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Chapitre 6

Les coupables fuyaient vers le Midi.
Leur fuite n’ayant pas été préméditée, toute la richesse de Chénerol n’avait pu leur assurer un asile plus confortable que le banal compartiment de première classe où ils étaient seuls. Clotilde s’était couchée tant bien que mal à grand renfort d’oreillers et dormait ou faisait semblant de dormir. Son visage calme ne portait l’empreinte d’aucun souci ; la peau délicate n’avait point de rides, les yeux semblaient clos par un sommeil d’enfant, le rose charmant des joues gardait son inattaquable pureté : elle était aussi fraîche, aussi jolie qu’au matin, lorsque sa fille venait lui dire bonjour.

Chénerol ne la regardait que de temps en temps, pour ainsi dire à la dérobée ; perdus dans la nuit noire que striaient des bandes de neige à peine distinctes, ses yeux fouillaient un amas de choses visibles seulement pour son âme.

Par un moment d’oubli, par une inconcevable faiblesse, il venait de changer l’assiette de sa vie et se demandait comment cela avait pu arriver.

Certes, il l’aimait, cette femme endormie en face de lui ; depuis plus d’un an, il l’aimait avec une passion qu’il ne s’était jamais cru capable de ressentir. Beau garçon, bon vivant sans être viveur, avec un esprit plus brillant que profond qui faisait citer ses reparties, avec une admirable entente des affaires, – qui, après avoir solidement assis sa fortune, l’avait empêché de la compromettre ensuite, – il avait eu des succès d’homme dans tous les mondes. Sa situation de père de famille, en l’obligeant à garder certains ménagements, lui avait rendu service. Il était arrivé à quarante-trois ans sans que rien, sauf la mort de sa femme, lui eût jamais causé de chagrin réel, et ce chagrin-là était enseveli depuis bien longtemps. Il pensait sérieusement à se remarier.

Tout à coup, un soir qu’il donnait un bal dans son bel hôtel tout neuf, avec le secours de sa fille, mariée depuis peu, ses yeux s’étaient arrêtés sur Mme Villeroy, qui entrait. Il ne l’avait donc jamais vue décolletée, pour que l’aspect de ces épaules-là lui parût si éblouissant ? Depuis dix ou quinze ans, il la rencontrait pourtant en moyenne trois fois par semaine dans le monde, officiel ou non, et aujourd’hui, il s’apercevait qu’il ne l’avait point regardée.

L’impression fut si forte qu’il ne put s’empêcher de le lui dire. Ces galanteries-là ne comptent pas, avec la femme d’un ami, presque une amie elle-même : c’est de la simple politesse ! Et, en lui parlant, il s’aperçut que non seulement il ne l’avait jamais regardée, mais qu’il ne la connaissait pas. Il ne savait rien d’elle, de ses goûts, de ses antipathies, de son esprit. Il l’avait prise pour une jolie nigaude ; il se trouvait en face d’une femme très sûre d’elle-même, qui voulait, qui raisonnait, capable de haïr ou d’aimer… Il fut pris d’une furieuse envie de la pénétrer.

Si Clotilde n’avait pas été la femme de son meilleur ami, il se fût méfié de cette tardive et dangereuse curiosité ; mais, ici, tout tournait contre sa prudence : les rapports quasi quotidiens, la sympathie toute naturelle qui l’attachait à la famille de Villeroy lui étaient autant de prétextes à pousser plus avant son étude. Il fut bientôt convaincu que Clotilde était avec lui très différente de ce qu’elle se montrait avec les autres ; elle réservait pour lui les délicatesses de ses pensées, de même qu’elle n’avait certains sourires qu’à son adresse. Avec cela, pas ombre de coquetterie ou du moins de ce qu’on appelle ainsi.

L’amour-propre de Chénerol avait été flatté ; il s’en était montré reconnaissant. Puis, tout à coup, sans cause appréciable, Clotilde s’était dérobée : plus de causeries où se dévoilait sa personnalité intime, plus de regards affectueux ni d’énigmatiques sourires ; la politesse banale des anciennes relations, seulement.

Chénerol s’était senti piqué ; sa conscience ne lui reprochait rien, rien du tout. Il bouda, essaya de se faire bienvenir ensuite, n’y put réussir, rebouda et, sans préparation aucune, rompit avec une demoiselle qui ne lui avait pourtant donné aucun sujet de se plaindre, – au moins pour ce qu’il en savait. Quand il eut accompli ce beau fait, il resta d’une humeur abominable pendant quelques jours et s’aperçut un matin qu’il était amoureux de Mme Villeroy à en perdre la tête.

Ce fut une période très dure dans son existence. Chénerol, sans se faire de l’honneur une idée exagérée, était un très honnête garçon ; il n’eût pas plus pensé à prendre sa femme à Villeroy qu’à lui prendre sa bourse. Il se dit sur-le-champ que son devoir était de ne plus songer à Clotilde, d’éviter de la voir, enfin de se faire une raison. La raison qu’il se fit lui coûta pas mal d’argent et quelques brocards de ses amis, car c’était une raison très court vêtue, plus court vêtue moralement qu’il n’avait l’habitude d’en fréquenter ; mais la morale put et dut bientôt être satisfaite, car ce ne fut qu’un éclair dans un ciel d’orage. La première fois que Clotilde le reçut dans son petit salon, où elle se trouvait seule, et lui demanda pourquoi on ne le voyait plus, il répondit avec la franchise du désespoir :

— Parce que je vous aime, vous le savez bien !

Elle ne dit rien : n’était-ce pas ce qu’elle avait de mieux à faire en présence d’une telle folie ? Il lui demanda pardon, lui jura qu’il saurait s’imposer silence, quand il lui faudrait pour cela voyager longtemps. Justement, ses bons électeurs venaient de le laisser sur le carreau, en compagnie de Villeroy, et pour la même cause ; il était libre, il s’en irait…

— Et moi, que deviendrai-je ? murmura Clotilde.

Il la regarda : deux grosses larmes roulaient des yeux purs de la jeune femme sur ses joues légèrement pâlies, que ne ternissait aucun fard, pas même la plus inoffensive poudre de riz. Que pouvait-il faire, sinon d’essuyer ces perles avec ses lèvres ?

Mais ce ne fut qu’un moment de folie très court ; il reprit aussitôt sa place sur le pouf, en face d’elle, et renouvela son serment sur de nouvelles bases. Ils s’aimaient : c’était un malheur ; ils resteraient honnêtes, n’est-ce pas ? Ce serait vraiment très méritoire et très noble, et ils auraient le droit d’être fiers d’eux-mêmes. Avec une légère exaltation, Clotilde l’approuva, l’admira même, les mains jointes, et ils se séparèrent.

Ces nobles sentiments furent entretenus, à l’occasion de la chasse, par la présence de Villeroy, qui alla passer une quinzaine dans la superbe propriété que Chénerol possédait en Bourgogne. En voyant de si près son ami, en appréciant de plus en plus la noblesse de son âme et l’étendue de son intelligence, l’amoureux de Clotilde ne pouvait que se confirmer plus énergiquement dans sa résolution d’honneur et de fermeté. Aussi le retour à Paris le trouva-t-il armé de pied en cap pour la lutte.

Mais tant de vertu méritait bien une petite récompense : il revit Mme Villeroy et la trouva seule ; insensiblement, ils prirent l’habitude de nouer leurs mains amies quand personne n’était là, et Chénerol put apprécier par lui-même la vérité du proverbe : « Il ne faut pas jouer avec le feu. » Avant le nouvel an, il était amoureux fou, la tête perdue, le sang en feu, et tout ce qu’il pouvait encore exiger de lui-même, c’était de se contraindre à ne voir Clotilde qu’en public. Quand on en est là, les événements vous mènent ; on ne s’appartient plus. L’hôtel Chénerol donnait sur le parc Monceau ; l’hôtel Villeroy était situé sur le boulevard de Courcelles ; des fenêtres de son petit salon, Mme Villeroy vit un soir son ami errer dans le parc, sous la lumière électrique. Comme un jouvenceau, il venait regarder la maison de son adorée, se donnant à lui-même le fallacieux prétexte de prendre l’air.

Le lendemain, Mme Villeroy vint lui rendre visite vers trois heures. Il était seul, elle le savait.

— Je vous ai vu hier, mon ami, lui dit-elle. Une pareille vie est intolérable. Vous ne pouvez pas quitter Paris, c’est évident : c’est moi qui vais partir…

Quand elle sortit de l’hôtel, leur fuite était devenue nécessaire.

Clotilde n’était pas de celles qui rentrent le front haut devant le mari outragé, avait-elle dit. Ce qu’il y avait de curieux, c’est qu’elle le pensait réellement. Dans le mélange de ruse, de comédie et d’ambition qui avait guidé la conduite de cette femme compliquée s’était glissé un grain de franchise et de vérité ; réellement, la pensée de subir le regard de son mari et le baiser de sa fille était pour elle, à ce moment, une souffrance intolérable.

Ils résolurent donc de partir le soir même. Mme Villeroy rentra chez elle pour y prendre quelques objets et écrire la lettre que Madeleine devait trouver. Chénerol mit ses affaires sommairement en ordre, et ils se retrouvèrent à la gare de Lyon, non pas pour prendre le train de luxe, où ils eussent, en cette saison, couru grand danger d’être reconnus, mais un train ordinaire, long et lourd, qui était le commencement de leur expiation.

Après s’être remémoré cette histoire de leur amour et s’être prouvé que c’était inévitable, Chénerol ramena son regard sur Clotilde endormie.

Il l’avait désirée bien longtemps ; elle était à lui : il la garderait. Cette aventure éclatante ne pouvait avoir un dénouement banal : Villeroy, la main forcée, consentirait au divorce, et, après le temps voulu, le mariage aurait lieu. Chénerol n’avait-il pas depuis longtemps envie de se remarier ? Quelle femme serait plus belle, plus capable de faire les honneurs de sa maison ?

Sans doute, ce divorce, c’était un peu ennuyeux, mais avec le temps, tout s’oublie, et le temps court vite à Paris. Dans trois ou quatre ans, qui se souviendrait de l’aventure ? Et, dans quatre ans, il serait ministre, certainement. L’essentiel était d’éviter tout fracas inutile. Il connaissait Villeroy : ce n’est pas lui qui rechercherait le tapage. Un avoué sage et discret négocierait les affaires dès le lendemain ; il pouvait dormir tranquille.

Il ne put pas dormir, cependant. La pensée que son vieil ami le méprisait, à cette heure même, était bien dure à supporter, et il avait beau faire, il ne pouvait la chasser. À mesure que la nuit s’avançait, l’insomnie, la trépidation du wagon et l’obsession de cette idée pénible le rendaient de plus en plus nerveux.

— Pourtant, se dit-il enfin, comme pour se défendre contre sa conscience, si elle n’était pas venue hier, ce ne serait pas arrivé.

Au même instant, Clotilde ouvrit les yeux : on eût dit qu’elle avait deviné. Elle regarda Chénerol, qui, les mains dans ses poches, les sourcils froncés, l’air rageur, fixait obstinément les yeux sur un coin du wagon où il n’y avait rien du tout.

— Georges ! fit-elle de sa voix extraordinairement claire et mélodieuse, Georges, vous ne dormez pas ?

Elle souriait, sans ombre de fatigue ou de chagrin. La passion la plus lumineuse jaillissait de ses yeux et de ses lèvres entrouvertes. Chénerol n’était qu’un fragile mortel : il oublia son remords.

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