CHAPITRE LVI.
1344. BANNISSEMENT DE GODEFROI DE HARCOURT.--1345. MORT DE JACQUES D’ARTEVELD ET DU COMTE DE HAINAUT.--1346. JEAN DE HAINAUT EMBRASSE LE PARTI DE PHILIPPE DE VALOIS[100] (§§ 236 à 240).
[100] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. LXVI, p. 35 à 37.
Godefroi de Harcourt, frère du comte de Harcourt et sire de Saint-Sauveur-le-Vicomte en Normandie, s’attire la haine de Philippe de Valois qui le bannit du royaume[101]. Godefroi de Harcourt se réfugie d’abord en Brabant[102] auprès du duc Jean son cousin; plus tard il passe en Angleterre[103] où il fait hommage à Édouard III qui l’accueille favorablement et lui assigne une pension. P. 96 et 97, 313 et 315.
[101] L’arrêt de bannissement, entraînant la confiscation des biens de Godefroi, est du 15 juillet 1344 (Arch. nat., sect. jud., X 8837, fº 204 vº). V. Delisle, _Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, p. 56 et _Preuves_, p. 105. Valognes, 1867, in-8.
[102] L’exil de Godefroi semble avoir commencé au plus tard en 1343, comme en témoigne une charte originale datée du château d’Aerschot, le 6 mai de cette année. Godefroi possédait cette seigneurie du chef d’Alix de Brabant sa mère. V. Delisle, _Ibid._, p. 59 et _Preuves_, p. 96.
[103] Godefroi de Harcourt dut passer en Angleterre au commencement de 1345, car les lettres patentes par lesquelles Édouard III le prend sous sa protection et spéciale sauvegarde, sont du 13 juin de cette année. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 44.
Alliance étroite d’Édouard III et de Jacques d’Arteveld qui entreprend de déshériter, non-seulement Louis, comte de Flandre, mais encore Louis de Male, le jeune fils du dit comte, et de faire ériger le comté de Flandre en duché au profit du prince de Galles[104], fils aîné du roi d’Angleterre. Edouard III et son fils viennent à l’Écluse[105] avec une flotte nombreuse pour mettre à exécution ce projet. Les tisserands de Gand [excités sous main par Jean, duc de Brabant[106], qui veut marier sa fille à Louis de Male], font alors de l’opposition à Jacques d’Arteveld qui périt un jour dans une émeute de la main d’un tisserand nommé Thomas Denis[107]. Édouard III est transporté de fureur en apprenant la fin tragique de Jacques d’Arteveld; il quitte l’Écluse et regagne son royaume[108]. Les bonnes villes de Flandre envoient alors des députés à Londres pour se disculper et calmer le ressentiment du roi anglais. Ces députés déclarent que le désir des Flamands est de marier le jeune Louis de Male, héritier présomptif de leur comté, à l’une des filles du roi d’Angleterre; celui-ci se tient pour satisfait et rend aux bonnes villes de Flandre son amitié[109]. P. 97 à 105, 315 à 321.
[104] Des lettres patentes datées de l’Écluse (en flamand Sluis) et conservées à Londres, au _Record Office_, que M. Kervyn de Lettenhove a publiées pour la première fois (_Œuvres de Froissart_, t. IV, p. 469 et 470), prouvent qu’Édouard III _n’avait plus_, à la date de ces lettres, c’est-à-dire le 19 juillet 1345, le projet de faire du prince de Galles un duc de Flandre; mais il serait peut-être téméraire d’en conclure, à l’exemple de l’érudit belge, que le roi anglais et Jacques d’Arteveld n’avaient jamais conçu le projet que leur prête Froissart.
[105] Édouard III s’embarqua à Sandwich pour l’Écluse le dimanche 3 juillet 1345 (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 50). Nous voyons par une lettre d’Édouard III au vicomte de Lancastre que son voyage à l’Écluse avait été nécessité par les dangers qui menaçaient ses alliés en Flandre: «... ordinato nuper propter hoc passagio nostro supra mare, propter aliqua nova subita quæ venerunt nobis, super procinctu dicti passagii, _de perditione terræ nostræ Flandriæ et quorumdam alligatorum nostrorum_, nisi illuc statim personaliter veniremus.» Rymer, ibid., vol. III, p. 55.
[106] Le passage mis entre crochets appartient à la rédaction de Rome, la seule qui mentionne (p. 317) le rôle actif joué par le duc de Brabant dans le mouvement dont Jacques d’Arteveld fut victime. Cette addition du texte de Rome est de tout point conforme à la vérité historique. Une alliance intime, quoique secrète, fut conclue en 1345 entre le comte de Flandre et le duc de Brabant; et la main de ce dernier tendit habilement tous les fils de la trame où le grand agitateur des communes flamandes périt enveloppé.
[107] Ce Thomas Denis était sans doute de la même famille que Gérard Denys, alors doyen du métier des tisserands. Deux lignes des Comptes de la ville de Gand pour 1345, grattées avec soin et peut-être de la main de Gérard Denys lui-même, constatent que ce personnage distribua des sommes considérables aux ouvriers qui se mirent avec lui en grève (la grève ou le _ledig-gang_ était défendue par les lois de la commune). V. Kervyn de Lettenhove, _Œuvres de Froissart_, t. IV, p. 472.
[108] Édouard III était de retour en Angleterre et débarqua à Sandwich le 26 juillet 1345. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 53.
[109] L’alliance était redevenue étroite entre le roi d’Angleterre et les bonnes villes de Flandre dès le 8 septembre 1345. En effet, à cette date, Édouard III conclut un traité avec les communes flamandes sur la monnaie d’or dite _la Noble_ qui devait avoir cours en Flandre et même y être frappée à son effigie (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 59). Le 10 octobre de la même année, il donne pleins pouvoirs à Guillaume de Stury, à Thomas de Melcheburn et à Gilbert de Wendlynburgh, pour traiter de la confirmation des anciens traités qui stipulaient l’hommage de la Flandre à Édouard III, et en retour le devoir pour celui-ci de la protéger envers et contre tous (Rymer, _ibid._, p. 61).
Siége et prise d’Utrech par Guillaume, comte de Hainaut. Ce prince entreprend une expédition contre les Frisons; il est battu et tué à Staveren[110]. «A la suite de ce désastre, les Frisons ne furent plus inquiétés jusqu’en 1396.... En cette année, sur une marche qu’on dit le Vieux Cloître, Guillaume, comte d’Ostrevant, fils du duc Aubert, vengea grandement la mort de son grand oncle Guillaume de Hainaut; il alla plus avant en Frise que personne ne fût allé auparavant, ainsi qu’il vous sera raconté et déduit ci-après en l’histoire, si moi Froissart, auteur et compilateur de ces Chroniques, puis avoir le temps, l’espace et le loisir, et que je m’en puisse voir suffisamment informé[111].» Après la mort du comte de Hainaut, Jeanne sa veuve, fille aînée du duc Jean de Brabant, se retire dans la terre de Binche[112] qui forme son douaire; et Jean de Hainaut, qui vient de s’échapper à grand peine des mains des Frisons, gouverne le comté en attendant que Marguerite de Hainaut, sœur du comte défunt et femme de l’empereur Louis de Bavière, prenne possession[113] de l’héritage de son frère. P. 105 à 107, 321 à 324.
[110] Staveren ou Stavoren, ville de Hollande, à l’extrémité S. O. de la province de Frise, ar. de Sneek, c. d’Hindelopen, sur le Zuiderzée. D’après la seconde rédaction (p. 105), l’expédition de Frise aurait commencé vers la Saint-Remi (1er octobre); et d’après la troisième rédaction (p. 322), la bataille de Staveren se serait livrée vers la Saint-Luc (18 octobre). Il résulte de plusieurs documents authentiques et contemporains que l’affaire de Staveren eut lieu en septembre 1345. V. Butkens, _Trophées de Brabant_, t. I, p. 433.
[111] Cette addition appartient en propre à la troisième rédaction et ne se trouve que dans le manuscrit de Rome (p. 323).
[112] Belgique, prov. Hainaut, ar. Charleroi, sur la rive droite de la Haine. Jeanne se remaria en 1347 à Wenceslas, duc de Luxembourg, frère de l’empereur Charles IV et fils de l’héroïque Jean de Bohême; elle succéda à son père Jean III dans le duché de Brabant en 1355. Lestinnes-au-Mont, dont Froissart fut curé grâce à la protection de Wenceslas et de Jeanne, n’est qu’à une lieue de Binche.
[113] Marguerite, impératrice des Romains, comtesse de Hainaut, Hollande, Zélande et dame de Frise, n’avait pas encore pris possession de son comté en mars 1346, car dans un acte qui porte cette date, on expose à un personnage que l’on nomme _serenissime domine_ (sans doute l’empereur Louis de Bavière), la nécessité de faire arriver promptement l’impératrice Marguerite sa femme, pour prendre possession des comtés de Hollande, de Zélande et de la seigneurie des deux Frises (Archives du Nord, fonds de la Chambre des Comptes de Lille, B 803).
En considération de son gendre le comte Louis de Blois, neveu du roi de France, et sur les instances des seigneurs de Fagneulles, de Barbenchon, de Senzeilles et de Ligny, Jean de Hainaut renvoie son hommage au roi d’Angleterre[114] et prête serment de fidélité à Philippe de Valois[115]. Le roi de France lui assigne une pension[116] pour le dédommager de la perte de celle qu’il touchait sur la cassette d’Édouard III. P. 107 et 108, 324 et 325.
[114] Le 25 juin 1346 (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 83), Édouard III nomme Thierri, seigneur de Montjoye et de Falkyngburgh (en français Fauquemont) son arbitre et le charge de régler les difficultés qui menacent de s’élever (... cum suboriri _timeatur_ materia quæstionis) au sujet de la succession de Guillaume, comte de Hainaut, pour la part d’héritage qui revient à la reine Philippe sa femme. Ces difficultés, où Jean de Hainaut put prendre parti contre Édouard III, contribuèrent peut-être à pousser le seigneur de Beaumont dans le parti français. V. Rymer, _ibid._, p. 80.
[115] L’acte par lequel Jean de Hainaut, sire de Beaumont, se reconnaît vassal du roi de France, à cause des biens donnés par le dit roi en foi et hommage, est du 21 juillet 1346 (Cop. parch., Archives du Nord, fonds de la Chambre des Comptes de Lille, B 804).
[116] Par acte du 21 juillet 1346, Philippe, roi de France, mande à ses receveurs en Vermandois de payer à Jean de Hainaut, sire de Beaumont, une rente viagère à lui donnée en foi et hommage (Orig. parch., Archives du Nord, B 804). La pension que Jean de Hainaut toucha en Angleterre jusqu’à la fin de 1345, était de mille marcs.