il lût la lettre.
Un mouvement brusque, une parole étouffée, presque un cri… Madeleine courut à son père. Il était resté debout, mais il s’appuyait des deux mains à sa table, arc-bouté pour ainsi dire contre un poids effroyable qui l’écrasait sans vaincre pourtant sa volonté. Son visage convulsé révélait sa torture.
— Papa ! fit-elle en retenant son souffle.
Il revint à lui sur-le-champ et s’assit dans le fauteuil qu’elle approchait.
— Papa, une mauvaise nouvelle… dis !
— La surprise plutôt, répondit-il sans oser la regarder ; oui… la surprise…
Involontairement, Madeleine jeta un coup d’œil aussitôt réprimé vers la lettre ouverte. Villeroy s’en aperçut et prit la feuille, qu’il replia en deux ; mais elle avait lu le mot « divorce » et, au-dessous, la signature de sa mère. Sans bien comprendre, elle eut la notion d’un effondrement complet de sa vie.
— Mon père, parle-moi, dit-elle de sa voix suppliante, soudain profondément altérée ; tu as du chagrin. Je suis raisonnable, je puis comprendre : tu peux tout me dire…
Villeroy regarda sa fille. Seize ans seulement, si délicate, presque fragile, si tendre… et, ce coup ne lui avait pas été épargné ! La mère était partie, abandonnant non seulement l’époux, qu’elle n’aimait point, mais la fille, qu’elle croyait aimer !
— Ma pauvre enfant, dit-il, ses lèvres parcheminées par la soif de l’angoisse se refusant presque à proférer les paroles irrémédiables, ta mère s’ennuyait avec nous… Elle est partie pour faire un voyage…
Il s’arrêta. Madeleine le regardait, attendant la suite.
— Il va falloir nous arranger pour vivre seuls… À la question clairement posée par les yeux de sa fille : « Elle reviendra ? » il répondit, la tête basse, le cœur saturé d’amertume :
— Je ne sais pas…
Un coup modestement frappé à la porte les fit tressaillir. Le valet de chambre entra et, d’une voix composée, annonça :
— Il est sept heures et demie, la cuisinière fait demander à Monsieur s’il faut attendre Madame…
— Servez ; deux couverts seulement, répliqua promptement Madeleine.
Le domestique se retira avec une discrétion plus outrageante que la curiosité, et Villeroy comprit que ses gens savaient tout ce qu’il ignorait.
— Père, il faut dîner, ou faire semblant, dit Madeleine en se serrant contre son épaule. Ayons l’air indifférent. Tu comprends, n’est-ce pas ?
S’il comprenait ! Il la regarda, presque effrayé de la voix si câline, si prudente, si avisée : des larmes, des cris, lui eussent semblé naturels. Et elle supportait le coup en silence, vaillamment, pâlie seulement jusqu’à la teinte de la cire par l’émotion qu’elle étouffait.
— Monsieur est servi, fit le valet en ouvrant à deux battants la porte du cabinet.
Quel dîner dans cette salle à manger trop grande, où leurs deux couverts faisaient si triste figure sous la lueur brillante du gaz ! Elle était là, la veille encore, « Maman », jolie, sentant bon ; elle racontait des choses drôles, entendues dans la journée, et elle riait, montrant ses petites dents très blanches. Madeleine se rappela tout à coup qu’en racontant elle ne regardait jamais ni son mari ni sa fille ; elle parlait pour elle-même, pour s’amuser du son de sa propre voix… La veille surtout, elle n’avait cessé de citer des reparties brillantes, des mots d’auteur recueillis un peu partout, dans les journaux, dans les visites… Madeleine s’était étonnée, à part elle, de la quantité de journaux que maman avait dû lire ce jour-là et s’était demandé vaguement pourquoi elle parlait tant alors que papa ne disait presque rien…
Ce fut vite fini : le valet de chambre savait bien que ce dîner serait un fantôme de dîner, car il apportait les plats et les remportait aussitôt, dérangés seulement dans leur belle ordonnance par la fourchette de Madeleine, qui feignait de chercher quelque morceau impossible à trouver. En vingt minutes, c’était terminé ; le père et la fille rentrèrent dans le grand cabinet, pendant que le domestique retournait dans le sous-sol raconter à l’office la « tête » de Monsieur et de Mademoiselle.
Quand ils se virent seuls, la porte fermée, les deux abandonnés se tendirent les bras, et les larmes furent bien près de jaillir.
— Non, Madeleine, non, ne pleure pas, je t’en supplie ! dit tout bas le père en la serrant plus fort. Ne pleure pas… je ne pourrais pas le supporter !
Madeleine regarda le visage de son père, subitement vieilli, raviné en une heure par une douleur dont elle n’avait pas encore vu la pareille, et fit un violent effort qui refoula les sanglots déjà si près de ses lèvres.
Non, elle ne pleurerait pas, pas maintenant, du moins ; elle attendrait d’être seule… Et lui, que ferait-il quand il ne serait plus en face d’elle ? Elle eut peur d’y songer.
Très sagement, ils s’assirent chacun dans son fauteuil, avec l’impression qu’ils jouaient leurs rôles dans une pièce muette, devant une salle vide de spectateurs ; une sensation analogue à l’ennui des dimanches oisifs, les jours de pluie, tombait sur eux, ajoutant son énervement à toute leur angoisse inexprimée.
— Alors, dis, tu ne crois pas qu’elle revienne ? murmura Madeleine en regardant le feu.
— Non, ma fille, répondit Villeroy d’une voix creuse.
— Pourtant, si elle voulait ?… Tu voudrais bien, n’est-ce pas ?
Il ne répondit rien, et Madeleine n’osa plus questionner.
Ils restèrent ainsi longtemps. Le domestique apporta des journaux, puis le courrier du soir. Assis à son bureau, Villeroy décachetait ses lettres, les lisait, puis les classait machinalement avec une indifférence absolue. Sa pensée était ailleurs ; ses doigts seuls agissaient suivant la routine. Par instants, le grand pli que la vie avait tracé entre les sourcils de cet homme de cinquante-cinq ans se creusait profondément, comme une balafre noire, et, tout à coup, il avait l’air très vieux, usé et cassé comme un centenaire.
Les aiguilles de la pendule allaient atteindre neuf heures et demie, lorsqu’un coup de timbre résonna dans le grand silence.
Le père et la fille tressaillirent, en se regardant, Madeleine avec une vague espérance, Villeroy avec une crainte nouvelle. La porte s’ouvrit, et le domestique annonça :
— M. Henri Chénerol.
q