‹ Chroniques de J. Froissart, tome 07/13Chapitre 10 sur 21 · CHAPITRE XCVI.

CHAPITRE XCVI.

_1369, août._ OCCUPATION DE BELLEPERCHE PAR LES COMPAGNIES ANGLAISES.--PROJET ET PRÉPARATIFS D’UNE INVASION FRANÇAISE EN ANGLETERRE.--REDDITION DE LA ROCHE-SUR-YON AUX ANGLAIS.--MORT DE JAMES D’AUDELEY; JEAN CHANDOS, SÉNÉCHAL DU POITOU.--DESCENTE DU DUC DE LANCASTRE A CALAIS; CHEVAUCHÉE DE TOURNEHEM.--AFFAIRE DE PURNON; LE COMTE DE PEMBROKE EST SURPRIS ET ASSIÉGÉ PAR LOUIS DE SANCERRE.--MORT DE PHILIPPA DE HAINAUT, REINE D’ANGLETERRE.--PRISE DES PONTS-DE-CÉ ET DE SAINT-MAUR-SUR-LOIRE PAR LES ANGLAIS, DE SAINT-SAVIN PAR LES FRANÇAIS.--_1370, 1er janvier._ COMBAT DU PONT DE LUSSAC ET MORT DE JEAN CHANDOS.--_Premiers jours de juillet._ PRISE DE CHATELLERAULT PAR JEAN DE KERLOUET.--_1369, derniers mois, et 1370, premiers mois._ SIÉGE ET REPRISE DE BELLEPERCHE PAR LE DUC DE BOURBON (§§ 628 à 652).

Trois chefs des Compagnies anglaises, Hortingo, Bernard de Wisk et Bernard de la Salle, vont s’établir sur les marches du Limousin dont Jean Devereux est sénéchal pour le prince de Galles. Ils surprennent et enlèvent par escalade le château de Belleperche[219], en Bourbonnais, où ils font prisonnière la mère du duc de Bourbon et de la reine de France. Ils s’emparent aussi de Sainte-Sévère[220] qu’ils livrent à Jean Devereux.--Louis de Sancerre est nommé maréchal de France en remplacement d’Arnoul, sire d’Audrehem, accablé de vieillesse, de blessures et d’infirmités[221]. P. 155 à 157, 366 à 368.

[219] Auj. château ruiné situé près de Bagneux (Allier, arr. et c. Moulins, sur la rive droite de l’Allier, entre cette rivière et la forêt de Bagnolet), à 15 kilomètres au nord de Moulins. La prise de Belleperche par les Compagnies anglaises, certainement antérieure au 10 novembre 1369 (_Arch. Nat._, sect. adm., P 1378{2}, nº 3098{2}), eut lieu probablement pendant la première quinzaine du mois d’août précédent. Nous inclinons à croire comme M. Chazaud (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, Paris, 1876, p. 352) que la duchesse douairière de Bourbon était déjà prisonnière des Compagnies lorsqu’elle adressa, le 18 août 1369, à ses receveurs de Murat, Chantelle et Chaveroche, l’ordre de délivrer à son conseiller Jean Saulnier diverses quantités de seigle et d’avoine jusqu’à concurrence de 530 francs d’or qu’elle lui avait empruntés (P 1378{2}, nº 3098{1}).

[220] Indre, arr. la Châtre, sur la rive droite de l’Indre supérieure, près des confins du Berry et de la Marche. Les Compagnies anglaises occupaient encore le château de Sainte-Sévère à la fin de 1371, «lequel tenoient et tiennent encore les Anglois», lit-on dans un acte daté du mois de septembre de cette année. _Arch. Nat._, JJ 102, nº 371.

[221] Le 20 juin 1368, Jean de Mauquenchy, dit Mouton, sire de Blainville (Seine-Inférieure, arr. Rouen, c. Buchy), et Louis de Sancerre furent nommés maréchaux de France, aux gages de 2000 francs d’or par an, le premier en remplacement de Jean le Meingre, dit Boucicaut, mort à Dijon le 15 mars précédent; le second par suite de la démission d’Arnoul, sire d’Audrehem, institué gardien de l’oriflamme (Anselme, _Hist. généal._ VI, 754 et 756; _Gr. Chron._ VI, 253).

Le roi de France emploie tout cet été à faire des préparatifs de guerre. A Harfleur, à Rouen, sur la Seine entre Rouen et Harfleur, il travaille à rassembler une flotte qui doit transporter en Angleterre une puissante armée d’invasion sous les ordres de Philippe son frère, duc de Bourgogne. Il établit alors sa résidence à Rouen pour surveiller lui-même ces préparatifs[222]. Le sire de Clisson fait de vains efforts pour détourner le roi de ce projet.--Édouard III est informé de ces préparatifs et prend ses mesures pour repousser cette invasion. Jean, duc de Lancastre, l’un des fils d’Édouard, à la tête de six cents hommes d’armes et de quinze cents archers, débarque à Calais[223] où Robert de Namur est invité à le venir rejoindre. P. 157 à 159, 368, 369.

[222] Le dimanche 15 juillet 1369, Charles V partit de Paris et se rendit en Normandie pour surveiller lui-même ces préparatifs maritimes (_Gr. Chron._, VI, 317, 318); il passa à Rouen ou dans les environs les mois de juillet, d’août et les 20 premiers jours de septembre de cette année. Nous avons les instructions qui furent données le samedi 14 juillet à Pierre de Soissons, _clerc de la présente armée de la mer_. Toutes les dépenses étaient à la charge du roi qui se réservait la moitié des prises (_Arch. Nat._, P 2294, fº 740). L’Aragonais François de Périllos (auj. village des Pyrénées-Orientales, arr. Perpignan, c. Rivesaltes), amiral de la mer depuis le commencement de juin 1368, avait été mis à la tête de l’expédition en vue de laquelle Jean des Portes, dit _Benedicite_, haubergier du roi, Gilles Evrard, clerc de l’échansonnerie, Étienne Castel, armurier, étaient allés faire de grands achats d’armes, de fers de glaive et de harnois en Flandre, en Allemagne et en Brabant (_Arch. Nat._, JJ 102, nº 240). Ce projet d’une invasion en Angleterre avait peut-être été provoqué par une descente que les ennemis avaient faite dans les premiers jours de juillet à Saint-Denis au Chef de Caux (auj. section de Sainte-Adresse, Seine-Inférieure, arr. et c. le Havre), où, non contents d’avoir saccagé l’église et le cimetière bâtis sur le sommet d’une falaise au bord de la mer, d’avoir violé les tombeaux, enlevé les calices et les autres ornements servant au culte, ils ne s’étaient retirés qu’après avoir fait de cette église un monceau de ruines et avoir passé une partie des habitants au fil de l’épée (JJ 100, nº 240). Le débarquement du duc de Lancastre à Calais, dans les premiers jours d’août, fit ajourner ce projet d’une invasion en Angleterre, qui ne fut repris dans de moindres proportions par Owen de Galles qu’au mois de décembre suivant. Toutefois, la flotte que le roi de France avait rassemblée à si grands frais, parut en vue des côtes d’Angleterre, où elle alla brûler Portsmouth au commencement du mois de septembre suivant: «cum dicta villa (de Portsmouth) per inimicos nostros de Francia combusta existat», lit-on dans un mandement d’Édouard III en date du 29 septembre 1369. Rymer, III, 880.

[223] Le débarquement de Jean, duc de Lancastre, à Calais eut lieu dans les premiers jours d’août 1369.

Après leur retour à Angoulême, les comtes de Cambridge, de Pembroke, Jean Chandos, James d’Audeley et la plupart des barons poitevins, au nombre de plus de trois mille lances, vont sur les marches d’Anjou mettre le siége devant la Roche-sur-Yon[224] dont Jean [Belon[225]] est capitaine pour le duc d’Anjou; ils font battre les remparts de cette forteresse par de grands engins amenés de Thouars et de Poitiers. Jean [Belon] s’engage à rendre la place, s’il n’est secouru par le roi de France, les ducs d’Anjou et de Berry, dans le délai d’un mois. Le mois écoulé, il livre, suivant la convention, la Roche-sur-Yon aux Anglais moyennant le payement de six mille francs pour les approvisionnements laissés entre les mains des vainqueurs. Rentré à Angers, Jean [Belon] est mis en prison et noyé dans la Maine par ordre du duc d’Anjou. P. 159 à 163, 369 à 372.

[224] C’est au commencement du mois de juillet 1369 que les Anglais mirent le siége devant la Roche-sur-Yon, et cette forteresse se rendit dans les premiers jours d’août. Le 29 juillet 1369, Charles V avait mandé à Guillaume du Merle, chevalier, d’amener autant de gens d’armes qu’il pourrait à Amauri, sire de Craon, «sur esparance d’aler lever le siege que nos ennemis avoient mis devant la Roche sur Yon; et avant que il y peussent estre, il avoit esté pris par les dis ennemis.» Delisle, _Mandements_, p. 332 et 333.--Le 16 août suivant, Amauri, sire de Craon, était à Baugé, où il manda à Jean le Mercier, trésorier des guerres, de payer les gages d’un certain nombre de gens d’armes (Pierre de Craon, son oncle, Pierre, sire de Mathefelon, Amauri de Clisson, Gui de Laval, Jean de Kerlouet, Alain de Taillecol, dit l’Abbé de Malepaye), «comme le roy, nostre sire, nous eust mandé que nous assemblissions le plus de gens d’armes que nous pourrions _pour aller lever le siege que nos ennemis avoient mis devant le chastel de la Roche sur Yon_, et il soit ainsi que, _avant que les dites gens d’armes fussent assemblés, le dit chastel s’estoit rendu_; et avecques ce nous avoit mandé que, ou cas que nous ne pourrions lever le dit siege, que nous allissions en la compagnie de monseigneur le duc de Bretagne pour combattre les Anglois qui se sont partis de Chastieau Gontier....» Nous voyons par un autre mandement, daté de la Suze-sur-Sarthe, le 8 septembre, que le seigneur de Craon donna la chasse à ces Anglais qui, après leur départ de Château-Gontier, avaient pénétré en Bretagne et les poursuivit jusqu’à Saint-Sauveur-le-Vicomte. Dom Morice, _Preuves de l’hist. de Bretagne_, 1, 1632 à 1634.

[225] Froissart, en appelant ce chevalier Jean _Blondeau_, peut-être pour _Belonneau_, diminutif poitevin et angevin de Belon, a posé une énigme qui est restée jusqu’à présent insoluble pour tous les historiens du Poitou. Un de ces heureux hasards qui consolent l’érudit de l’aridité de ses recherches, nous a mis en mesure de deviner cette énigme. Le traître qui livra pour de l’argent la Roche-sur-Yon aux Anglais, s’appelait en réalité Jean Belon, et il était originaire de l’Anjou, peut-être même d’Angers, où il avait une maison au tertre Saint-Laurent. Par acte daté de Jumiéges, le 24 août 1369, Charles V confisqua cette maison et la donna à un clerc, nommé Jean de la Barre, «comme Jehan Belon, chevalier, n’a gaires capitaine du chastel de la Roche sur Yon, ait vendu et delivré faussement auz ennemis et de nostre royaume le dit chastel, et ait tenu et encore tiengne la partie de noz dis ennemis contre nous et nostre dit royaume.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 298, fº 87 vº.--Le 12 janvier suivant, Jean Belon était prisonnier à Angers, et Charles V chargea, par un mandement rendu à cette date, Pierre d’Avoir, seigneur de Châteaufromont, chevalier, l’un de ses chambellans et des chambellans du duc d’Anjou, de faire assigner sur les biens confisqués du dit Jean, 200 livres de terre ou de rente à son amé huissier d’armes Guyot Mauvoisin, «comme nous aions entendu que Jehan Belon, chevalier, garde n’a gaires et capitaine de la tour ou chastel et de la ville de la Roche sur Yon, laquelle nostre très chier frère le duc d’Anjou li avoit bailliée, confians de sa loyalté et preudommie, a yceulx chastel et ville bailliez et livrez à noz ennemis, pour prouffit qu’il en a receu d’eulz, pour laquelle chose a esté prins et amené prisonnier à Angers et y est encore detenus, et pour ce, s’il est ainsy, ait commis crime de lèse majesté et trahison envers nous.» JJ 102, nº 4.--Un Gascon, nommé Philippot Loubat, qui commandait la garnison anglaise de Talmont (Vendée, arr. les Sables), avait pris sans doute une part importante à la reddition de la Roche-sur-Yon, car James d’Audeley lui fit payer, à cette occasion, 100 livres dans les premiers jours d’août 1369 (voyez la note suivante). L’assertion du chroniqueur, relative à l’exécution de Jean Belon, est aussi confirmée par l’article de compte suivant: «Des hoirs feu Pierre Guedon, par composicion à eulx faite par Jehan Chaperon, escuier, de la voulenté de monseigneur le duc, pour pluseurs biens prins par le dit feu Pierre sur et des biens feu messire _Jehan Belon, chevalier, en soy enfuyant de la Roche sur Yon, qui par ses demerites fut après executé_, lesquiex biens ainsi prins par le dit Pierre furent estimez à la somme de VII{xx} frans. Pour ce par la main de Jehan Chapperon, escuier, cappitaine de Diex Aye, le XXe jour de mars MCCCLXXV.» _Arch. Nat._, KK 242, fº 4 vº. Cf. fº 19.

Mort de James d’Audeley, sénéchal du Poitou[226], à Fontenay-le-Comte; funérailles de ce chevalier à Poitiers. Jean Chandos, connétable d’Aquitaine, est nommé sénéchal du Poitou[227] en remplacement de James d’Audeley et fixe sa résidence à Poitiers.--Le vicomte de Rochechouart, emprisonné, puis mis en liberté par le prince d’Aquitaine, se rend à Paris où il prête serment de fidélité au roi de France; il met le breton Thibaud du Pont en sa forteresse et fait défier le prince. P. 163, 164, 372, 373.

[226] Il est établi par des actes authentiques que Thomas Percy était déjà sénéchal du Poitou, le samedi 3 mars 1369 (_Bibl. Nat._, fonds latin, nº 17147, fº 113 vº), et Jean Harpedenne, sénéchal de Saintonge, le 27 novembre de la même année (B. Fillon, _Jean Chandos_, Fontenay, 1856, p. 30, 31); et l’on voit par un autre acte que ces deux chevaliers remplissaient encore les mêmes fonctions le 25 septembre 1371 (Fillon, _Ibid._, p. 33, 34). Il est vrai, comme nous le dirons tout à l’heure, que Jean Chandos fut incontestablement sénéchal du Poitou pendant la seconde moitié de 1369; mais, sauf cette interruption, les actes de la première moitié de cette année, et aussi de la fin de 1370, nous montrent Thomas Percy investi de ces fonctions. Thomas est mentionné comme sénéchal du Poitou lorsqu’il assiste, à Poitiers, vers le milieu du mois de novembre 1370, en compagnie de Nicol Dagworth, de Guichard d’Angle et du sire de Parthenay, à un duel qui se livre dans cette ville entre le bour de Caumont et le breton Yves de Launay, de Plounévez-Lochrist en Léon (_Bibl. Nat._, fonds latin, nº 5381, t. II, fº 56). Froissart s’est trompé par conséquent en prêtant à James d’Audeley, en 1369, le titre de sénéchal du Poitou. Après avoir fait appel, pour éclairer et rectifier sur ce point le récit de Froissart, aux érudits qui ont étudié le plus à fond les sources de l’histoire du Poitou, nous avons trouvé, sans le chercher, un acte authentique qui donne la solution du problème. L’acte dont il s’agit est une quittance, _en date du 7 août 1369_, par laquelle Philippot Loubat, capitaine de Talmont, reconnaît avoir reçu de Regnaut de Vivonne, 100 livres à lui octroyées pour le fait de la Roche-sur-Yon, «par le commandement de _James d’Audelee_, seigneur d’Oleron, _lieutenant en Poitou et Limousin de monseigneur le prince d’Aquitaine et de Galles_.» _Bibl. Nat._, fonds Doat, 197, fº 51.--D’après James, auteur d’une histoire du Prince Noir, qui a adopté une opinion déjà exprimée par le savant généalogiste Dugdale, Froissart se serait trompé grossièrement en rapportant à l’année 1369 la mort de James ou Jacques d’Audeley. Ce chevalier aurait simplement quitté le Poitou à cette date, pour retourner en Angleterre, où Édouard III l’aurait fait comte d’Audeley l’année suivante, et il ne serait mort que le 1er avril 1386. Quoique Froissart, après la mort de Philippa de Hainaut sa bienfaitrice et son retour sur le continent, en 1369, n’ait plus entretenu de relations directes et suivies avec la chevalerie anglaise, le James ou Jacques d’Audeley, mort en 1386, qui institua son légataire un de ses oncles et laissa un héritier, âgé de seize ans seulement, ne serait-il pas le fils de celui dont parle le chroniqueur, et qui fut remplacé, comme chevalier de la Jarretière, par Thomas de Grantson, mort lui-même en 1376? Suivant M. l’abbé Auber, à qui nous sommes redevables d’une monographie consacrée à la cathédrale de Poitiers, le tombeau de James d’Audeley, qui ornait cette cathédrale, aurait été détruit par les protestants en 1562.

[227] Dans un mandement de Jean Harpedenne, chevalier, sénéchal de Saintonge, châtelain et capitaine de Fontenay-le-Comte, _daté de Niort, le 27 novembre 1369_, Jean Chandos est mentionné comme «connestable d’Acquytayne et _seneschal de Poitou_.» Fillon, _Jean Chandos_, p. 30, 31.--Chandos avait dû quitter Montauban avant le 15 juin 1369, date de la soumission de cette ville au duc d’Anjou (_Arch. Nat._, JJ 100, nºs 500, 811). D’un autre côté, c’est après la prise de la Roche-Posay par Jean de Kerlouet, c’est-à-dire vers le mois de juillet de cette année, que les Français commencèrent à menacer sérieusement les frontières du Poitou, et que le prince d’Aquitaine dut éprouver le besoin de leur opposer dans cette région le plus renommé de ses capitaines. On est ainsi amené à placer, avec assez de vraisemblance, l’arrivée de Jean Chandos à Poitiers, et sa nomination comme sénéchal du Poitou, vers le milieu de 1369. Le 1er octobre de cette année, Édouard III confia au célèbre homme de guerre la garde des châteaux de Melle, de Chizé (Deux-Sèvres, arr. Melle, c. Brioux) et de Civray (Carte, _Rôles gascons_, p. 157). Dès le 3 août précédent, Charles V, qui se trouvait alors à Rouen, avait confisqué le fief le Roi, sis à Corbon (Calvados, arr. Pont-l’Évêque, c. Cambremer), dans la vicomté du Neubourg et le bailliage de Beaumont-en-Auge, que tenait de lui Chandos, «nostre ennemi et rebelle,» et l’avait donné à Regnault, seigneur de Maulevrier et d’Avoir (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 248). Le mois suivant, par acte passé à l’abbaye de Sainte-Catherine-lez-Rouen, le roi de France avait aussi confisqué la terre de Romilly, lez le Pont-Saint-Pierre (auj. Romilly-sur-Andelle, Eure, arr. les Andelys, c. Écouis), ainsi qu’une rente de 70 livres tournois sur les paroisses de Cressenville et de Crestot, appartenant à «Jehan de Chandos, chevalier anglois, nostre ennemi et rebelle,» et en avait disposé en faveur d’Aude Martel, sa commère, dame de «Presegny» et châtelaine de son château du Pont-de-l’Arche, veuve de Jean de Giencourt, chevalier, et mère de feu Charles de Giencourt, son filleul (JJ 100, nº 205).

Incursions des deux maréchaux du duc de Lancastre au delà de Guines et de la rivière d’Oske[228], vers l’abbaye de Licques[229], vers Boulogne, vers la cité de Thérouanne défendue par le comte Gui de Saint-Pol et son fils Waleran.--Les nouvelles en viennent au roi de France, qui se tient alors à Rouen, au moment où le duc de Bourgogne est sur le point de s’embarquer et de faire voile pour l’Angleterre en compagnie de trois mille chevaliers. Force est de renoncer à ce projet pour marcher à la rencontre du duc de Lancastre. De Rouen, le duc de Bourgogne se dirige vers la Picardie, passe la Somme au pont d’Abbeville et vient, par Montreuil-sur-Mer, Hesdin et Saint-Pol, se loger sur la hauteur de Tournehem[230] en face du duc de Lancastre qu’il trouve campé dans la vallée où les Anglais se sont fortifiés de haies, de fossés et de palissades et où Robert de Namur est accouru les rejoindre. Malgré une supériorité numérique de sept contre un, le duc de Bourgogne reste simplement sur la défensive, car il lui est enjoint de ne point engager de combat sans l’ordre exprès du roi son frère, et il reçoit tous les jours de Gand des messages du comte de Flandre son beau-père qui lui recommandent la même réserve. P. 164 à 167, 373 à 375.

[228] Froissart semble désigner ici la rivière, dite d’Hem ou de Hem, qui, après avoir passé à Audrehem, à Tournehem, à Nordausque, se sépare en deux bras, dont l’un se jette dans l’Aa, près de Holque, et dont l’autre va alimenter le canal de Calais à Saint-Omer.

[229] Pas-de-Calais, arr. Boulogne, c. Guines. Abbaye de Prémontrés, au diocèse de Saint-Omer, fondée au XIIe siècle, reconstruite en partie en 1783, détruite en 1794.

[230] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres, sur le Hem, à 121 mètres d’altitude. Le duc de Bourgogne vint camper à Tournehem, le 23 août 1369, en face des Anglais, logés entre Guines et Ardres, à une petite lieue des Français. _Gr. Chroniques_, VI, 318.

Jean Chandos, qui se tient à Poitiers, invite le comte de Pembroke, capitaine de Mortagne[231] où il a sous ses ordres une garnison de deux cents lances, à faire avec lui une chevauchée en Anjou et Touraine. Le comte refuse de se rendre à cette invitation dans la crainte qu’on n’attribue au sénéchal du Poitou tout l’honneur des succès qu’ils pourraient remporter. Chandos, à la tête de trois cents lances et de deux cents archers, n’en porte pas moins le ravage en Anjou, notamment dans le Loudunois[232], et, s’avançant sur les confins de l’Anjou et de la Touraine, remonte la vallée de la Creuse. Il fait ensuite une pointe dans la vicomté de Rochechouart et essaye sans succès d’emporter la ville de ce nom défendue par une garnison bretonne dont Thibaud du Pont[233] est le capitaine. De retour à Chauvigny et apprenant que Louis de Sancerre est à la Haye, en Touraine, il invite une seconde fois le comte de Pembroke à le venir rejoindre pour marcher contre les Français et lui donne rendez-vous à Châtellerault; il reçoit un nouveau refus et rentre à Poitiers. P. 167 à 170, 375, 376.

[231] Tous les éditeurs de Froissart, et tout récemment encore M. Kervyn de Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, XXV, 114, 115, au mot _Mortagne-sur-Mer_), ont pensé qu’il s’agit ici de Mortagne-sur-Gironde, Charente-Inférieure, arr. Saintes. Il est vrai que le chroniqueur de Valenciennes, plus familier avec les noms de lieu des bords de la Gironde, fleuve où il avait sans doute navigué lorsqu’il était venu d’Angleterre à Bordeaux, qu’avec ceux du Poitou, place par erreur «sur mer,» le Mortagne dont le comte de Pembroke était capitaine. Mais outre que le jeune comte, qui ne cherchait que l’occasion de faire des chevauchées et de hautes emprises contre l’ennemi, avait dû choisir pour cela un poste d’honneur, situé à l’extrême frontière, au lieu d’aller tenir garnison au cœur même des possessions anglaises, tout le contexte où l’on nous montre Jean de Hastings guerroyant sans cesse sur les confins de l’Anjou et de la Touraine, donne lieu de croire que la forteresse, dont le gendre d’Édouard III avait fait son quartier général, dans cette campagne en Poitou, est le Mortagne situé à la limite de cette province et de l’Anjou (auj. Mortagne-sur-Sèvre, Vendée, arr. la Roche-sur-Yon). Il est certain, d’ailleurs, que cette importante forteresse appartenait dès lors aux Anglais; et ce fut même, avec Lusignan et Gençay, l’une des trois places poitevines qui seules résistèrent à du Guesclin et n’étaient pas encore redevenues françaises à la fin de 1372 (_Gr. Chron._, VI, 337). Aussi lorsque Froissart raconte le siége de ce Mortagne par Clisson, en 1373, il continue de l’appeler «Mortagne _sur mer_.» V. Froissart de Buchon, éd. du Panthéon, I, 660.

[232] Le 4 février 1367 (n. st.), Charles V avait donné à son frère Louis, duc d’Anjou et comte du Maine, les château et châtellenie de Loudun en dédommagement des château et châtellenie de Champtoceaux (Maine-et-Loire, arr. Cholet), cédés au duc de Bretagne, en exécution d’un des articles du traité de Guérande. _Arch. Nat._, J 375, nº 1.

[233] Le 4 septembre 1371, Thibaud du Pont était encore capitaine de Rochechouart, et Charles V fit payer 40 francs d’or à Jean du Rocher, «écuyer de Bretagne», que Thibaud avait envoyé vers le roi de France. Dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_,