‹ ChristineChapitre 6 sur 18 · VI

VI

GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH.

«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède, ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le soir, à la même place, tu marches sur des fleurs!

Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme, et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai!

Puisque je te dis qu'elle m'aime!

Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel découragement plein d'amertume.

Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout! et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je recommencerai.

P. S. Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»

· · ·

Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier partait le jour même pour l'Allemagne.

Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul coup d'œil, lut ces deux lignes:

«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur dans l'âme, n'y laissez lire personne.»

Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du propriétaire.

«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me croyais pas si jeune!»

Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.

«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major; voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos actions baissent.

--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous fait supposer que je sois en disgrâce?

--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...

--Souvent femme varie!

--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez vos avantages.

--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.

--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne croire à rien.

--Belle maxime! elle a cours en Suède?

--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.»

CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE.

«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-même je ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que j'ai été créée et mise au monde pour lui.

Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître!

«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je.... j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos grand'mères appelaient le coup de foudre! Le coup de foudre a du vrai! Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime, n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me serais jetée à son cou la première.... Ne me gronde pas, ma belle sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa, si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit. Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!»

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