III.
La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque, Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux regard. Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître, La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui avait procuré.
«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses, la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur, et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines, et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse: «Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez ce vers qui dit:
Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure nouvelle.
--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant, qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas aperçue?»
C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir, qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait; toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires, cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or, un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et les coupes se succédèrent sans relâche.
Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les montagnes_. En voici l'abrégé:
Reconnaissant et fier de l'édit impérial, Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de fumée. Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis, Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans racines au gré des flots. Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou; Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent jamais; C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime, Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans banquet.
Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant, si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver arrogamment son Excellence?
--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, «Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents littéraires étaient immenses; quand il agitait son pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte impériale, où vous lirez ses titres.
Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. «Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous éviterez une humiliante punition.
Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un excellent magistrat.
Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au mont Lou-Tchan.
Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut retenu au camp du général.
Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y, celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le passage l'arrêta.
On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis, s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?» Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai, et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti. C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans l'Océan, Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de se rencontrer?
Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté, envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels, portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue, les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège.... Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des sacrifices au printemps et à l'automne.
Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.) Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de Prince des poètes? Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux talent.
Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer une pièce de vers décousue; Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans les ondes fraîches du fleuve.
Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots. L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze, sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était l'immortel Ly-Pe lui-même.
De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier rang, et dit de lui:
En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères, il déploya un talent divin; Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le bouillon dans la coupe qu'il lui présenta. Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine: Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang, en a gardé un pieux souvenir.
[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits dans sa _Description historique de la Chine._
[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de Kia-Ting, arrondissement de Mei.
[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues de circonférence.
[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du royaume de Tsin.
[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son ami.
[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.
[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait le titre de Ko-To.
[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
[13] De l'Empereur.
[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours la province de Yun-Nan.
[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens (Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de cuillers pour manger.
[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac Baikal.
[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._ Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis, sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières recommandations qu'il m'a laissées.»
Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée; vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille: j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner ma reconnaissance d'un si grand service.»
[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du printemps._
[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.
[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7 fr. 50 cent.
[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées, entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit déclarer Empereur.
[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en abdiquant entre les mains de son fils.
[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
LE LION DE PIERRE.
LÉGENDE.
Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui pratiquent la vertu.
C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy, homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa main.
Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été plus prompt à accueillir sa visite.
Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a quelque chose à vous communiquer.
--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône; mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je n'ai rien de plus à vous dire.»
Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le fléau devait se déclarer.
«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait bien d'en avertir tous les gens du village.
--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
--»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations; S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et pleins d'une généreuse reconnaissance, Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!... Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance s'acquitte par les douleurs de la prison.
Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et il partit sans rien accepter.
Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune trois domestiques pour louer dix grandes barques.
«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des bateaux.
En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par un homme inspiré.
Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au fond des vagues.
D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen parvint sain et sauf sur le rivage.
Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!»
--»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui étaient mouillés.
Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong; et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts, débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits, étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre; son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching, serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est redevable.
--»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les marques du plus respectueux dévouement.
Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit: «Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il obtienne la récompense promise.
A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux, n'espérez rien de cette affaire.»
Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains de votre cher fils.»
Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial. Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau, elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du fait, le cachet s'y trouva.
Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois, Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience, quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais du Fou-Ma, pour avoir des informations.
Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître, il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère, frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?» Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre: «Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen, entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade: il reçut trente coups.
Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir: elle lui fut refusée.
Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il présenta au captif.
A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour, de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et l'oiseau prit immédiatement son vol.
Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement, s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en tirer!
--»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui, qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale, afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné son fils s'offrit subitement à ses regards.
Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer; et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils, aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié votre père?»
Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore; mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond d'un cachot?»
Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer une requête d'accusation.
Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple: Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel, invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur poste.
Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme, conformez--vous aux circonstances et buvez!»
Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère: «Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me rendre justice.»
A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le forcer à avouer son crime.
Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison. Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur. Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais, l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure. «Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa reconnaissance à l'Empereur.
Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses vertus.
Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le lieu de sa résidence.
Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut décapité.
[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône en 1023.
[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.
LA LÉGENDE[1]
DU ROI DES DRAGONS
HISTOIRE BOUDDHIQUE.
La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant; elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang, Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône; il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret, burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en retournèrent en suivant les rives du fleuve.
«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni envie, à la pente de sa destinée.
--»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah! interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies, intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers suivants:»
Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue, l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir, on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire: ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans honte secrète, sans haine importune.
Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la montagne dans une complète indépendance des hommes.
--»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix regarde les cieux_. Ecoutez.»
Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels, fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation brillante.
Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches, un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de notre végétation.
--»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est abondante, ils la portent au marché de la capitale et l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble, sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la gloire et à la noblesse.
--»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous, les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux festins; après avoir bu largement, on s'endort dans une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du succès ou de la ruine.
Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le fleuve Kiang en s élargissant.
Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand les tiges des blés sont coupées et que les bambous sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes, ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses habits de paille; et quand la lune s'efface derrière les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans, l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience: est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de leur ame?
--«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore! Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller: comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la santé, une existence obscure mais indépendante.
Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver), ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux murs du palais, au temps de la disgrâce!
--»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en rendent témoignage, et les voici:
Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime, il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers de paille, des habits de toile, de grossières couvertures donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des vêtements de soie brodés.
--»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le bûcheron et le pêcheur.
--»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le prie de commencer.»
Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est l'époque où la carpe brillante prête à se changer en dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron pendant toute sa vie.
Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers. Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne trouble le bruit des pas.
Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice; on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie! On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche; on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table du bûcheron.
L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse. Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une ample provision de bois, on chemine par la grande route; lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre parler des autres.
Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité; quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent point de leurs vains projets la tête et le cœur de celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles les voix querelleuses de la contradiction. Selon la saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les herbes du jardin.
Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie, un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache; aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers est charmante à voir! quand souille une brise attiédie, quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent! Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre. Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de la saison.
L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année, on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos, ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée. Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense, tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en soient rendues aux Esprits!
Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
--»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des assurances contre ce péril?
--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots, vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest, demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko, du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale, je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur, répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure, devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui, pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent. Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi, modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors il ne faudrait faire de mal à personne.»
Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent; il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie et bonheur!_
D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue, et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là, le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle; bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd' hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses yeux s'offrent:
Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure, et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé par les astrologues; le sorcier sait à fond les six figures employées dans les divinations, et possède aussi parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau magique est exposé au midi, il y peut lire clairement l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux aussi nettement que le disque de la lune; les familles qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour, Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire; on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment; après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir, fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire l'amène prés de lui.
»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec assurance:
Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume enveloppe lentement les bois comme un réseau: la divination déclare que demain matin il doit tomber une pluie bienfaisante.
«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de 9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à 3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8 lignes[8].
--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale, afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue, décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui demandèrent ce qu'il en était du devin.
«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé entre l'astronome et lui.
«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu, il est battu complètement.»
Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.» Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des Dragons y lut ce qui suit:
Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante qui répand partout l'abondance et la fertilité.
Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir, mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et la partie n'est pas gagnée contre lui!
--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées, il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la manière d'anéantir cet effronte bavard.
--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut. Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y a-t-il à cela?»
Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé. Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme et digne dans une complète immobilité.
Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il, qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers, qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi, si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc, seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant: «Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous quitte pas!
--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des eaux!»
Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels, afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les étoiles, et alors:
Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs, prennent une teinte violette, les corneilles reviennent au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit silencieuse et calme s'est écoulée.
Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux, mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva aux portes du palais de Taï-Tsong.
Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait, et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais, à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels, doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te faire grâce, reprends courage et va en paix.»
Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix, les parfums abondants brûlent dans les appartements du Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11] couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants; le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les rites et la musique sont sévères et graves comme au temps des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de toutes parts resplendissants comme une nuée flottante. Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille automnes.
Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit à trois reprises, les courtisans en habit de fête se découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum enivrant; on entend retentir une musique douce et suave comme la brise dans les saules de la digue; les stores enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête, les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir, les magistrats militaires, héros à la fière démarche, se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la Majesté vivre dix mille automnes.»
Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul, manquait à l'appel.
Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
--»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est apparu en songe.»
Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter immédiatement devant le trône de sa Majesté.
Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit, Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême, monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots: «A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses hommages à l'Empereur.
Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont il s'est rendu coupable.
«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent: la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire, s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés. Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu destinée aux loisirs de sa Majesté.
Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient, les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un livre qui dit:
«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir sur ses gardes avec attention. Les pièces principales sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi invariable qui préside à la disposition des forces. Cette loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche, veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur; le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces disposées en bon ordre, se termine par une éclatante victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez dans la vallée obscure!...»
Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans l'appeler, ni l'éveiller.
Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à son sujet ce manque de respect.
--»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect, relevez-vous!»
Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher, mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu parler!
--»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
--»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des explications à ce sujet.»
-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en rêve.»
Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la mort.
Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en roulant à travers l'espace.»
[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux histoires.
[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent citée par les poètes et les romanciers.
[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des Tang.
[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la multiplication donne 64.
[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à l'Empereur.
[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant l'audience.
[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher aux Chinois.
[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix mille années à l'Empereur!
[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
LES RENARDS-FÉES.
CONTE TAO-SSE.