Scène XV
CHARVERON, MARTHE.
CHARVERON.
Heureux mortel ! il dort ! c’est qu’il n’a pas de femme.
Ou du moins qu’ils sont séparés !
MARTHE.
Vous l’enviez !
CHARVERON.
Vous l’enviez !La paix est rentrée en son âme…
MARTHE.
Et vous aussi — dans peu de jours — vous dormirez !
CHARVERON.
Oh ! oui !
MARTHE.
Oh ! oui !Vous n’aurez plus de femme !..
CHARVERON.
Oh ! oui ! Vous n’aurez plus de femme !..Oh ! non !
MARTHE.
Oh ! oui ! Vous n’aurez plus de femme !........Le lâche !
Oh ! oui !— Vous serez libre !
CHARVERON.
Oh ! oui ! — Vous serez libre !Au nom des lois !
Oh ! oui !— À moins toutefois qu’à sa tâche
Oh ! oui !Faillisse maître Ducanois !..
MARTHE.
Maître Ducanois ?
CHARVERON.
Maître Ducanois ?Oui ! qu’est-ce là qui vous fâche ?
MARTHE.
Rien ! — c’était évident !
CHARVERON.
Rien ! — c’était évident !Au fait !.. Ah ! c’est trop fort
MARTHE.
Ducanois !..
CHARVERON.
Ducanois !..Tous les deux !.. Toujours le même accord !
MARTHE.
Mais pourquoi l’avez-vous choisi ?
CHARVERON.
Mais pourquoi l’avez-vous choisi ?Sur l’éloquence
Qu’on lui connaît — sur son renom —
Sur sa valeur — sur sa présence
Dans nombre de procès en séparation —
C’est, paraît-il, son genre ! il plaidera le nôtre !
MARTHE.
Je voudrais voir qu’il y manquât !
Mais il sera mon avocat,
Et vous en pouvez prendre un autre.
CHARVERON.
Moi ?
MARTHE.
Vous ! je tiens à maître Ducanois !
J’ai dit, et rien ne m’en ferait démordre.
Vous, je vous permets, cette fois,
D’écrémer le tableau de l’ordre !
CHARVERON.
Vous goguenardez — que je crois —
Mais tant pis pour qui goguenarde !
Faites vous-même votre choix :
J’ai Ducanois, et je le garde.
MARTHE.
Vous l’avez ?.. de quel droit l’avez-vous donc ?
CHARVERON.
Vous l’avez ?.. de quel droit l’avez-vous donc ?De tous !
Et le premier — le droit suprême !
C’est que — j’en appelle à vous-même
— Je suis venu bien avant vous.
MARTHE.
La belle raison qui me cloue
Et que vous en êtes trop fier !
— Il faut donc que je vous l’avoue :
J’étais déjà venue hier.
CHARVERON.
Vous ?..
MARTHE.
Vous ?..On compte deux fois à compter sans son hôte,
Et voilà votre droit du coup anéanti.
CHARVERON.
Vous l’avez consulté ?
MARTHE.
Vous l’avez consulté ?Non… il était sorti,
— Mais du moins n’est-ce pas ma faute !
CHARVERON.
Alors mon droit demeure intact !
Ou si l’intention équivaut au fait même
— Et j’accepte votre système —
Votre calcul, madame, est encore inexact ;
Car ce projet, où je me détermine
Aujourd’hui, j’en conviens, pour la première fois,
Depuis huit jours je le rumine !
MARTHE.
… Et moi, monsieur, depuis un mois !
CHARVERON.
Vraiment ?.. à ce jeu-là vous me battrez, ma chère,
Si j’avais dit un mois, vous en eussiez dit deux ;
Et couvrant toujours l’enchère
De vos chiffres hasardeux,
Si j’avais dit davantage,
Vous en fussiez bientôt venue à déclarer
Que vous vouliez nous séparer
Le jour même du mariage !
MARTHE.
Monsieur Charveron….
CHARVERON.
Monsieur Charveron….Quoi ?
MARTHE.
Monsieur Charveron…. Quoi ?Ne récriminons plus !
CHARVERON.
Bien volontiers.
MARTHE.
Bien volontiers.Laissons ces débats superflus !
CHARVERON.
Avec plaisir, si telle est votre fantaisie.
MARTHE.
Oui !.. la guerre — entre gens bien nés — est un tournoi
Qui n’exclut pas la courtoisie.
CHARVERON.
Vive Dieu !.. témoin Fontenoy !
MARTHE.
Pour plaider on n’est pas des dogues…
CHARVERON.
Pour plaider on n’est pas des dogues…… de faïence,
MARTHE.
On ne se mange pas pour défendre ses droits.
CHARVERON.
Fi !
Fi !Je te vois venir, sournoise !
Fi ! Je te vois venir, sournoise !En conséquence ?…
MARTHE.
Cédez-moi maître Ducanois !
CHARVERON.
J’en étais sûr !
MARTHE.
D’abord, cela sera courtois,
Selon la loi galante et les belles manières !
— Et puis… souvenez-vous… rentrez en votre for…
Il fut un temps où mes prières
Étaient des ordres pour Hector !
CHARVERON, à part.
Va, sirène !… — C’est la musique
Par qui je me laissai, jadis, ensorceler.
MARTHE.
Ce temps est doux à rappeler !…
— Enfin, malgré votre logique
Et vos raisonnements en l’air,
Confessez que mon droit est clair,
Indiscutable et sans réplique !
CHARVERON, à part.
Ron, ron !… connu, mon chat, connu !
Tant de douceur est apocryphe…
Sous le velours je sens la griffe !
MARTHE.
Eh bien ?…
CHARVERON.
Eh bien ?…Eh bien ?…
MARTHE.
Eh bien ?… Eh bien ?…C’est convenu !…
Une cession volontaire ?…
Vous renoncez ?…
CHARVERON.
Vous renoncez ?…À rien.
MARTHE.
Vous renoncez ?… À rien.Et vous prétendez ?…
CHARVERON.
Vous renoncez ?… À rien. Et vous prétendez ?…Tout.
MARTHE.
Vous me voulez pousser à bout !
CHARVERON.
Là !… la voyez-vous, ma panthère ?
MARTHE.
C’est la guerre !
CHARVERON.
Soit ! — Aussi bien.
Déployez votre caractère !
La Cour appréciera — je ne dois que me taire.
MARTHE.
Àne me pas céder vous ne gagnerez rien !
CHARVERON.
C’est ce que nous verrons !
MARTHE.
C’est ce que nous verrons !C’est tout vu !
CHARVERON.
C’est ce que nous verrons ! C’est tout vu !Je proteste !
MARTHE.
J’entrerai la première, et malgré vos efforts !
CHARVERON.
Je suis à la porte, et j’y reste !
MARTHE.
Je vous passerai sur le corps !
CHARVERON.
Non !
MARTHE.
Non !Si !
CHARVERON.
Non ! Si !Non !
MARTHE.
Si !
CHARVERON.
Non ! force ou piège,
Ruse ou bataille — j’en réponds,
J’entrerai le premier — dussé-je
Vous retenir par vos jupons !
MARTHE.
Vous, me retenir ?…
CHARVERON.
Vous, me retenir ?…Moi !
MARTHE.
Vous, me retenir ?… Moi !Vous oseriez ?…
CHARVERON.
Vous, me retenir ?… Moi ! Vous oseriez ?…Bédame !
MARTHE.
Me retenir ?…
CHARVERON.
Me retenir ?…Eh ! oui !.
MARTHE.
Me retenir ?… Eh ! oui !.Brutalement ?…
CHARVERON.
Me retenir ?… Eh ! oui !. Brutalement ?…Très-bien !
MARTHE.
Par les jupons ?…
CHARVERON.
Par les jupons ?…Par les jupon !
MARTHE.
Par les jupons ?… Par les jupon !C’est un moyen
Sauvage au regard d’une femme !
CHARVERON.
Baste !
MARTHE.
… Et qui ne vous vaudra rien !
CHARVERON.
Oh !
MARTHE.
Oh !Essayez !
CHARVERON.
Oh ! Essayez !Sans doute !
MARTHE.
Oh ! Essayez ! Sans doute !Au point où nous en sommes,
Craignez d’ajouter rien à vos anciens méfaits !
— Secouer un pommier, ça fait pleuvoir des pommes,
Charveron étend la main.
Et me toucher, monsieur, fait pleuvoir des soufflets !
CHARVERON, sur le soufflet.
Diable !