Chapitre 29
C’est chez Mme Rodange que Chénerol attendait son fils pour lui arracher un consentement dont il était loin d’être sûr. Se méfiant de l’influence du lieu, il n’avait pas voulu aborder la redoutable question chez lui ni dans l’appartement de Henri, témoin de tant d’affectueux épanchements ; de plus, chez Marguerite, il comptait sur un appoint qu’il n’eût pas pu obtenir ailleurs.
Dès les premiers mots, Henri se révolta d’abord contre Villeroy, qui avait accepté un tel sacrifice, et puis contre son père et sa sœur, qui prétendaient le lui imposer.
— Tu en parles bien à ton aise, dit-il à sa sœur, non sans reproche ; tu as quitté le nom de notre père en te mariant : tu ne peux pas comprendre ce que c’est que d’avoir porté pendant vingt-quatre ans un nom honoré et de s’en voir tout à coup privé.
Chénerol l’écoutait avec une joie amère qui le récompensait, et au-delà.
— Et toi, mon père, dit Henri, as-tu pu croire que j’accepterais ton dévouement ? Est-ce que M. Villeroy aurait dû l’accepter, lui ? À plus forte raison, moi, qui suis ton fils, non seulement par le sang, mais par la tendresse ?
— Ne juge pas Villeroy, dit Chénerol ; puisses-tu ne jamais connaître la douleur et l’injure qu’il a ressenties par moi !
L’accent était si grave, la voix si douloureuse, que le jeune homme se tut.
— Non, reprit-il après un silence, je ne puis pas ! et tout ce que j’ai de bon en moi refuse d’obéir.
— Même si je te l’ordonne ? dit le père.
— Même si tu me l’ordonnes, et pour cela seulement, je te désobéirai.
Chénerol fit un signe à sa fille, qui sortit du salon.
— Henri, dit-il, tu es un bon fils ; je suis fier de toi. Embrasse-moi. Et, maintenant, Madeleine va venir. Si tu le peux, dis-lui que tu refuses le seul renoncement qui puisse te la donner.
En refusant, Henri n’avait songé qu’à son père, à leurs années de confiance et de tendresse, à cette amitié d’homme à homme qui cimentait leur affection familiale d’un lien bien autrement fort. En apercevant Madeleine qui entrait avec Marguerite, il sentit son cœur s’amollir.
— Eh bien ! dis-lui donc, à cette chère et fidèle enfant, que tu ne veux pas d’elle, fit Chénerol triomphant.
Madeleine s’approcha du jeune homme.
— Je sais, dit-elle, quelle cruelle épreuve vous est imposée, mon cher Henri. Mon premier mot a été que vous ne voudriez pas ; je suis venue vous dire que, si vous refusez, je le trouverai tout naturel et n’en aurai pas moins d’affection pour vous. D’un autre côté, je ne puis blâmer mon pauvre père…
Elle s’arrêta et passa sur ses yeux sa main avec un geste d’enfant qui refoule les larmes.
Chénerol la regardait comme s’il ne pouvait se rassasier de la voir : cette petite Madeleine, c’était pour lui le gage du pardon.
— Henri, dit-il, tu ne peux pas m’infliger un éternel remords ? Ne fais pas passer un point d’honneur quelconque au-dessus du repos moral de ton père. Prends cette brave enfant : je l’exige.
Il avait mis la main glacée de Madeleine dans celle de son fils : il les tint toutes les deux un instant dans la sienne, puis desserra l’étreinte et sortit.
Henri pleurait, quoiqu’il s’en défendît, et mordait nerveusement sa moustache. Madeleine posa timidement une main sur son épaule, afin qu’il fût contraint de la regarder. Dans ses yeux il lut qu’elle l’aimait davantage pour ces larmes-là – et leur destin fut scellé pour jamais.
Très loin, vers l’Orient, sous un joli ciel clair d’automne, un peu avant le coucher du soleil, Villeroy, Henri et Madeleine sont debout sur le quai du départ. Le grand paquebot est dans la rade, avec ses machines sous pression, prêt à repartir pour la France. Quelques jours auparavant, il a amené Madeleine et son père ; il va, tout à l’heure, remporter Villeroy seul, qui n’aura guère vu du Japon que le consulat et la chapelle catholique ; mais il ne se soucie pas du reste.
Les jeunes gens ont été mariés, le matin même, et c’est le nom de Sauvignac qui a été inscrit sur les registres.
— Père, dit Madeleine, cela me fait de la peine de te voir partir seul : nous aurions fait à nous deux un si joli voyage !
— Ne t’inquiète pas de moi, ma chérie : j’ai de quoi m’occuper, répond Villeroy. Les bonnes gens de chez nous qui m’ont nommé sénateur ne me laisseront guère de loisirs, et puis il y a tant de choses utiles à faire… je n’ai pas peur de m’ennuyer… Voici le signal… Adieu, mes enfants.
C’est la première fois qu’il les comprend tous deux dans la même appellation affectueuse. Henri rougit à la fois de plaisir et de peine. Villeroy le regarde et comprend sa pensée.
— Henri, dit-il, avez-vous quelques commissions particulières à me donner pour Paris ? Que dirai-je à Marguerite ?
— Que je l’aime et la remercie… Vous ne la trouverez plus rue Fortuny : elle doit être rentrée à l’hôtel… Quant vous arriverez, j’espère que son second enfant sera né !… Elle a été très bonne pour moi ; je ne l’oublierai pas.
— Je le lui dirai. Vous n’avez pas d’autre message ?
— À qui ? allait demander Henri. Sa jeune femme lui presse le bras.
— Je verrai parfois votre père, continue Villeroy ; quoique nous ne siégions pas à la même Chambre, la politique nous rapprochera de temps en temps…
— Oh ! merci ! murmura Henri en lui serrant la main de toutes ses forces. À présent, nous pouvons être heureux… Dites-lui que nous serons heureux ; c’est cela qu’il attend… et c’est aussi ce que vous voulez.
Une étreinte, des sourires qui cachent des larmes, la jolie voix de Madeleine criant encore une fois :
— Au revoir, père !
Villeroy l’entend à travers le bruit des rames dans l’eau clapotante. Et puis le crépuscule tombe, gris sur la mer grise ; les feux du paquebot piquent l’obscurité comme une constellation égarée au bord de l’horizon ; sur la mer, on ne voit plus rien.
Les jeunes époux remontent vers la maison qui les attend à mi-côte. Ils entrent chez eux, dans leur « chez-eux » de ce pays étranger où, malgré la distance et le temps, ils sont en France, entourés d’objets chers qui parleront à leurs yeux et à leur âme. Ils s’attardent à la fenêtre pour voir la rade, et, dans le gris qui devient du noir, ils voient des feux lointains se déplacer et décroître…
— Henri, c’est le paquebot ! dit tout bas Madeleine en joignant les mains comme pour une suprême bénédiction.
Ils regardent longtemps, bien après que leurs yeux fatigués ne distinguent plus rien, et enfin se retirent. Henri ferme la fenêtre, et, dans la grande chambre claire, pleine de la gaieté des choses, il regarde la jeune épousée du matin. Seuls ensemble, si loin de tout ce qui fut leur vie, ne se sont-ils pas plus précieux cent fois l’un à l’autre qu’au milieu de leurs proches ?
— Mon tout, ma joie, dit Henri en croisant ses bras autour des épaules de Madeleine.
Elle le regarde, grave et douce, comme elle n’a jamais cessé de l’être, même aux plus mauvais jours.
— Henri, dit-elle, ce qui est vraiment la joie de cette journée, ce qui fait que nous pouvons être heureux sans nous le reprocher, c’est de penser que nos pères sont, au fond, réconciliés !
Il la serre contre son cœur ; une ombre triste passe dans ses yeux pendant qu’il songe au nom qu’il a signé sur le registre. Mais cette ombre-là, Madeleine ne la verra jamais sur son visage. Et tout à coup un sourire vient à ses lèvres.
— Ce nouvel enfant de Marguerite, dit-il, je suis bien tranquille ! René n’a pas de préjugés ; si c’est un fils, avant longtemps il s’appellera le petit Chénerol !
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.