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Chapitre 28

A quelques jours de là, Villeroy, comme de coutume, lisait les journaux du soir, vers neuf heures, dans son cabinet de travail. Après lui avoir joué quelques morceaux favoris sur le piano qu’elle avait fait apporter là depuis bien longtemps, Madeleine avait pris un livre et, au lieu de lire, songeait.

Encore un printemps qui venait dans l’air tiède et sentant bon ; par la fenêtre longtemps ouverte, la grande pièce, un peu triste, s’était tout imprégnée de l’odeur des jeunes pousses, du gazon vert et dru ; un printemps nouveau qui apportait une année de plus à Madeleine.

Une année, rien que cela. Avec l’année, point de rêves d’avenir, point d’attente inquiète et joyeuse, une année, simplement. Après celles-là, d’autres viendraient, et encore, et longtemps, et Madeleine serait toujours la même, attentive et tendre, auprès de son père vieilli, cassé de plus en plus…

Elle le regarda à la dérobée. Vieilli ? pas tant ; cassé ? moins qu’auparavant. Il avait, depuis quelques mois, relevé la tête, qu’il portait jadis baissée ; son allure était plus vive, son pas plus ferme ; en ces temps derniers, Villeroy avait positivement rajeuni. Il prenait aussi de l’intérêt aux choses de la politique, qu’il n’avait jamais abandonnées, mais pour lesquelles, depuis le départ de sa femme, il n’avait plus combattu.

— Papa est rentré dans la vie, positivement, se dit Madeleine, en se sentant le cœur soudain allégé. L’autre jour, il avait un courrier énorme ; ce matin de même…

Continuant sa pensée tout haut :

— Père, dit-elle, est-ce que tu n’as pas l’intention de te porter candidat aux prochaines élections ?

Villeroy, stupéfait, regarda sa fille. Madeleine songeait aux élections ? Elle était donc bien changée ?

— Qui t’a dit cela ? demanda-t-il avec un vague sourire.

— Personne ; mais je me souviens que, lorsque tu étais député, tu menais une vie bien plus active ; est-ce qu’elle n’était pas aussi plus utile ?

Villeroy rit pour tout de bon, cette fois, les murailles austères de son cabinet n’en furent pas plus étonnées que lui-même.

— Ma chérie, dit-il, où puises-tu tes notions en politique ? Tu parles comme un journal.

— Je n’en lis pourtant guère ! fit la jeune fille, en écartant ses cheveux d’argent du même geste enfantin et charmant qu’elle avait autrefois. Mais il me semble… enfin, je ne sais pas au juste ce qu’il me semble, mais j’aimerais bien à te voir encore député.

— Plutôt sénateur, murmura Villeroy comme à lui-même.

Les joues de Madeleine s’empourprèrent. Comment n’avait-elle pas songé à cela ? Sénateur, pour ne pas être obligé de coudoyer tous les jours son ancien ami. Chénerol avait prononcé la veille un discours excellent et obtenu un vrai triomphe à la Chambre. Elle avait beau ne lire guère les journaux : quand ce nom-là lui tombait sous les yeux, elle ne pouvait se défendre de le suivre.

Le sentiment de répulsion instinctive que lui causait Chénerol depuis que sa mère l’avait quittée s’était singulièrement modifié après la mort de Clotilde. Elle avait eu pitié de lui, et, peu à peu, la pitié avait vaincu l’aversion ; maintenant que le brandon de discorde n’était plus là, elle se rappelait l’affection que Chénerol lui avait toujours témoignée et sa tendre sollicitude pour elle auprès du lit de la mourante ; tout le passé lointain plaidait en elle pour le coupable, et, si elle lui en voulait encore, c’était uniquement à cause de son père. N’ayant pu sonder la profondeur de l’offense, dans son âme chaste, elle se sentait prête au pardon.

Un coup de timbre…

Cette fois, Madeleine pâlit et se trouva debout. Elle le connaissait bien, ce coup de timbre des Chénerol, impérieux et pressé. Elle revécut en un millième de seconde l’entrée de Henri ce soir maudit qui avait bouleversé leur existence à tous.

Le domestique ouvrit la porte et annonça :

— M. Chénerol !

Villeroy s’était levé, croyant rencontrer les yeux de Henri ; en apercevant Georges, il resta muet de stupeur et de colère.

— Madeleine, ma chère enfant, laissez-nous, fit Chénerol en la regardant avec bonté.

Les yeux bleus de la jeune fille lui jetèrent un regard effrayé, suppliant, indigné à la fois. Il la rassura d’un signe de tête, grave et paternel, puis ouvrit la porte pour la laisser passer. Elle sortit, le cœur battant, tout son être plein d’une angoisse douloureuse, et alla s’asseoir dans le salon, afin d’être à la portée de la voix.

— Que me voulez-vous ? dit Villeroy, dont le visage était devenu blême et rigide.

— Je suis venu, répondit Chénerol, vous demander pardon. Nous avons beaucoup souffert, Villeroy, nous souffrirons toujours. Si nous pouvons rendre heureux les innocents, injustement punis, ce serait une bonne chose. Ne le pensez-vous pas ?

— J’ai dit là-dessus mon premier et mon dernier mot tout ensemble, répliqua brièvement le père de Madeleine. Ma fille n’épousera pas un Chénerol.

— Si je mourais, fit le député avec une douceur extrême, cela changerait sans doute votre résolution ?

Villeroy le regarda attentivement. L’homme qui lui parlait n’était plus celui qu’il avait connu aux jours de sa force triomphante : c’était un être assagi, désabusé, vaincu, mais non humilié. Intérieurement, en mémoire sans doute de leur ancienne amitié, il ressentit une certaine joie de lui trouver tant de dignité.

— Non, dit-il lentement, votre mort serait inutile : elle ne changerait rien.

— Je le pensais, dit Chénerol ; alors, je vous en prie, écoutez-moi.

Villeroy lui indiqua un siège ; ils s’assirent tous deux.

— Je n’ai pas à m’excuser de la faute que j’ai commise envers vous, reprit le père de Henri ; je ne puis invoquer ni l’entraînement de la jeunesse, ni l’ignorance de ce qui devait suivre ; si je vous disais que je n’y ai pas pensé, vous auriez à me juger, plus sévèrement encore. Je m’accuse donc sincèrement…

Villeroy songea à Clotilde, à ses ruses, à ses manèges irritants ; il la connaissait bien, celle qui avait été sa femme pendant dix-huit années, et il se dit qu’en prenant la faute sur lui, Chénerol se montrait généreux.

— Je vous dois une réparation…

— Il n’en est pas, dit Villeroy, les yeux perdus dans le vague.

— Une expiation, alors. Vous me connaissez, vous avez été mon ami. Vous savez que j’aime bien quand j’aime ; vous savez, beaucoup mieux que je ne pourrais jamais l’exprimer, que j’ai souffert du mal que j’avais fait, que j’en souffrirai toute ma vie, que la perte de votre estime a empoisonné toutes mes heures, qu’elle ne m’a pas laissé une joie… Des joies ? Depuis ce jour malheureux, je n’en ai pas eu une seule, – pas une seule, vous m’entendez, Villeroy ? Et sachez une chose, pourtant : je ne vous ai pas volontairement trahi, je n’ai pas prémédité l’infamie, je ne vous ai pas serré la main pour détourner vos soupçons. C’est un hasard funeste qui m’a rendu coupable. Regardez mes yeux, Villeroy, et voyez si je mens !

Villeroy ne tourna pas la tête : il savait que ce hasard-là s’appelait Clotilde.

— Vous pouvez donc me haïr, continua Chénerol, mais vous ne devez pas me mépriser. Je suis venu m’offrir à vous ; ordonnez ce qui vous plaira : je le ferai ; mais je vous demande grâce pour nos enfants.

Villeroy resta immobile ; son ancien ami reprit, avec une chaleur croissante :

— Je vous ai dit que j’étais malheureux ; oui, je le suis, plus peut-être que vous ne pouvez le croire. J’ai une fille : elle est mariée, elle a son enfant, elle n’est plus à moi. J’ai un fils : je le vois souffrir à cause de ma faute… Savez-vous ce qu’il veut faire ? Il m’a demandé ma protection, – ma protection d’homme politique – pour lui faire obtenir un poste dans les consulats, très loin, le plus loin possible, l’Extrême-Orient.

— Il a raison, dit Villeroy.

— Je ne suis pourtant ni un homme méprisable ni un homme taré, pour que mon fils m’abandonne ; mais il souffre et veut fuir son mal. Cela ne vous touche pas ? Vous ne lui donnerez pas Madeleine, là-bas, au bout du monde, où personne ne connaît mon nom ni le vôtre ?

— Madeleine n’épousera pas un Chénerol, répéta obstinément le père.

— Eh bien ! soit. Alors, j’irai jusqu’au bout. Je me suis fait un nom sinon glorieux, au moins estimé ; j’avais espéré que mon fils, l’ayant reçu de moi comme la part la moins périssable de son héritage, en serait fier et le porterait avec honneur. Eh bien ! ce nom, la seule chose à laquelle je tienne vraiment en dehors de la considération des gens de bien, je vous en fais le sacrifice, Villeroy. Depuis plusieurs jours, je suis en instance pour que mon fils reprenne le nom de sa mère ; si vous consentez à lui donner Madeleine, elle s’appellera Mme Henri Sauvignac.

Il termina avec un sanglot réprimé dans la gorge ; n’osant lever les yeux, il attendait son arrêt.

— Je consens, dit Villeroy.

Lui aussi détournait la tête, de peur de montrer son émotion. C’était bien là le Chénerol qu’il avait aimé de cette affection forte et franche que connaissent les hommes de cœur et d’action ; c’était son Chénerol, capable des plus grands sacrifices, Chénerol, qui s’était si bien battu pendant la guerre, Chénerol, qui s’était montré si humain envers les ouvriers lors d’une grève… Ah ! qu’il avait eu raison de l’aimer, et qu’il l’aimait encore, à présent que l’ennemie de leur repos n’était plus entre eux !… Mais il ne pouvait pas le lui laisser connaître.

— Je consens, répéta Villeroy.

Ils se levèrent tous deux, restèrent un instant face à face, avec un désir ardent de se serrer la main. Leur vieille amitié les mordait au cœur avec la généreuse verdeur de leur jeunesse évanouie… Sur une île déserte, ils fussent tombés dans les bras l’un de l’autre ; mais les lois du monde s’opposaient à toute expression de sympathie, et ils se saluèrent froidement.

— Je voudrais bien voir Madeleine, fit Chénerol en hésitant.

Villeroy ouvrit la porte du salon où elle était restée seule, prêtant anxieusement l’oreille et n’entendant rien.

— Madeleine, dit le député, mon fils viendra vous demander votre main ; votre père veut bien la lui accorder. Je suis content, Madeleine, de penser que vous serez heureuse ; personne ne le mérite mieux que vous.

Lui aussi avait une envie folle de la prendre dans ses bras et de baiser le front pur de celle qui serait sa fille ; mais comment le faire en présence du mari de Clotilde ?

Les yeux de Madeleine allaient de l’un à l’autre ; elle n’osait croire ce qu’elle avait entendu.

— C’est vrai, mon enfant, dit Villeroy.

— Adieu, fit Chénerol en lui adressant un salut où son âme de galant homme passait tout entière.

Quand il fut sorti, Villeroy emmena sa fille près de son bureau, là où ils avaient passé ensemble tant d’heures silencieuses.

— Es-tu contente ? lui demanda-t-il en regardant au fond de ses yeux de pervenche.

— Oui, père, si tu consens de bon cœur ; autrement, non.

— Je consens de bon cœur, répondit Villeroy, parce que Henri doit quitter le nom de son père. Tu t’appelleras Mme Sauvignac.

— Oh ! fit douloureusement Madeleine, il ne voudra pas !

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