‹ ChristineChapitre 8 sur 18 · VIII

VIII

Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont en Europe, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter.

Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; elle trouva donc le moyen de tout concilier.

Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. En un mot, c'était une petite maison à la campagne. Christine l'acheta et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour où elle en prit possession.

«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour descendre de voiture.

--J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien.

--Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra souvent avec mon ami Simiane.

--Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine.

Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.

«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée du jardin anglais, j'espère n'y pas venir.

--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée.

--J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse.

--Et moi, si vous n'y veniez point?

--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation du martyr qui sourit à ses bourreaux.

--A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.

Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait! et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves.

Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre. C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui, il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie, réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!»

La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse, c'est qu'il ne s'en aperçoit point.

Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges, au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires, et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme. Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville, il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère d'eux. Stockholm n'est pas aussi petite ville que certains salons parisiens.

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On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire.

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L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes, invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir.

Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années; elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré, autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste, pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de l'autre.

Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les premiers jours de l'automne.

GEORGES À. HENRI.

«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie. Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus nobles traits.

Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon égoïsme s'en réjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait que nous ne devons plus nous revoir.

Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!» Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien la blesse, tout devient dangereux.

Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont tout apporté sans lui rien prendre.

Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit, Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux, bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce qu'elle veut, c'est ce qui doit être.

Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre tour.

Veux-tu un détail?

Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté; elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire, sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise.

«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et, comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.

«Personne, me répondit-il; madame est seule.»

Je montai.

Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et j'écoutai.

Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel charme profond! ce lied populaire:

Perdus tous deux dans la steppe infinie!

que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où, pour la première fois, je lui parlai d'amour.

Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres.

«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout Stockholm? J'ai dû faire venir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi vous avez attendu.»

Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter.

Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante! l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel, quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues, caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air, pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la cage.

Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais profondément ému.

«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites mal.

--Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable sourire.

Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est que rien ne nous séparera l'un de l'autre.»

HENRI DE PIENNES À GEORGES DE SIMIANE.

«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le lendemain.»

CHRISTINE À MAÏA DE DJORN.

«Il a été retenu toute la matinée, et il dîne ce soir chez son ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous sommes rencontrés par hasard (connais-tu ces hasards-là?) je ne l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi, ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là, c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a prise!

J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu, c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines, bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue, et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge, qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans. J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence. Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme il a la mienne.

Hier, nous avons eu un entretien solennel.

«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente chez vous en cravate noire et en redingote.

--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand nous sommes seuls.

--Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui sort un peu de mes habitudes.

--Parlez vite, vous m'effrayez!

--Déjà, comtesse?»

Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... j'étais si loin de m'attendre!...

«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous me faites peur avec vos airs mystérieux!»

Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée:

«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette petite main que vous voulez déjà me reprendre.»

J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir aimée ainsi!

«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas exiger....

--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si triste!

--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous comme pour moi.»

Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler. J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa, tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!--toujours, ce grand mot de l'éternité humaine,--marcher avec lui, la main dans la main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons, remplace jamais cela?

Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur.

Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses yeux,--mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter moins?

Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne craignent pas.

Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni veille ni lendemain.»

MADAME DE BJORN À CHRISTINE.

«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se retourne, voit la mère qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient. Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... et s'envolent. Réfléchis encore!

Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme, plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur que les deux n'en fassent qu'un.

Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas assez éloquente pour plaider les causes perdues! en voilà un qui t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre.

Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin! C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et je crois qu'elle est contagieuse.»

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