I
de new-york à chicago.
De New-York à Chicago, il y a 1,027 milles, soit 1,640 kilomètres. Nous voyageons dans ce qu’on appelle un train limited, qui ne peut recevoir que soixante voyageurs environ et qui se compose de deux wagons-lits, un restaurant, un fumoir et un fourgon : les bagages sont transportés gratuitement, quel qu’en soit le nombre ; le trajet se fait en vingt-six heures, la Compagnie s’engageant à vous rembourser 5 dollars, s’il y a deux heures de retard ; et ta place ne coûte que 125 francs. En France, une simple place de première classe coûterait, pour le même trajet, environ 170 francs, sans compter les suppléments de bagages. Chez l’oncle Sam, il faut que deux villes soient bien éloignées pour que la course de l’hôtel à la gare ne coûte pas plus cher que le ticket que vous vend la Compagnie de chemin de fer pour vous transporter de l’une à l’autre.
Le conductor du wagon Pullman, un superbe mulâtre à la casquette galonnée, nous a conduits à la section indiquée par le numéro d’ordre de nos tickets. Nous en prenons possession, et puis nous circulons d’un bout à l’autre du train pour en examiner l’installation.
Nos compagnons de voyage arrivent les uns après les autres. Deux jeunes filles de dix-sept ou dix-huit ans, fort jolies, probablement des School girls qui vont rejoindre leurs parents à Chicago, montent à leur tour sur la plate-forme. Elles n’ont, bien entendu, pas l’ombre d’un chaperon, mais ne paraissent pas souffrir d’un excès de timidité. Assis un peu plus loin, nous observons leurs petites manœuvres.
« Annie dear ! susurre la première, à travers son petit nez rose.
— Minnie dear ! répond la seconde de la même manière.
— Quel est le numéro de notre section ?
— Numéro 3. Nous y voilà, Minnie dear. »
Le conductor qui les suit, pliant sous le faix d’un amoncellement de bibelots de tous genres, dépose ceux-ci avec une satisfaction évidente ; les deux petits nez roses émettent de nouveau quelques sons, lui font changer l’arrimage de leurs paquets, ce qu’il exécute avec une patience exemplaire, et puis, quand il va s’en aller :
« Annie dear, reprend la première, si nous nous installions de l’autre côté, dans la section n 4 ; la vue est plus belle à gauche qu’à droite.
— C’est qu’elle est prise. Voyez ces couvertures, répond dear Annie en montrant les nôtres.
— Oh ! cela ne fait rien, ce sont des hommes. Conductor ! portez toutes nos affaires de l’autre côté. »
Sans hésiter une minute, le conductor jette au milieu du couloir nos impedimenta, et se met en devoir d’obéir. Heureusement Annie fait remarquer qu’à gauche, on a bien la vue, mais qu’on a aussi le soleil : à la suite de cette judicieuse réflexion, on fait faire un nouveau voyage, celui-ci définitif, à nos bibelots comme aux leurs, et nos deux charmantes petites personnes s’installent à leurs places.
Le train s’est ébranlé, et nous traversons à toute vapeur les rues de la bonne ville de New-Jersey. Pendant que le mécanicien siffle à plein diaphragme, le chauffeur fait sa partie, en sonnant à toute volée une énorme cloche établie sur le coffre à vapeur de la locomotive. La précaution n’est pas inutile, car la voie n’est protégée par aucune espèce de barrière : les piétons se garent comme ils peuvent ; les chevaux des tramways que nous croisons viennent se cabrer, le nez sur les marchepieds des wagons :on écrase souvent du monde, mais on ne paraît pas s’inquiéter outre mesure de cette éventualité. D’abord les machines sont ornées, à leur avant, d’un appareil en forme de pyramide renversée, nommé « ramasse-vache », cow-catcher, qui rejette sur la banquette tout ce qui peut encombrer la voie ; ensuite les passages à niveau sont munis d’un écriteau portant en petites lettres, assez peu visibles :
quand vous entendrez sonner la cloche,
méfiez-vous du train !
Il faut donc convenir qu’avec un pareil luxe de précautions, ceux qui se font couper en deux sort dans leur tort.
Bientôt, laissant derrière nous les faubourgs, nous entrons en rase campagne, non pas une campagne hérissée de guinguettes et de petits vide-bouteilles, comme on en voit en Europe, auprès des grandes villes : nous traversons, au contraire, une plaine nue, des friches couvertes d’une herbe assez maigre, coupées de canaux vaseux que la mer basse laisse vides : on se croirait dans un pays désert, si l’on ne voyait pas, de tous les côtés, les trains innombrables, arrivant de tous les points du compas, qui vont s’engouffrer dans les faubourgs de la ville, dont on distingue encore, derrière nous, les hautes cheminées d’usine embrumant l’horizon. Tous les rochers qui affleurent sont couverts de réclames en gros caractères blancs ou noirs. Il y a, notamment, un monsieur, il s’appelle Shenck, autant qu’il m’en souvient, un fabricant de pilules anti dyspeptiques, qui doit dépenser de bien grosses sommes de cette manière. Il paraît que des escouades de barbouilleurs, engagés à son service, ont parcouru, ces années dernières, tous les sites les plus agrestes des États-Unis, et que, au cœur des montagnes Rocheuses, comme sur les falaises de la Nouvelle-Angleterre, on peut maintenant voir affirmée, en lettres colossales, l’incontestable supériorité des produits pharmaceutiques de la maison Shenck.
De loin en loin, nous coupons des vallées d’un aspect plus riant. Quelques taillis, où dominent les chênes et les saules, couvrent généralement les bords marécageux des cours d’eau. Partout où la terre est excellente, elle est cultivée ; mais nulle part nous ne voyons trace de cette lutte contre la nature, de cet âpre labeur grâce auquel nos paysans ont si souvent transformé l’aspect primitif des lieux : cependant voilà deux cents ans que ce pays-ci est peuplé. Mais les Américains sont un peu comme les enfants qui mangent d’abord les raisins de leur baba. Ils aiment mieux s’en aller à des centaines de lieues de chez eux chercher des terres vierges que de s’occuper de celles qui auraient besoin d’être un peu amendées.
Les fermes que nous voyons, de distance en distance, sont presque toujours bâties sur de petits coteaux, au centre de l’exploitation. Ce sont de petites maisons en bois, à un étage, peintes en blanc. Autrefois on racontait, dans la marine, que les charpentiers hollandais avaient toujours sur leurs chantiers quelques centaines de brasses de galiotes toutes faites ; quand un armateur désirait renouveler son matériel flottant, il allait expliquer son cas à son compère le constructeur, qui, d’un trait de scie, lui coupait la longueur voulue ; on obtenait ainsi une sorte de cylindre auquel on ajustait, tant bien que mal, un avant et un arrière ; on lançait le résultat sur le canal le plus voisin, et la Hollande comptait une galiote de plus. Je crois, en mon âme et conscience, que les Américains ont adopté un système analogue pour la construction de leurs bâtiments ruraux, tant ils se ressemblent comme largeur et hauteur : la longueur seule diffère. Du reste, cela a un avantage : quand on s’ennuie quelque part, on coule des glissières sous sa maison et on l’emmène un peu plus loin ; j’ai vu, l’autre jour, faire cette opération dans un faubourg de New-York.
Àonze heures, nous arrivons à Philadelphie : La ligne traverse ensuite un pays légèrement accidenté, qui nous semble bien supérieur, comme développement agricole, à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Nous apercevons de tous côtés de nombreux bâtiments de ferme : quelques-uns bâtis en pierre ou en brique. Les herbages et les prés ont aussi l’air plus soigné. Par moments, on se croirait dans une campagne française ou anglaise, tant les habitations sont rapprochées. Mais l’absence de tout jardin bien cultivé auprès des maisons et de toute route entretenue est toujours remarquable. Les clôtures sont aussi bien extraordinaires ; elles se composent invariablement de douze ou quinze gros baliveaux maintenus l’un sur l’autre par quatre piquets et séparés, à chaque extrémité, par d’autres en nombre égal qui font avec les premiers un angle de vingt-cinq ou trente degrés. Au lieu d’être clos simplement par une haie ou par des lisses, le champ se trouve entouré, de la sorte, d’un véritable mur en zigzag, dont la construction coûte probablement très peu de chose comme main-d’œuvre, mais absorbe une quantité de bois formidable, et doit faire saccager toutes les forêts du voisinage. Du reste, le gaspillage de bois qui se fait dans ce pays est incroyable. Nous traversons plusieurs massifs boisés sans voir les traces d’un aménagement quelconque. Nulle part il ne reste un bel arbre debout.
Nous sommes, paraît-il, dans la partie la plus peuplée et la mieux cultivée de la Pennsylvanie et même des États-Unis. Beaucoup des villages et villes que nous traversons existaient, et même étaient déjà florissants au dix-huitième siècle. C’est dans cette région que se sont livrés les principaux combats de la guerre de l’Indépendance, entre insurgents et royalistes. À deux heures nous arrivons à Harrisburg, une jolie ville de trente mille habitants, autrefois la capitale de l’État. Indépendamment de ses richesses agricoles, ce pays-ci est un grand centre métallurgique. À chaque instant nous voyons des hauts fourneaux d’une importance considérable, autour desquels de véritables petites villes se sont formées. Nous traversons la Susquehannah sur un beau pont en fer qui a près, d’un kilomètre de longueur ; bientôt nous nous engageons dans une ravissante vallée, celle de la Juniata, qui va nous conduire jusqu’au pied des Alleghanies. Le caractère montagneux du paysage va constamment en s’accentuant.
chicago. — une maison de 20 étages.
La population diminue beaucoup. Nous côtoyons, pendant deux ou trois heures, les bords de la Juniata, que surplombent des collines élevées, couvertes d’épais taillis de chêne à travers lesquels d’innombrables cours d’eau viennent, en cascades, rejoindre la rivière. Ce pays-ci est réellement ravissant, d’une grâce fraîche et sauvage dont nous jouissons délicieusement.
Malgré l’extrême vitesse du train, on n’est vraiment pas trop secoué. La voie est excellente ; mais ce que nous ne nous lassons pas d’admirer, c’est le confort et même le luxe de nos wagons. À l’intérieur, toutes les boiseries sont ornées de marqueteries italiennes, en érable sur citronnier, d’un goût parfait. Des tapis épais couvrent les parquets ; les tentures des canapés et les rideaux sont confectionnés avec une sorte d’étoffe de fantaisie, très moelleuse, du plus heureux effet ; toutes les serrures sont nickelées et reluisent comme de l’argent. Ces wagons Pullman appartiennent tous, paraît-il, à leur inventeur, qui paye seulement un droit de circulation aux compagnies. Ils sont construits dans d’immenses ateliers situés près de Chicago, par quantités énormes, ce qui permet d’employer, pour chaque détail, un outillage complet, grâce auquel la construction atteint un degré de perfection incroyable.
Tout cela est entretenu avec une propreté méticuleuse. Le fumoir est meublé de grands divans et de fauteuils en rotin, mobiles. Un gardien spécial tient à la disposition des voyageurs des livres qu’on peut acheter ou louer. Il y a aussi un bureau avec tout ce qu’il faut pour écrire, à l’usage de ceux qui veulent employer leur temps à faire leur correspondance. En somme, il est impossible de rêver une manière de voyager plus agréable.
Vers midi, on vient annoncer le déjeuner. Nous pénétrons dans le wagon-restaurant, qui est muni, à l’une de ses extrémités, d’une cuisine complète dans laquelle opèrent trois cuisiniers en vestes blanches, et d’un office d’où un maître d’hôtel surveille les performances de deux garçons mulâtres. De chaque côté il y a six petites tables, avec du linge bien blanc et un gros bouquet de fleurs dans un vase, sur chacune. Le menu est étonnamment varié et abondant, et on nous sert un repas excellent.
M Minnie et Annie n’ont pas cessé, depuis ce matin, de manger des bananes et des pêches qu’elles achetaient à un gamin qui circule dans le train. Cela ne les empêche pas de venir s’asseoir à la table voisine de la nôtre, et nous eh profitons pour prendre en note leur menu et faire connaître aux jeunes Françaises qui seraient tentées d’envier la liberté dont jouissent les miss américaines, la déplorable façon dont ces dernières s’en servent, au grand dommage de leurs estomacs.
Elles ont commencé, pour s’ouvrir l’appétit, par grignoter deux ou trois épis de maïs bouilli, bien chauds ; puis on leur a servi, cassés dans un verre, deux œufs. Elles les ont libéralement saupoudrés de sel, de poivre et de cayenne, ont battu du bout de leur couteau et ont bu le tout avec une visible satisfaction. Ensuite elles se sont fait apporter un concombre et deux grosses tomates crus, les ont découpés en tranches minces qu’elles ont mangées en salade, sans huile, mais avec force condiments délayés dans deux grandes cuillerées de vinaigre. Suffisamment rassasiées, elles ont terminé ce repas extravagant par une compote d’abricots ! Ô Minnie dear, et vous, suave Annie, avez-vous au moins inscrit sur vos tablettes l’adresse de M. Shenck ? Quelle consommation vous ferez, d’ici à peu, de ses pilules antidyspeptiques !
Un peu avant six heures, nous arrivons à Altoona, où le train s’arrête quelques instants dans une grande gare construite et pavée en bois comme toutes les autres, du reste : celle-ci est bordée de maisons et d’hôtels comme une place ordinaire. Le paysage a pris, depuis quelque temps, une apparence de plus en plus grandiose. Il y a trente ans, en 1858, quand le Pennsylvania Railroad établit ici de grands ateliers de réparation pour la ligne qu’il venait d’ouvrir, le pays n’était qu’une vaste forêt absolument déserte. Maintenant, Altoona est une jolie ville de 20,000 habitants, dont les rues sont sillonnées de tramways. Une énorme locomotive vient s’accrocher à celle qui nous a amenés, car nous allons commencer l’escalade des rampes à l’aide desquelles on traverse les Alleghanies et l’on passe du bassin de l’Atlantique à celui de la mer du Mexique. Les chauffeurs bourrent leurs fourneaux d’anthracite, le seul combustible usité ; les énormes cheminées, en forme de cônes renversés, laissent échapper des flots de fumée ; les deux mécaniciens, appuyés sur leur mise en train, se consultent de l’œil, et puis, d’un tour de main sec, ils précipitent la vapeur dans les tiroirs les conductors crient à tue-tête le traditionnel All aboard ; et pendant que les voyageurs s’entassent, en grappes pressées, sur les petits escaliers qui conduisent aux plates-formes des wagons, le train se met lentement en marche, au son de l’éternelle cloche qui rappelle aux citoyens de la bonne ville d’Altoona qu’ils feront bien de se garer. Bientôt, sortant du réseau des larges rues coupées à angle droit, nous rentrons dans la forêt et abordons le versant de la montagne. Je ne sais pas quelle est au juste la cote de la rampe le long de laquelle nos deux locomotives nous entraînent, mais cela doit être quelque chose de formidable. Je ne connais, en France, que la ligne du Pecq à Saint-Germain qui puisse lui être comparée.
Quant au paysage, il est admirable. L’immense forêt de résineux que nous traversons a, malheureusement, été dévastée. Les géants qui, pendant des siècles, avaient abrité les bivouacs des Indiens servent probablement maintenant de traverses à la voie. En tout cas, on ne voit plus que leurs souches noircies par le temps. Pas-un seul arbre de belle dimension n’est resté debout. Mais, de loin, on ne s’aperçoit pas trop de ces vides, et les massifs, éclairés obliquement par le soleil qui baisse, prennent des tons ardoisés qui feraient le bonheur d’un paysagiste. Le tracé de la ligne a été dessiné avec une maestria admirable que favorise, du reste, le système de roues conjuguées par quatre, dont sont munis tous les wagons, et qui permet des courbes d’un rayon étonnamment court. Pas un ouvrage d’art important : sauf, tout en haut, un tunnel de 2 ou 300 mètres. Partout ailleurs on côtoie des croupes de montagne dans lesquelles on a taillé des lacets avec une hardiesse qui fait bien de l’honneur aux ingénieurs chargés des études. Une de ces courbes, connue sous le nom du Horse Shoe Bend, a été jugée digne d’être représentée sur tous les prospectus et indicateurs de la Compagnie. Elle est tellement accentuée, qu’un train qui descend commence par passer à 200 mètres environ de nous, de l’autre côté d’un précipice, avant de nous croiser, un kilomètre plus bas.
Àpeu de distance du tunnel qui nous a fait franchir le faîte de la montagne, nous arrivons à Cresson, une station thermale très fréquentée, où l’on a construit, tout près de la gare, un immense caravansérail dans un site ravissant. Puis la descente commence. Nous longeons, presque tout le temps, un torrent nommé le Conemaugh Creek, qui roule vers la plaine, de cascade en cascade, toutes les eaux, teintées de rouge par le sol ferrugineux, que lui apporte chaque petite vallée de la montagne. Ce pays-ci doit être le paradis des pêcheurs de truites. Il paraît, du reste, que les baigneurs de Cresson n’ont, en fait de sport, que l’embarras du choix, et qu’ils trouvent à tirer, dans les environs, d’innombrables cerfs et même quelques ours. Dans tous les cas, ils peuvent se vanter de passer leur saison d’eaux dans un des plus beaux pays que j’aie jamais vus.
Àneuf heures, nous atteignons Pittsburgh, sur la Mononghahela : une ville de 200,000 habitants, en comptant ceux qui habitent un faubourg peu éloigné nommé Alleghany-City. C’est l’un des centres métallurgiques les plus importants de toute l’Amérique. La nuit, très noire, est illuminée par les feux d’innombrables hauts fourneaux qui flamboient à l’horizon. Nous ne nous y arrêtons qu’un instant, et puis nous repartons, au milieu des roulements d’un formidable orage.
Nous traversons même plusieurs villes importantes. On sent un ferment de vie bouillonner partout.
Que de changements se sont produits ici depuis cinquante ans ! Nous sommes encore dans l’Indiana ; mais nous allons entrer dans l’Illinois, qui contient maintenant presque autant d’habitants que la Belgique : 3,078,636, au dernier recensement. Précisément, ces jours derniers, un vieux vétérinaire belge me racontait ses débuts dans ce pays, en 1836, je crois. Il voyageait dans un chariot, avec toute une caravane. Chaque jour, on tuait le gibier nécessaire à la nourriture du lendemain. Un soir, il s’était éloigné du campement, en suivant un ruisseau. Arrivé à un endroit où une digue de castors avait formé un petit étang, il descendit se cacher dans les roseaux qui le bordaient, espérant tirer des canards à l’affût. Il y était depuis quelques minutes, quand un bruit sourd lui fit retourner la tête. À quelques pas de lui, sur le haut de la berge, défilait une bande de cent ou cent cinquante Indiens, à cheval, le buste nu, recouvert de la peinture de guerre. Heureusement, ils passèrent sans le voir. Plusieurs portaient, à leur lance ou à la bride de leurs chevaux, des scalps encore tout sanglants. À l’endroit où il était caché, il a fait, vingt ans plus tard, construire un petit kiosque, au fond de son jardin, où il vient prendre le frais et boire de la bière qui sort d’une grande brasserie établie, par un ami, de l’autre côté du ruisseau. Il y a là, maintenant, une ville qui s’appelle Monouth, où passent deux ou trois chemins de fer et qui contient 15 ou 20,000 habitants.
chicago. — une villa à greenwood avenue.
Par moments, cependant, nous traversons des zones de terrains marécageux envahis par une végétation rabougrie : des résineux, dont je ne puis reconnaître l’espèce, trempent leurs racines dans de véritables lagunes remplies d’une eau noire et croupissante, marbrée, çà et là, de larges plaques irisées, sur lesquelles s’ébattent des bandes de canards et de sarcelles que le passage du train ne paraît pas préoccuper outre mesure. Ce pays-ci doit être un nid à fièvres pendant l’été, à rhumatismes pendant l’hiver. Mais ces considérations n’arrêtent pas les émigrants, qui calculent seulement le nombre de récoltes successives qu’on pourra tirer de ce bel humus noir accumulé, depuis tant de milliers d’années, à l’ombre des taillis. Sur bien des points, on a construit des habitations qui sont déjà entourées de quelques champs. La première année, on écorce une couronne autour de chaque arbre qui meurt au printemps. Le premier gros orage qui passe le jette par terre. On le brûle pour s’en débarrasser. Les vaches mangent avidement l’herbe qui pousse entre les souches : au bout d’un an ou deux, celles-ci seront assez pourries pour se laisser déchausser par les énormes charrues attelées de huit ou dix paires de bœufs, et, à l’automne suivant, le fermier pourra envoyer à Chicago un train chargé de son blé.
Enfin, à dix heures trente, nous entrons dans une immense gare le train vient s’arrêter le long de quais pavés en bois, qui doivent fournir de bien terribles éléments de combustion aux incendies si fréquents dans ce pays : nous sommes à Chicago.
Dans la cour de la gare, nous trouvons des omnibus pour nous conduire à l’hôtel. Ils sont attelés de beaux chevaux gris pommelé qui font honneur à leurs pères percherons. L’Illinois est depuis dix ans le grand centre d’importation de ces admirables animaux, et dès le premier coup d’œil que nous jetons aux attelages des camions et des innombrables charrettes que nous croisons dans les rues, nous pouvons constater l’heureuse influence du vieux sang normand sur la production chevaline de ce pays. Il paraît qu’à la troisième génération il n’en reste plus rien : mais les résultats obtenus, au cours des deux premières, sont si remarquables, que les Yankees semblent prendre très facilement leur parti de l’obligation où ils se trouvent d’importer toujours de nouveaux reproducteurs.
Dans ces rues, le mouvement est prodigieux. Nous passons dans un tunnel qu’on a creusé sous un large cours d’eau. Plus loin, nous traversons une autre rivière sur un pont tournant, du haut duquel nous voyons une multitude de grandes goélettes amarrées contre les quais des deux rives ; des grues agitant leurs grands bras au milieu des mâtures enchevêtrées ; des petits remorqueurs entraînant vers le lac des navires dont l’équipage, groupé à l’avant, déborde, avec de longues gaffes, aux endroits difficiles ; toute la joyeuse confusion d’un port de mer : enfin, notre omnibus s’arrête devant un immense édifice occupant, à lui seul, tout un block ; par la porte entr’ouverte, nous distinguons un hall immense, encombré d’une foule de gens qui se bousculent. On se croirait à une bourse. Nous sommes simplement arrivés au Grand Pacific Hotel.