CHAPITRE CII.
_1375, août et septembre._ GUERRE ENTRE ENGUERRAND VII, SEIGNEUR DE COUCY, ET LÉOPOLD II, DUC D’AUTRICHE, AU SUJET DE SEIGNEURIES SITUÉES EN ALSACE, DANS LE BRISGAU, L’ARGOVIE ET LE COMTÉ DE NYDAU; MARCHE DES COMPAGNIES RASSEMBLÉES PAR LE DIT ENGUERRAND A TRAVERS LA CHAMPAGNE ORIENTALE, LE BARROIS, LE PAYS MESSIN, LA LORRAINE ET L’ALSACE.--_1375, décembre-1376, 12 mars._ CONFÉRENCES DE BRUGES; PROROGATION JUSQU’AU 1er AVRIL 1377 DES TRÊVES QUI DEVAIENT EXPIRER LE DERNIER JUIN 1376.--_1375, octobre, novembre, décembre._ RAVAGES EXERCÉS PAR LES COMPAGNIES SUR LA RIVE GAUCHE DU RHIN, EN ALSACE ET EN SUISSE.--_1376, 13 janvier._ CONCLUSION D’UN TRAITÉ DE PAIX AVEC LES DUCS D’AUTRICHE ET RETOUR FURTIF EN FRANCE DU SEIGNEUR DE COUCY.--_8 juin._ MORT D’ÉDOUARD, PRINCE DE GALLES, SURNOMMÉ LE PRINCE NOIR.--_Septembre._ MORT DE JEAN DE GRAILLY, CAPTAL DE BUCH.--_1376, 20 septembre-1377, 17 janvier._ DÉPART D’AVIGNON DU PAPE GRÉGOIRE XI ET ARRIVÉE A ROME.--_1377, mars, avril et mai._ NOUVELLES CONFÉRENCES POUR LA PAIX ENTRE LES PLÉNIPOTENTIAIRES DU ROI DE FRANCE, QUI SE TIENNENT A MONTREUIL-SUR-MER ET A BOLOGNE, ET CEUX DU ROI D’ANGLETERRE ÉTABLIS A CALAIS. PRÉPARATIFS MARITIMES DES FRANÇAIS POUR FAIRE DES DESCENTES SUR LES CÔTES D’ANGLETERRE ET DES ANGLAIS POUR S’OPPOSER A CES DESCENTES.--_21 juin._ MORT D’ÉDOUARD III.--_28 juin._ DESCENTE DES FRANÇAIS A RYE; PRISE ET PILLAGE DE CETTE VILLE.--_16 juillet._ COURONNEMENT DE RICHARD II.--_Fin de juin et juillet._ COMBAT DE LEWES; PRISE ET PILLAGE DE CETTE VILLE, DE FOLKESTONE, DE PORTSMOUTH, DE DARMOUTH ET DE PLYMOUTH.--_15 août-septembre._ NOUVELLE CAMPAGNE MARITIME DES FRANÇAIS; OCCUPATION DE L’ILE DE WIGHT; DESCENTES A SOUTHAMPTON ET A WINCHELSEA; INCENDIE DE POOLE. EXPÉDITION DU DUC DE BOURGOGNE SUR LES CONFINS DU BOULONNAIS ET DU CALAISIS; PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ (§§ 769 à 788).
C’est au moment où les Compagnies, qui désolent depuis si longtemps la France, redoublent ainsi leurs ravages, qu’une occasion se présente d’en débarrasser le royaume. Cette occasion est offerte par les démêlés relatifs à la succession du duché d’Autriche. Enguerrand, seigneur de Coucy, revendique cette succession du chef de sa mère, sœur germaine du dernier duc d’Autriche[370], à l’encontre d’un autre prétendant qui s’est emparé du duché[371], quoiqu’il ne soit que le cousin germain de son prédécesseur. Les conseillers de Charles V sont d’avis que le seigneur de Coucy entre en campagne pour faire valoir ses droits les armes à la main en s’aidant des Compagnies qu’il devra emmener à cet effet hors de France. Enguerrand était alors de retour depuis peu de temps d’une expédition en Italie[372] où il avait combattu pendant plusieurs années pour le Saint-Siège contre les Milanais, les Florentins et les Pisans. Deux des principaux conseillers de Charles V, Bureau de la Rivière et [Jean] le Mercier, profitent du séjour du seigneur de Coucy à Saint-Gobain[373] auprès de sa femme[374], fille d’Édouard III, pour lui faire des ouvertures. Il est convenu que, si Enguerrand consent à emmener en Autriche[375] les gens des Compagnies et particulièrement les Bretons[376], il sera défrayé d’une partie des dépenses de l’expédition par le roi de France[377], qui lui assurera en outre un libre passage à travers la Bourgogne, l’Alsace et même au delà du Rhin. Les bandes dont on veut obtenir l’éloignement s’empressent d’accepter les grandes sommes d’argent qu’on leur distribue au nom du roi Charles[378]; mais on va voir que le seigneur de Coucy, malgré cette distribution et ces avances, n’en put obtenir plus tard aucun service. P. 214 à 216, 321.
[370] Enguerrand VII, seigneur de Coucy, comte de Soissons, de Marle et de Bedford, était par Catherine sa mère, mariée à Enguerrand VI, le petit-fils de Léopold Ier, dit le Glorieux, troisième fils d’Albert de Habsbourg, duc d’Autriche de 1282 à 1308. Léopold Ier mourut à Strasbourg le 28 février 1326. Catherine d’Autriche était, non la sœur germaine, mais la nièce de Frédéric Ier le Beau, duc d’Autriche de 1308 à 1330, d’Albert II le Sage, frère puîné et successeur de Frédéric le Beau, décédé le 23 juillet 1358; elle était par conséquent la cousine germaine de Rodolphe IV l’Ingénieux, de Frédéric II, d’Albert III et de Léopold II, fils et successeurs d’Albert II, dont le second, Frédéric II, fut tué à la chasse le 10 décembre 1362 et dont l’aîné, Rodolphe IV, mourut à Milan, à l’âge de 22 ans, le 27 juillet 1365.
[371] Le seigneur de Coucy ne revendiquait pas le duché d’Autriche, mais seulement des biens allodiaux situés dans l’Alsace, le Brisgau et l’Argovie, qu’il prétendait avoir été assignés en dot à sa mère. Albert III et Léopold II, contre lesquels Enguerrand VII prit les armes, possédèrent par indivis le duché d’Autriche jusqu’en 1379; à cette date, un partage définitif intervenu entre les deux frères assura l’Autriche tout entière et quelques villes de la Styrie à Albert III, tandis que la Carinthie et le surplus de la Styrie échurent à Léopold II, qui fut en outre mis en possession des biens de sa maison situés en Alsace, en Souabe et en Suisse (_Art de vérifier les dates_, III, 573, 574; II, 721, 722; P. Anselme, _Hist. généal. de la maison de France_, VIII, 542-545). Cf. l’Abrégé de la vie d’Enguerrand VII du nom, sire de Couci, avec un détail de son expédition en Alsace et en Suisse, par le baron de Zurlauben, dans _Histoire de l’Académie des inscriptions_, XXV, 168-186.
[372] Avant de mettre son épée au service du Saint-Siège, vers la fin de 1369, au moment où la lutte allait se rallumer entre Charles V et Édouard III, le seigneur de Coucy, gendre du roi d’Angleterre, auquel il répugnait de prendre parti, soit contre son suzerain, soit contre son beau-père, avait déjà cherché et trouvé une diversion en déclarant la guerre à Albert et à Léopold, ducs d’Autriche, ses cousins. Nous possédons aux Archives, dans le fonds de Montbéliard, un acte daté du 10 novembre 1369, par lequel Enguerrand, seigneur de Coucy, comte de Soissons et de Bedford, s’oblige à payer une somme de 21 000 francs à Étienne, comte de Montbéliard et seigneur de Montfaucon, lequel a promis de l’aider dans la guerre qu’il a déclarée à Albert et à Léopold, ducs d’Autriche (_Arch. Nat._, K 1752, nº 15).
[373] Aisne, arr. Laon, c. la Fère. La seigneurie de Nouvion, récemment achetée par Jean le Mercier, avoisinait les possessions du seigneur de Coucy.
[374] En 1365, Enguerrand VII avait épousé Isabelle d’Angleterre, fille d’Édouard III et de Philippa de Hainaut, et l’année suivante il avait été créé comte de Bedford à l’occasion de ce mariage.
[375] En disant qu’Enguerrand VII voulait emmener les Compagnies en Autriche, Froissart commet une erreur que la plupart des historiens de ce siècle ont reproduite, quoiqu’elle ait été solidement réfutée dès 1759 par le baron de Zurlauben (_Hist. de l’Acad. des inscriptions_, XXV, 174). L’objectif de l’expédition était, non le duché d’Autriche, mais l’Alsace et les cantons suisses de Brisgau, d’Argovie et de Thurgovie, c’est-à-dire les pays où se trouvaient les biens allodiaux revendiqués par le seigneur de Coucy.
[376] Ces routiers, désignés souvent sous la qualification de «Bretons», sans doute parce que beaucoup d’entre eux étaient originaires de la province de Bretagne, occupaient surtout le comtat d’Avignon, le Lyonnais, le Forez et le comté de Bourgogne, du moins pendant la première moitié de 1375, à la veille de l’expédition dont le seigneur de Coucy prit le commandement. Plusieurs de ces aventuriers, après avoir été l’année précédente à la solde du duc d’Anjou, s’étaient ensuite laissé enrôler au service du Saint-Siège, et l’on remarquait parmi leurs chefs des hommes d’armes appartenant aux meilleures familles de Bretagne. Tels étaient, par exemple, Olivier du Guesclin, frère puîné de Bertrand, Geoffroi et Silvestre Budes, cousins de Bertrand et d’Olivier, Jean de Malestroit et Jean de Saint-Pol. Charles V et Louis, duc d’Anjou, mirent tout en œuvre pour empêcher les bandes bretonnes cantonnées sur la rive gauche de la Saône et du Rhône de repasser ces deux fleuves et de rentrer dans le royaume. Le 14 mars 1375 (n. st.), Jean de Saint-Pol, chevalier, et Colin du Breuil, écuyer, du duché de Bretagne, donnèrent quittance à Pierre le Saut, sergent d’armes du roi, maître des ports et receveur de la traite des blés en la sénéchaussée de Beaucaire et de Nîmes, d’une somme de 500 francs d’or qui leur avait été allouée par Louis, duc d’Anjou, moyennant l’engagement qu’ils avaient pris en leur nom et au nom de leurs compagnons: 1º de ne pas passer le Rhône pour venir au royaume sans mandement du roi ou du duc; 2º de ne porter aucun dommage en la terre de l’Église, c’est-à-dire dans le Comtat d’Avignon; 3º d’empêcher Olivier du Guesclin et ses compagnons de passer la dite rivière et de porter dommage au royaume ainsi qu’à la dite terre de l’Église (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 386). Les comptes des ducs de Bourgogne sont remplis de mentions relatives aux brigandages exercés par ces Bretons en Dombes (_Arch. de la Côte-d’Or_, B 8254, 8767, 9296; Invent., 111, 228, 299, 399) ainsi qu’en Bourgogne (_Ibid._, B 5255, 5311, 5619; _Invent._, II, 238, 245, 291), particulièrement vers le milieu de l’année 1375. Ici, c’est un héraut de Philippe le Hardi qui va de Dijon à Chalon «vers les capitaines des routes de gens d’armes», pour leur présenter des lettres de la duchesse de Bourgogne. Là, c’est un messager qui accourt de Chalon à Dijon avertir le duc que «Jean de Malestroit venoit en Bourgogne avec une grande quantité de gens d’armes et le prier de s’opposer à cette invasion» (_Ibid._, 3575; Finot, _Recherches sur les incursions des Anglais_, Vesoul, 1874, p. 112, note 5). Ailleurs, Jean de Chatenay, écuyer, se rend de Dijon à Jaucourt auprès de la duchesse de Bourgogne, pour lui «dire nouvelles des routes de gens d’armes estans en Lyonnois, devers lesquelles il avoit esté pourter lettres de creance du lieutenant de messire Olivier du Guesclin pardevers ma dite dame, de certaines choses que le dit lieutenant li avoit enchargié» (_Ibid._, B 4421; _Invent._, 111, 114).
[377] Par lettres patentes datées de Paris le 4 août 1374, Charles V assigna une pension annuelle de six mille francs d’or au seigneur de Coucy, qui donna quittance de la sixième partie de cette somme, c’est-à-dire de mille francs, le 8 novembre suivant (P. Anselme, _Hist. généal. de la maison de France_, VIII, 542).
[378] La concentration de ces bandes dut avoir lieu vers le milieu de 1375, sur les confins de la Champagne et des duché et comté de Bourgogne. Des lettres de rémission octroyées en octobre 1375 à Garnier, dit le Grangier, retracent une scène de pillage dont la seigneurie d’Amance (Aube, arr. Bar-sur-Aube, c. Vendeuvre), appartenant au doyen de Vendeuvre, avait été le théâtre «environ la Saint Michel archange», c’est-à-dire vers le 29 septembre précédent (_Arch. Nat._, JJ 107, nº 278, fº 136). A Togny en Champagne (auj. Togny-aux-Bœufs, Marne, arr. Châlons-sur-Marne, c. Écury-sur-Coole), les habitants avaient été réduits à s’entasser dans des cachettes, «pour doubte des gens d’armes qui lors passoient continuelment par le pais pour aler en Autriche avec nostre amé et feal le seigneur de Coucy» (_Ibid._, nº 337, fº 167).
Vers la Saint-Michel 1375[379], les Compagnies enrôlées pour l’expédition d’Autriche traversent la Lorraine en la ravageant, pillent villes et châteaux et obtiennent en or et argent des bourgeois de Metz[380] à peu près tout ce qu’elles demandent. Les principaux chevaliers, qui ont pris la direction de ces bandes, sont le seigneur de Coucy, Raoul de Coucy, oncle[381] de ce grand seigneur, le vicomte de Meaux[382], les seigneurs de Vergy[383], de Roye[384], de Renneval[385], de Hangest[386] et Hue de Roucy[387]. Avant de donner passage aux Bretons et aux Bourguignons à travers leur pays, les seigneurs d’Alsace leur font promettre de s’abstenir des actes de déprédation dont ils sont coutumiers. Les capitaines en prennent l’engagement[388] et observent d’abord tant bien que mal cet engagement; mais par la suite ces bandes indisciplinées ne tinrent rien de ce qui avait été promis.--A la Toussaint de cette même année 1375, des conférences se tiennent à Bruges entre les ducs de Lancastre et de Bretagne, chargés des pleins pouvoirs du roi d’Angleterre, et les ducs d’Anjou et de Bourgogne, députés par le roi de France. A l’occasion de ces conférences, Louis, comte de Flandre, et Philippe, duc de Bourgogne, gendre du dit comte, donnent à Gand des joutes solennelles[389] en l’honneur des ducs d’Anjou, de Lancastre et de Bretagne. Le duc et la duchesse de Brabant, le duc Aubert de Bavière et sa femme, la duchesse de Bourgogne, assistent à ces joutes qui durent quatre jours et auxquelles prennent part cinquante chevaliers et cinquante écuyers. Les négociations entamées à Bruges immédiatement après ces joutes ne peuvent, malgré l’entremise des deux légats, aboutir à aucun résultat. Le roi d’Angleterre exige d’abord que les Français rendent tout ce qu’ils ont reconquis depuis l’ouverture des hostilités, ensuite qu’ils achèvent de payer la rançon stipulée par le traité de Brétigny et enfin qu’ils mettent en liberté le captal de Buch. Le roi de France, à l’inverse, réclame, outre la cession de Calais et la démolition des fortifications de cette place, la restitution de toutes les sommes versées tant par lui que par le roi Jean II son père pour l’acquittement de la dite rançon de Brétigny. Des réclamations aussi contradictoires rendent impossible toute entente. Toutefois, j’appris alors que ce furent principalement les deux questions de Bretagne et d’Espagne qui amenèrent la rupture des négociations. On proroge la trêve jusqu’au 1er avril 1376[390]. Après quoi, les ducs se séparent pour retourner les uns en Angleterre, les autres en France. Les légats seuls restent à Bruges; il est vrai que l’on est convenu, avant de se séparer, de renvoyer dans cette ville des députés chargés de pleins pouvoirs pour la Toussaint suivante. P. 216 à 219, 321.
[379] L’appel adressé par Enguerrand, seigneur de Coucy, comte de Soissons et de Bedford, aux cités de Strasbourg, de Colmar et autres cités impériales d’Alsace, contre Albert et Léopold, ses cousins, ducs d’Autriche, est daté de Massevaux ou Masmunster (Haut-Rhin, arr. Belfort), le 24 septembre 1375. D’où il y a lieu de conclure que le gros des Compagnies, après avoir remonté le cours de la Moselle, depuis Metz jusqu’à la source de cette rivière, s’avança vers la rive gauche du Rhin, en suivant les petits cours d’eau qui descendent du Ballon d’Alsace et viennent grossir l’Ill près de Mulhouse. Le seigneur de Coucy écrit aux villes impériales d’Alsace qu’il vient revendiquer la succession de Léopold Ier, son aïeul, usurpée par Albert et Léopold ses cousins. Il déclare que Wenceslas, duc de Brabant, lieutenant de l’empereur, l’a assuré qu’il ne mettrait aucun obstacle à cette revendication. Il termine en réclamant la fidélité, l’amitié, le concours effectif des bourgeois des villes impériales d’Alsace, en s’engageant, de son côté, à ne rien entreprendre contre eux et à concentrer tous ses efforts contre les fauteurs de ceux qui détiennent injustement son héritage (Wencker, _Apparatus archivorum_, 216; analysé par Schoepflin, _Alsatia diplomatica_,