Chapitre 3
Henri était rentré à l’hôtel Chénerol dans une disposition des plus riantes ; l’exercice physique avait assoupli ses muscles, l’air vif avait fouetté son sang, la gaieté des rencontres fortuites avait aiguisé son esprit, en même temps que la société de Madeleine caressait doucement son cœur.
Cette petite Madeleine, il l’avait connue gamine, sous ses grands cheveux argentins toujours envolés, qui retombaient sur ses épaules et sur ses yeux, en un voile ténu, transparent, idéalement fin et léger ; il l’avait toujours trouvée intelligente et bonne, très bonne sans pose, compatissante sans phrases, généreuse sans ostentation ; c’était la plus aimable compagne de jeu qu’on pût rêver, ne se plaignant jamais des malices des garçons et prenant volontiers sur elle toute la responsabilité des tours joués en commun où Henri eût pu encourir un gros blâme…
À vrai dire, ils s’étaient connus de tout temps ou à peu près. Marguerite était plus âgée que Madeleine de deux ans environ. Les deux familles se voyaient journellement, Chénerol et Villeroy étant amis de longue date. Mme Chénerol étant morte très jeune, c’est chez Mme Villeroy que se réunissaient d’abord les enfants, et puis, Chénerol s’étant fait bâtir un superbe hôtel, on avait bientôt transporté les parties de jeu dans les vastes salons, le billard immense, la galerie qui longeait le parc Monceau, et d’où l’on pouvait descendre dans le jardinet. La gouvernante de Marguerite présidait à ces ébats souvent bruyants, car Marguerite était un vrai cheval échappé, une petite ponette de fine race, indomptable et volontaire. Mme Villeroy préférait cet arrangement, qui lui laissait toute sa liberté de jolie mondaine et qui ne troublait en rien la tranquillité de son petit hôtel, si bien capitonné.
Marguerite s’était mariée très jeune : sa gouvernante l’ennuyait :
— Tu sais, papa, avait-elle dit à Chénerol le jour de la signature du contrat, ce que j’en fais, c’est pour te rendre service ; au moins, à présent, tu vas pouvoir te remarier !
Abasourdi, le père avait essayé de protester.
— Voyons, papa, avait répondu la rebelle, tu ne vas pas me dire que c’est pour y vivre tout seul avec Henri que tu t’es organisé un hôtel pareil. C’est fait pour y recevoir, un monument comme celui-là ! D’abord, on ne me trompe pas, moi ! Je connais tes idées : quand tu seras ministre, – et ça ne peut pas tarder, n’est-ce pas ? – tu ne voudras pas loger à ton ministère, parce que les ministres, ça ne dure pas toujours, et alors il faut déménager ; tandis que l’hôtel Chénerol, ça reste, et on peut y donner des fêtes avant, pendant et après ! Tu vois bien qu’il est inutile de me rien cacher !
Cependant, Chénerol ne s’était pas remarié. En avait-il eu le dessein, et les circonstances l’avaient-elles trahi, ou bien avait-il abandonné son projet de lui-même ? On n’en savait rien.
Le bel hôtel avait reçu des hôtes, néanmoins. Marguerite, dans l’éclat de sa beauté et de sa triomphante jeunesse, y avait présidé deux ou trois grands bals offerts par son père ; les dîners s’y succédaient assez régulièrement. Mais Chénerol restait veuf.
L’appartement de garçon où Henri promenait ses réflexions pouvait aisément être agrandi : rien de plus facile que d’y adjoindre une ou deux pièces, et, alors, qui l’empêchait d’y amener Madeleine ? Son père, au fond, n’avait pas d’objection sérieuse à lui faire : la jeunesse, qui eût pu être un obstacle aux yeux d’un autre, n’en était pas un pour un homme qui s’était marié lui-même à vingt et un ans. La fortune non plus : sans pouvoir prétendre à égaler celle de Chénerol, la situation pécuniaire de M. Villeroy était fort honorable, et Madeleine, fille unique, d’ailleurs, serait bien dotée.
— Décidément, pensa Henri, je ne sais pas pourquoi je perdrais un temps précieux : je parlerai à mon père demain matin… ou ce soir, s’il ne sort pas…
L’heure du dîner sonna, et le jeune homme apprit que Chénerol ne rentrerait pas.
Le fait n’était pas rare. Henri se mit à table gaiement, tout en songeant au jour prochain où il aurait Madeleine en face de lui… Cette espérance lui fit trouver les mets succulents et le vin bon. Un cigare exquis acheva de le mettre en belle humeur, et il se prépara à une heure de paresse délicieuse avant de revêtir la tenue de soirée pour rejoindre sa sœur.
Comme il s’allongeait béatement sur le divan du fumoir, on lui apporta une lettre.
— De Monsieur, dit le domestique.
C’était le valet de chambre de son père, depuis quinze ans dans la maison.
— Pour Monsieur, voulez-vous dire ? fit le jeune homme sans quitter son cigare.
— De Monsieur pour Monsieur, insista le domestique, en continuant de présenter le petit plateau d’argent.
— Comment savez-vous cela, Philippe ? demanda Henri, se décidant enfin à se mettre sur son séant.
— C’est Monsieur lui-même qui m’a recommandé de remettre cette lettre à monsieur Henri.
Le jeune homme regarda le domestique avec quelque étonnement et prit l’enveloppe ; avant qu’il l’eût décachetée, Philippe s’était retiré d’un pas rapide.
« Mon cher Henri,
« Un événement que je n’ai pas souhaité, mais aux conséquences duquel je ne puis me soustraire, m’oblige à une absence qui sera peut-être longue. Je sais que, malgré ta jeunesse, je puis m’en rapporter à toi pour le soin de nos affaires, et je les laisse sans crainte entre tes mains. Tu trouveras la clef de mon bureau sur le troisième rayon de ma bibliothèque, et tu te serviras de tous les papiers qu’il contient, suivant les besoins. Tu es un homme, à présent, et tu sauras faire face aux circonstances. Je t’embrasse, mon cher fils.
« Ton père affectionné,
« Georges Chénerol. »
Henri avait lu tout d’une traite jusqu’à la signature. Il passa la main sur ses yeux et recommença sa lecture, certain d’avoir mal compris. C’était bien cela pourtant. Il resta anéanti, comme sous un choc effroyable.
Soudainement, il se leva et sonna. L’idée qui lui venait était intolérable. Philippe parut.
— À quelle heure mon père vous a-t-il donné cette lettre ?
— À quatre heures de l’après-midi.
— Pourquoi ne me l’avez-vous remise qu’à présent ?
— C’était l’ordre de Monsieur.
Henri réfléchit un instant.
— Comment était mon père à ce moment ?
— Monsieur était très bien, comme à son ordinaire.
— Il ne vous a rien dit de particulier ?
Philippe hésita.
— Répondez donc ! fit Henri avec une impatience irritée.
— Monsieur m’a dit qu’il partait pour un voyage.
— Vous ne savez pas dans quelle direction ?
— Monsieur ne me l’a pas dit.
Henri sentit qu’il avait eu tort d’insister.
— C’est bien, fit-il, je vous remercie.
Philippe était sur le seuil ; il le rappela :
— Pouvez-vous me dire quelles sont les personnes qui sont venues aujourd’hui ?
Le domestique nomma quelques personnalités insignifiantes.
— C’est tout ?
Philippe hésitait.
— Eh bien ! fit Henri.
— Et puis Mme Villeroy…
— Mme Villeroy ?
— Oui, monsieur. Elle avait d’abord demandé Mme Rodange, et comme Mme Rodange n’était pas là, elle est entrée chez Monsieur, qui n’était pas encore sorti.
Henri s’arrêta pour réfléchir. Mme Villeroy venait quelquefois à l’hôtel quand elle avait un message de son mari pour Chénerol ou de sa fille pour Marguerite, parfois même pour dire un mot à Henri lui-même. Ce n’était pas là ce qui avait pu motiver la brusque résolution de son père.
Le domestique, après avoir attendu un instant, se retira, et Henri resta en proie à une crainte qu’il sentait augmenter à chaque minute. Brusquement, il courut à la bibliothèque, prit la clef du bureau et l’ouvrit.
Tout y était parfaitement en ordre, les papiers classés dans leurs chemises de toile, les livres de comptes arrêtés au matin de ce jour. Le jeune homme ouvrit un dernier tiroir : l’étui du revolver avait disparu.
Son angoisse devint extrême ; il tremblait de tous ses membres sans le sentir ; un instant, il demeura la main sur la clef, n’osant sonder sa pensée.
Tout à coup, une lueur traversa son esprit. Mme Villeroy était la dernière personne, probablement, qu’eût vue Chénerol avant de quitter sa maison ; elle savait peut-être quelque chose… Villeroy était le meilleur ami de son père ; s’il y avait, sous le mystère actuel, un malheur ignoré, qui, mieux que cet ami sûr, pouvait l’aider à le supporter, à le conjurer peut-être ?
Sur-le-champ, il courut chez Villeroy
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