‹ Chez l’avocatChapitre 9 sur 9 · Scène XVI

Scène XVI

CHARVERON, MARTHE, DUCANOIS.

DUCANOIS, se détournant.

Diable !Oh ! je n’ai rien vu !

MARTHE.

Diable ! Oh ! je n’ai rien vu !L’avocat !

CHARVERON.

Diable ! Oh ! je n’ai rien vu ! L’avocat !Au contraire !
Vous avez vu, monsieur ! bien vu !… ne croyez point
— Ayant si bien vu — vous soustraire
Au devoir d’être mon témoin !

MARTHE.

Si monsieur n’a rien vu pourtant !

CHARVERON.

Si monsieur n’a rien vu pourtant !Il a vu, dis-je

MARTHE.

Monsieur dit que non !

CHARVERON.

Justement !
C’est preuve qu’il a vu ! d’où suit, logiquement,
Qu’à déposer du fait sa loyauté l’oblige.

MARTHE.

C’est à monsieur tout seul à décider ce point :
Il dit n’avoir rien vu !

CHARVERON.

Il dit n’avoir rien vu !C’était du tact ! mais, diantre !
Dit-on : « Je n’ai rien vu ! » quand on n’a rien vu ?
— point !
D’ailleurs, les faits sont là : la porte s’ouvre !…
il entre !…
Vlan !… je reçois un coup de poing !…

MARTHE.

Un coup de poing ?

CHARVERON.

Un coup de poing ?La joue en est encore chaude
Tâtez !

MARTHE.

Tâtez !

Ne tâtez pas !

CHARVERON.

Tâtez ! Ne tâtez pas !

D’honneur ! cela me cuit. —

Tâtez !

MARTHE.

Tâtez !

Ne tâtez pas ! — pour une chiquenaude

C’est faire beaucoup trop de bruit !

CHARVERON.

Ça ! permettez que monsieur tâte ?

MARTHE.

Non ! c’est importuner monsieur d’un vain conflit.

CHARVERON.

Il faut que mon témoin constate
L’étendue, au moins, du délit !

MARTHE.

Rien ne presse !.. Monsieur va croire qu’on s’en joue,
Cessez enfin de l’étourdir !

CHARVERON.

Le tour est bon, pardieu ! vous voulez à ma joue
Donner le temps de refroidir !
— Tâtez !

MARTHE.

Ne tâtez pas ! — On vous croit sur parole,
Et sans plus longtemps discourir,
Nous convenons tous deux que vous allez mourir
Des suites d’une croquignole !

CHARVERON.

Monsieur, vous l’entendez !

MARTHE.

Monsieur, vous l’entendez !Vous le pouvez juger !

CHARVERON.

Elle me désespère !

MARTHE.

Elle me désespère !Il me fait enrager !

CHARVERON.

Toute chose est ainsi matière à controverse !

MARTHE.

C’est — tout le jour — chez nous, même charivari !

CHARVERON.

Et pensez quel guignon !..

MARTHE.

Et pensez quel guignon !..… Jugez quelle traverse !..

CHARVERON.

C’est ma femme !

MARTHE.

C’est ma femme !C’est mon mari !

CHARVERON.

Oui, monsieur, j’ai fait cette école,
Et voilà six mois environ.

MARTHE.

Depuis six mois — fus-je assez folle !
Je suis madame Charveron.

CHARVERON.

Je n’ai que ce que je mérite !

MARTHE.

C’est bien fait pour moi !

CHARVERON.

C’est bien fait pour moi !Je l’aimais !

MARTHE.

Monsieur, je l’aimais aussi !

CHARVERON.

Monsieur, je l’aimais aussi !Mais
Je m’en repens !

MARTHE.

Je m’en repens !J’en suis contrite !

CHARVERON.

Et ne pouvant plus endurer
Les chagrins dont elle m’abreuve…

MARTHE.

… Je viens, prête à la pire épreuve,
Vous prier de nous séparer !

CHARVERON.

Faites-moi veuf, monsieur !

MARTHE.

Faites-moi veuf, monsieur !Monsieur, faites-moi veuve !

CHARVERON.

Je vous bénirai !

MARTHE.

Je vous bénirai !Moi, je vous aimerai bien !

CHARVERON.

Sa cause est exécrable !

MARTHE.

Sa cause est exécrable !… et la sienne impossible !

CHARVERON.

Montrez-vous généreux !

MARTHE.

Montrez-vous généreux !Faites-vous voir sensible !

CHARVERON.

Mon avocat, monsieur !

MARTHE.

Mon avocat, monsieur !Soyez le mien !

DUCANOIS.

Si nous nous asseyions ?..

MARTHE.

Si nous nous asseyions ?..Asseyons-nous !

On s’assied.

CHARVERON.

Si nous nous asseyions ?.. Asseyons-nous !En somme.
C’est à moi de parler, et monsieur m’entendra !

MARTHE.

Non ! monsieur est un galant homme
Et c’est à mes désirs que monsieur se rendra !

CHARVERON.

Si tous saviez, monsieur, quelle faute est la sienne ?

MARTHE.

Si je vous disais mes griefs ?

CHARVERON.

Car ce que vous voyez ici, c’est les reliefs
D’une félicité qui n’est pas très-ancienne !

MARTHE.

Oh ! non ! et j’atteste le ciel
Que je l’eusse crue éternelle !

CHARVERON.

Un vent maudit a — de son aile —
Éteint notre lune de miel !

MARTHE.

Àfaire son bonheur je bornais mon envie !

CHARVERON.

Dans le commencement ! — pour moi,
Sur ses goûts je réglais ma vie !

MARTHE.

Au début ! — mais plus tard !..

CHARVERON.

Au début ! — mais plus tard !..Je croi
Que, monsieur étant notre juge,
Il est bon, utile et sensé
— Sans remonter jusqu’au déluge —
De dire deux mots du passé !

MARTHE.

Soit ! nous vivions heureux… car il l’était !

CHARVERON.

Soit ! nous vivions heureux… car il l’était !Sans doute !
Très-heureux ! — vous aussi !

MARTHE.

Très-heureux ! — vous aussi !Je n’en disconviens pas.
Tout semblait aplanir la route
Qui se déroulait sous nos pas.

CHARVERON.

Tout : santé ! jeunesse ! fortune !
Rien n’y manquait, avec orgueil je le redis !
Et notre existence commune
Faisait l’effet d’un paradis.

MARTHE.

L’amour qui pare toutes choses
Sous notre toit semblait fixé…

CHARVERON.

Qui m’eût dit qu’jl serait si promptement froissé,
Notre lit de feuilles de roses ?

MARTHE.

Hélas !

CHARVERON.

Hélas !Hélas ! ce temps est loin !
Mais reprenons ! — il faut que je vous die :
Bien qu’amoureux, nous ne nous étions point
Mariés à l’étourdie !

MARTHE.

Non certes ! nous avions pris nos précautions,
Et dans des entretiens, plus graves qu’il ne semble,
Décidé comment nous ferions
Aussitôt qu’on serait ensemble !

CHARVERON.

On s’était questionné fort !
« Aimez-vous le Bois ?.. la musique ?..
« Les bijoux ?.. l’Opéra-comique ?..
« Le bal ?.. les voyages ?.. le sport ?.. »

MARTHE.

Du moindre des détails, du plus mince problème
On s’était d’avance occupé —
Et tout était concerté, même
La couleur de notre coupé !

CHARVERON.

La robe des chevaux dont on ferait emplette…

MARTHE.

Le chapitre de la toilette…

CHARVERON.

Les jeudis de madame…

MARTHE.

Les jeudis de madame…Et les jours d’opéra…

CHARVERON.

Et les dîners…

MARTHE.

Et les dîners…Et cœtera !

CHARVERON.

Bref, avant le jour fameux, Marthe
Et moi — de cet accord… qui régnait autrefois —
Nous avions rédigé la charte
De nos devoirs et de nos droits.

MARTHE.

Sur ce code… si bien fait pour notre gouverne
Nous fondions un espoir trop vite évanoui ! —
Nous avions oublié l’essentiel !

CHARVERON.

Nous avions oublié l’essentiel !Oh ! oui !..
Le lampion dans la lanterne !

MARTHE.

Le point grave !

CHARVERON.

Le point grave ! Le point aigu !

MARTHE.

Le point délicat !

CHARVERON.

Le point délicat ! Le point traître !

MARTHE.

Un point diablement ambigu !

CHARVERON.

Un point tout chargé de salpêtre !

MARTHE.

Vrai nid à débats journaliers !

CHARVERON.

Source féconde de disputes !

MARTHE.

Fonds riche en combats singuliers !

CHARVERON.

Mine inépuisable de luttes !

MARTHE.

Nous avions tout vu !

CHARVERON.

Nous avions tout vu ! … tout réglé !

MARTHE.

— Dans notre prudence bouffonne —

CHARVERON.

Mais nous n’avions pas démêlé
La perruque de Tisiphone !

MARTHE.

Nous avions épuisé les cas
De dissensions domestiques…

CHARVERON.

Hors le plus épineux ! — nous ne connaissions pas
Nos opinions politiques !

MARTHE.

Négligence funeste !

CHARVERON.

Négligence funeste !Oubli dont je gémis !

MARTHE.

Bonheur à peine éclos que le moissonneur fauche !
Il était centre droit…

CHARVERON.

Il était centre droit…Elle était centre gauche…
Nos deux camps étaient ennemis.

MARTHE.

De nos divisions vous connaissez l’exorde !

CHARVERON.

Il n’en fallait pas plus pour semer la discorde !

MARTHE.

Cause-t-on politique, hélas ! sans prendre feu ?
On discute !

CHARVERON.

On discute !On s’échauffe !

MARTHE.

On discute ! On s’échauffe !On s’allume !

CHARVERON.

On discute ! On s’échauffe ! On s’allume !On s’emballe !..

MARTHE.

Et ce pendant l’amour détale,
Qui ne se plaît guère à ce jeu !

CHARVERON.

Mettez-vous à ma place, et dites — sur votre âme —

S’il n’est pas douloureux autant que peu commun,
De voir une femme — et sa femme !
— Métamorphosée en tribun ?

MARTHE.

Là n’est point le débat ! c’est un droit sans conteste
Que chacun suive son penchant !
Mais monsieur n’aime pas qu’on lui résiste ! il peste
Aux premiers mots ! et pour un rien fait le méchant !

CHARVERON.

Il fallait m’avertir avant les fiançailles,
Que vous iriez — ainsi que vous le souhaitez —
Passer tous vos jours à Versailles
À la chambre des députés !

MARTHE.

Voilà d’amplifier quelle est votre manière !
Vous grossissez les faits pour leur donner du poids !
Tous les jours ?… j’ai, monsieur, la semaine dernière.
Manqué deux séances ou trois !

CHARVERON.

Pardieu ! vous étiez enrhumée !
Et j’ai dû — succès enchanteur !
— Sa présence inaccoutumée
À l’ordonnance du docteur !

MARTHE.

Eh ! de me retenir vous mettez-vous en quête ?
— Vous auriez, à ce compte, un tour original !
Oh ! que c’est un doux tête-à-tête,
Quand le mari lit son journal ! et quel journal !

CHARVERON.

Je lis !.. et sage est ma conduite !..
J’évite ainsi de pires maux —
Nous ne saurions dire deux mots
Sans nous quereller tout de suite.

MARTHE.

C’est vous qui querellez !

CHARVERON.

C’est vous qui querellez !C’est vous ! et de quel ton !

MARTHE.

C’est vous ! de quelle voix !

CHARVERON.

C’est vous ! de quelle voix !Quel fracas !

MARTHE.

C’est vous ! de quelle voix ! Quel fracas !Quel orage !

CHARVERON.

On a beau n’être qu’un mouton,
Il est des fois où l’on enrage !

MARTHE.

Vous enragez toutes les fois !

CHARVERON.

Pardieu ! si j’élève la voix,
C’est pour vous forcer à vous taire !
Car il n’est pas de menu fait
Si menu, qu’il n’ait pour effet
D’allumer l’éternel cratère !
La mise à pied d’un sous-préfet
Devient le signal d’un sinistre !..
Jugez du tumulte que c’est
Pour un changement de ministre !

MARTHE.

C’est tout autant d’occasions
De petite et de grande guerre !

CHARVERON.

D’âpres débats, et de discussions
Où madame n’est point toujours… parlementaire !

MARTHE.

La paix — à moins que d’en venir aux coups —
Ne saurait mieux être troublée !

CHARVERON.

Et si bien que — souvent, chez nous —
C’est à se croire à l’Assemblée !

MARTHE.

On se butte !

CHARVERON.

On se butte !On se cabre !

MARTHE.

On se butte ! On se cabre !On défend son parti…

CHARVERON.

Per fas et nefas ! — et l’on tonne !..

MARTHE.

Et l’on se brouille !.. et l’on s’étonne,
Après, que l’amour soit parti !

CHARVERON.

Les sots !.. on ne saurait rien céder !..

MARTHE.

Les sots !.. on ne saurait rien céder !..Rien admettre !

CHARVERON.

Du champ-clos on veut rester maître !

MARTHE.

L’amour-propre !

CHARVERON.

L’amour-propre !Un orgueil… bête, j’en fais l’aveu !

MARTHE.

Quand on n’est séparé peut-être…

CHARVERON.

… Que par l’épaisseur d’un cheveu !

MARTHE.

Oui ! d’un cheveu ! c’est un cheveu qui nous divise !
— Mais on s’aveugle…

CHARVERON.

… On se grise
D’exploits à la Fier-à-bras !..

MARTHE.

On se croit un héros pour de sottes campagnes ;
Et l’on n’a pas songé — durant ces vains combats —
Qu’il n’est rien que les… Montagnes,
Qui ne se rencontrent pas !

CHARVERON.

Ah ! que ne m’avez-vous, vilaine,
Plus tôt enseigné ce chemin ?
Nos deux camps étant dans la Plaine,
On eût pu se donner la main !

MARTHE.

C’est votre faute, monsieur, comme
L’aîné ! le chef de la maison !
Dans les ménages, c’est à l’homme
À montrer le plus de raison !

CHARVERON.

Hélas ! Marthe !… tu m’interloques !…
Nous fussions demeurés amis ?…

MARTHE.

Oui !…

CHARVERON.

J’avais tout prévu, hormis
Les concessions réciproques !
Mais, dis ! par quel prodige obscur
Pour ma trop faible intelligence —
Après tant de rigueur, vois-je tant d’indulgence ?

MARTHE.

Ah !… quand on est au pied du mur !…

CHARVERON.

Le cœur manque !…

MARTHE.

L’âme s’attriste !
— Et tout le monde sait combien
De rages de dents passent, rien
Qu’à voir la trousse du dentiste !

CHARVERON.

Oui, Marthe ! tu l’as dit ! dentistes — avocats —
Doivent n’avoir qu’une devise !
Dents et maris, c’est même cas !
« Guérissez — ne séparez pas ! »
— Oh ! les concessions, Marthe !.. je me ravise !
En veux-tu faire ?

MARTHE.

----------En veux-tu faire ?Oui, pour ma part !
Et toi ?

CHARVERON.

----------Et toi ?Moi ? qu’à cela ne tienne !
Mon abnégation égalera la tienne…

MARTHE.

Vrai ? pourquoi, ciel clément, faut-il qu’il soit trop tard ?

CHARVERON.

Trop tard ?… il n’est jamais trop tard !… jamais, te dis-je,
Pour bien faire et virer de bord !
Nul procès qui ne se transige,
Tout aussitôt qu’on est d’accord !

MARTHE.

Àplaider rien ne nous condamne !
D’abord j’y renonce…

CHARVERON.

Et moi donc !
— Au diable les procès ! le palais ! la chicane !
Et les avocats ! — Oh ! pardon !

Ceci, monsieur, n’est pas honnête,
Mais j’ai quasi perdu la tête.
Tant j’ai de plaisir et d’amour !
Songez à cet heureux retour,
Et que c’est le premier beau jour
Après quatre mois de tempête !

MARTHE.

Cher Hector !

CHARVERON.

Cher Hector !Chère Marthe !… ah ! ciel !
De nos ennuis passés bannissons la mémoire,
Et rentrons tirer de l’armoire
Notre pauvre lune de miel !

MARTHE.

Rentrons !

CHARVERON.

Rentrons !Tout doux, madame ! après un dur voyage,
Le marin bénit Dieu qui le ramène au port.
Vive Dieu donc ! — Vive le mariage ! —
Les bains de mer ! — et le Tréport !

MARTHE.

Hector !

CHARVERON.

Marthe ! Sauvons-nous vite,
Bras dessus bras dessous, aux tourtereaux pareils !

MARTHE.

Un moment !…

Payant Ducanois.

Un moment !…Permettez, monsieur, que je m’acquitte !

CHARVERON, même jeu.

En vous remerciant, Monsieur, de vos conseils !
— De notre visite importune
Excusez-nous, et dites-vous
— Tout bonnement — que la Fortune
Vous avait envoyé deux fous !

MARTHE.

Oui, deux fous ! — Mais, mon cœur ?…

CHARVERON.

Oui, deux fous ! — Mais,Quoi, ma bergeronnette ?…

MARTHE.

Tu me pardonnes ?

CHARVERON.

Tu me pardonnes ?Eh ! je ne me souviens point…

MARTHE.

De rien ?

CHARVERON.

De rien ?De rien.

MARTHE.

De rien ? De rien.Pourtant…

CHARVERON.

De rien ? De rien. Pourtant…Parle !

MARTHE.

De rien ? De rien. Pourtant… Parle !Le coup de poing ?…

CHARVERON.

De rien ?Bon ! c’était une pichenette !

MARTHE.

De rien ?Non !

CHARVERON.

De rien ? Non !Si !

MARTHE.

De rien ? Non ! Si !Non !

CHARVERON.

De rien ? Non ! Si ! Non !Si ! — je te défends…

MARTHE.

Hein ?…

DUCANOIS.

Oh ?..

CHARVERON.

— Inaugurons nos projets triomphants !
Transigeons !

MARTHE.

Transigeons !Un soufflet !

CHARVERON.

Transigeons ! Un soufflet !Bien donné !

MARTHE.

Transigeons ! Un soufflet ! Bien donné !Je m'en vante !

CHARVERON.

Maintenant, serviteur ! — Viens-tu ?

MARTHE.

Maintenant, serviteur ! — Viens-tu ?Votre servante !

ENSEMBLE.

Adieu, mon bon Monsieur !

DUCANOIS.

Adieu, mon bon Monsieur !Au revoir, mes enfants !

FIN.

Page 1