Chapitre 5
Villeroy, demeuré seul, prit dans son portefeuille la lettre de sa femme et la relut très lentement. Il avait pu s’y tromper et croire qu’elle partait seule : que de fois elle l’avait menacé de ce coup de tête, et avec quelle peine l’avait-il décidée à n’en rien faire ! C’était une vieille querelle, un désir absurde de liberté qui l’avait prise ! dès les premières années de son mariage. Depuis quinze ans, il avait usé sa vie à tâcher de retenir au nid cet oiseau voyageur. Ce n’est pas son mandat de député qui avait pesé si lourdement sur ses épaules et qui l’avait blanchi avant le temps : c’était la lutte quotidienne, sourde, incessante avec cette femme qui ne l’aimait pas, mais qui haïssait la chaîne encore plus que le mari.
Elle l’avait épousé sans amour ; mais pourquoi l’eût-elle haï ? Elle n’avait pas de fortune ; il lui avait donné non seulement l’aisance, mais le luxe ; il l’adorait ; ses caprices étaient des ordres ; il n’exigeait d’elle rien que de la voir heureuse. Pendant trois ans, il avait pu se croire satisfait ; elle s’était vite accoutumée aux jouissances de l’amour-propre et de l’argent ; les riches étoffes, les meubles élégants, les fleurs en toute saison seyaient bien à cette beauté gracieuse ; elle s’en était fait un cadre charmant. Et puis, tout à coup, elle s’était révoltée ; la contrainte d’être aimée lui pesait ; elle avait demandé sa liberté avec une pension modeste, quelques milliers de francs seulement.
Villeroy sentait encore sur son corps le frisson qui lui avait glacé le sang lorsqu’elle lui avait fait tranquillement cette déclaration de guerre, un beau matin de mai. Rien n’avait donc pu la désarmer ? Ni les gâteries, ni la tendresse, ni la maternité ? Elle voulait s’en aller. Loin de lui, il l’eût, à la rigueur, compris, mais loin de sa fille ?
Eh ! mon Dieu, oui ! Elle ne tenait pas à emmener Madeleine ; elle la laisserait volontiers à son père. Ce qu’elle demandait, c’était de ne se sentir ni lien ni entrave, d’être aujourd’hui là, demain ailleurs, et surtout loin du mari qui l’excédait ; elle était franche et ne s’en cachait pas.
Villeroy commença par la traiter en enfant gâtée et refusa fermement de prendre au sérieux cette fantaisie. Elle avait vingt ans à peine : savait-elle seulement ce qu’elle voulait ?
La jeune femme se résigna ou feignit de se résigner : pendant quelques années, elle joua à la petite maman, fit des visites, alla au bal, au théâtre, et parut contente.
Lorsque son mari croyait le danger conjuré, elle revint un jour à la charge, mais beaucoup plus rude, plus âpre, aguerrie contre les arguments, préparée aux ripostes, forte de toute la science de la vie, acquise depuis sa première tentative. La loi en faveur du divorce venait d’être promulguée : elle voulait s’en prévaloir.
Cette fois, ce fut une véritable bataille, qui dura plusieurs mois. Villeroy put s’assurer qu’il ne pesait pas un fétu dans les déterminations de sa femme. Il parla alors au nom de l’enfant.
— Vous l’élèverez mieux que moi, répondit Clotilde.
— Mais le monde ?
Le monde, oui, c’était un argument ; l’estime du monde était nécessaire à cette mondaine. Mais si, de deux maux, le moindre était encore de risquer quelques calomnies, le pire serait de demeurer la femme de ce mari odieux…
Pour obtenir qu’elle restât, le père se sacrifia ; leurs vies furent désunies, les apparences sauvées, et Madeleine conserva sa jolie maman, plus fraîche, mieux mise et plus élégante que jamais.
Villeroy chercha alors furieusement, avec rage, l’homme que sa femme devait aimer ; elle aimait quelqu’un assurément : sans cela, comment expliquer ?
Non, elle n’aimait personne ; après des recherches, des épreuves sans fin, il dut s’en avouer convaincu. Elle ne l’aimait pas, voilà tout.
Il crut alors avoir acheté la paix et la dignité de la vie de famille ; en effet, Clotilde fut aimable avec lui comme elle l’était avec tout le monde ; son joli sourire, son esprit mondain, lui furent offerts de même qu’aux convives de leurs dîners, aux danseurs de leurs soirées, aux visiteuses de ses mardis ; il eut part à la table ouverte de sa grâce séduisante. Leur intérieur demeura respecté. Chose rare, Clotilde n’avait pas fait de confidences : on croyait le ménage fort uni, et même parfois on s’extasiait là-dessus, étant donnés les vingt ans que Villeroy avait de plus que sa femme et qui maintenant en paraissaient plus de trente.
Tout à coup, à la fin de l’hiver précédent, Mme Villeroy avait renouvelé ses attaques. Cette fois, pas de sorties véhémentes, pas de reproches blessants, pas de rudesses cruelles : une tactique irréprochable, une animosité froide. Les arguments se brisaient contre sa résolution. Elle voulait le divorce et elle l’obtiendrait.
— Au prix du déshonneur seulement, avait dit Villeroy.
Elle n’avait pas répondu à cela, mais elle l’avait accusé d’être mauvais père.
Mauvais père, lui qui avait renoncé à elle pour l’amour de sa fille !
— Attendez au moins que Madeleine soit mariée, avait-il dit, à bout de ressources.
— Et si elle veut rester vieille fille ? avait riposté Clotilde.
Il avait tenu bon. Elle n’avait plus rien dit : il croyait la querelle terminée, pour cette fois encore, au moins jusqu’après le mariage de Madeleine. Et puis, aujourd’hui, elle était partie.
« Vous m’avez contrainte à faire ce que je fais, écrivait-elle. Quoi qu’il arrive, ne vous en prenez qu’à vous seul. À présent, pour peu que vous ayez d’honneur, il faudra bien que vous m’accordiez le divorce. »
Bien des points obscurs s’éclairaient maintenant pour lui d’une sinistre lueur ; il se rappelait comment Chénerol s’était fait plus rare chez lui ; comment, lorsqu’ils se rencontraient à la Chambre, au lieu de passer un bras sous le sien et de l’emmener causer dans les coins, son vieil ami échangeait avec lui quelques paroles affectueuses, mais brèves…
— Et pourtant, il ne m’a point trompé, se disait Villeroy ; je le connais bien : il n’est pas fourbe, il n’aurait pas pu me serrer la main, me regarder dans les yeux… Il l’aimait : je le crois, j’en suis sûr à présent ; mais ils étaient innocents ; il n’aurait pas osé !…
La vérité lui apparut tout entière : Clotilde avait forcé la résistance de Chénerol comme autrefois, dans un tout autre but, elle avait voulu forcer celle de son mari.
— Elle est allée chez lui aujourd’hui ; elle l’a décidé à fuir ; il n’y pensait pas. La misérable !…
Il se leva et arpenta longuement son cabinet de travail. La trahison de Clotilde devenait plus odieuse encore : non seulement elle avait abandonné son mari, mais, en même temps, elle lui ôtait l’ami de toute sa vie… L’avait-elle fait par méchanceté, ou bien l’occasion seule l’avait-elle tentée ?
— Non, pas par méchanceté, pensa Villeroy, dont la colère s’abattit soudain comme un cheval qui manque des quatre pieds ; elle n’est pas capable d’un si noir calcul ; mais Chénerol est beau, il a l’air jeune, – il est jeune : quarante-trois ans au plus, – et moi, je suis vieux…
Oh ! oui, bien vieux, comme il se regardait dans la glace ; si vieux ! Et elle ne l’avait jamais aimé.
— Pauvre Chénerol, il ne sait pas ce qu’il s’est préparé ! Comme il souffrira, quand il pourra se rendre compte !…
Le souvenir de Henri traversa les pensées de Villeroy ; il crut entendre encore le cri d’angoisse : « Monsieur Villeroy ! monsieur Villeroy ! » qui lui avait si pathétiquement demandé grâce, et son cœur, plein d’amertume, déborda de pitié.
Lentement, avec des gestes de vieillard, il rangea ses papiers, prit ses clefs et monta l’escalier. La porte de la chambre de sa femme était restée ouverte ; il la referma soigneusement et entra chez sa fille.
Elle l’attendait, assise auprès de son lit, éclairée d’une seule bougie. Il l’attira à lui et la baisa au front, avec une tendresse profonde et désolée.
— Il faut nous faire une raison, Madeleine, lui dit-il. Ta mère nous a quittés volontairement pour changer d’existence. Elle ne reviendra plus jamais ici.
La jeune fille baissa la tête comme pour recevoir le joug.
— Elle l’a voulu, insista Villeroy. Dieu m’est témoin que j’ai fait tout ce qui était possible pour la retenir. C’est ta mère, Madeleine : ne la juge pas. Mais moi, mon enfant, je te jure qu’il n’y a là rien de ma faute : tu peux m’aimer sans arrière-pensée. Si je t’avais moins chérie, ce qui est arrivé aujourd’hui fût arrivé il y a dix ans. J’ai lutté pour l’amour de toi… je n’ai plus que toi… Aime ton vieux père…
Elle se laissa glisser à ses genoux ; il s’assit sur la chaise qu’elle venait de quitter, et ils pleurèrent ensemble.
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