II, 272).
[380] Les Compagnies, s’étant répandues dans les duchés de Bar et de Lorraine avant d’entrer en Alsace, se firent payer par les bourgeois de Metz une indemnité de guerre de 34 000 francs. A cette condition, elles promirent d’épargner le territoire messin dans un rayon de trois lieues autour de cette ville. Quant à l’évêque de Metz Thierry, dont les domaines s’étendaient bien au delà du rayon ainsi épargné, il acheta la même faveur en payant une somme de 16 000 francs et en comblant de riches présents les principaux chefs de ces bandes (_Hist. de Metz_, Metz, 1775, II, 589). On voit par les registres de comptabilité du duché de Bar conservés aux archives de la Meuse que, dès la première quinzaine d’août 1375, Robert, duc de Bar, prit certaines mesures de précaution contre les bandes de Bretons et d’Anglais dont on lui avait annoncé la prochaine arrivée, en garnissant de bonnes troupes ses principales forteresses, notamment Saint-Mihiel, Gondrecourt, Foug et Lamothe en Bassigny. On y voit également que ces bandes, après avoir franchi la frontière du duché de Bar, traversèrent ce duché par le centre en passant par Revigny, vers le 28 août, et par Gondrecourt, dont quelques-uns de ces aventuriers occupèrent les faubourgs jusqu’au 12 septembre suivant (Servais, _Annales historiques du Barrois_, Bar-le-Duc, 1865, I, 302-304). On lit dans un des registres dont nous venons de parler que «li grant route des Bretons estoit ou paiix après la mixon l’an 75 avec le signour de Coucy». L’irruption de ces bandes dans la plaine de Metz dut par conséquent avoir lieu vers la mi-septembre 1375. Un cadet de la maison ducale de Bar, Pierre de Bar, seigneur de Pierrefort (château situé à Martincourt, Meurthe-et-Moselle, arr. Toul, c. Domèvre), prit part à l’expédition du seigneur de Coucy.
[381] Raoul de Coucy, seigneur de Montmirail (Marne, arr. Épernay), troisième fils de Guillaume, seigneur de Coucy, et d’Isabeau de Châtillon, frère puîné d’Enguerrand VI, était par suite l’oncle d’Enguerrand VII.
[382] Par actes datés de Reims le 3 mars et de Vienne le 2 mai 1376, Robert de Béthune, vicomte de Meaux, donna quittance des gages qu’il avait desservis à la poursuite des Compagnies (_Bibl. Nat., collect. Clairambault_, reg. 14, p. 917).
[383] Jean, III du nom, dit le Grand, seigneur de Vergy, de Fouvent, de Champlitte et de Port-sur-Saône, mort le 25 mai 1418, revêtu des titres de sénéchal, de maréchal et de gouverneur du duché de Bourgogne.
[384] Par acte daté de Reims le 1er mars 1376 (n. st.), Jean, seigneur de Roye, chevalier, donna quittance des gages qu’il avait desservis ès guerres de Champagne contre les Compagnies de routiers (_Ibid._, reg. 97, p. 7543).
[385] Raoul, seigneur de Renneval (Aisne, arr. Laon, c. Rozoy-sur-Serre).
[386] Par acte daté de Reims le 1er mars 1376, Jean, seigneur de Hangest, donna quittance des gages qu’il avait desservis ès guerres de Champagne contre les Compagnies de routiers (_Ibid._, reg. 57, p. 4355).
[387] Hue ou Hugues de Roucy, seigneur de Pierrepont (Aisne, arr. Laon, c. Marle), troisième fils de Jean V, comte de Roucy, et de Marguerite de Baumez.
[388] Enguerrand VII prend en effet cet engagement d’une manière formelle dans la lettre qu’il adressa de Massevaux ou Masmunster aux villes impériales d’Alsace le 24 septembre 1375 et dont nous avons donné plus haut l’analyse. Léopold II, duc d’Autriche, écrivit de son côté, aux bourgeois de Strasbourg, pour les inviter à lui prêter main-forte afin d’empêcher les Anglais, c’est ainsi qu’il désigne les bandes du seigneur de Coucy, de faire irruption sur la rive droite du Rhin. Cette dépêche de Léopold II est datée de Brisach le 12 octobre 1375 (Schoepflin, _Alsatia diplomatica_, II, 273). A propos de cette qualification d’Anglais, Thomas Holand, depuis comte de Kent, est le seul cité comme ayant pris part à cette expédition.
[389] Le 1er novembre 1375, les grands personnages mentionnés ici par Froissart, et notamment le duc de Bourgogne, ne se trouvaient ni à Bruges ni à Gand. Les joutes dont il s’agit eurent lieu à Bruges dans les premiers jours d’avril de cette année (_Bibl. Nat., Coll. de Bourgogne_, t. LV, fº 28 vº).
[390] Par actes datés de Bruges le 12 mars 1376, Jean, duc de Lancastre, Simon, archevêque de Canterbury, Edmond, comte de Cambridge, traitant au nom du roi d’Angleterre, Louis, duc d’Anjou et de Touraine, comte du Maine, Philippe, duc de Bourgogne, chargés des pleins pouvoirs du roi de France, prorogèrent jusqu’au 1er avril 1377 les trêves qui devaient expirer le dernier juin 1376 (Rymer, III, 1048). Ces trêves étaient celles que l’on avait conclues dans cette même ville de Bruges le 27 juin 1375 (_Ibid._, 1031 à 1034). (Cf. plus haut, p. CXVI, note 2, et p. CXVII). La date du 1er avril 1376 donnée par Froissart n’en est pas moins exacte, parce qu’il s’agit de l’année 1376, ancien style, sur la date finale de laquelle le chroniqueur semble avoir partagé la méprise du rédacteur des _Grandes Chroniques_: «Mais il proroguèrent les trièves jusques au premier jour du mois d’avril mil trois cens septante six, et Pasques furent le sixiesme jour du dit mois, que l’en dit mil trois cens septante sept» (_Gr. Chron._, VI, 347). En réalité, Pâques tomba en 1376 le 13 avril, en 1377 le 29 mars.
Arrivé en Alsace, le seigneur de Coucy défie le duc d’Autriche et lui déclare la guerre. A la première nouvelle des projets hostiles de ce grand seigneur et de la marche des Compagnies, les gens de Léopold II brûlent et détruisent eux-mêmes bien trois journées du pays que doivent traverser ces bandes. Accoutumés aux grasses et riches campagnes de France, de Berry et de Bretagne, des bords de la Marne et de la Loire, les gens des Compagnies, trouvant partout sur leur chemin un territoire pauvre et dévasté, manquant d’ailleurs de fourrage pour leurs chevaux, veulent rebrousser chemin. Ils s’échelonnent sur la rive gauche du Rhin et refusent de franchir ce fleuve sous prétexte qu’ils ne le peuvent passer à gué et qu’ils n’ont point de bateaux pour y établir un pont. A tous les reproches que leur adresse Enguerrand VII, ils répondent qu’il n’a qu’à leur donner l’exemple en allant de l’avant et qu’ils le suivront[391]. Le duc d’Autriche, qui n’en redoute pas moins l’approche de ces bandes, fait offrir le comté de Ferrette[392] dont le revenu annuel est de vingt mille francs, au seigneur de Coucy qui repousse cette offre. P. 219 à 221, 321.
[391] Une curieuse série de lettres, adressées par le bourgmestre et le Conseil de la ville de Bâle au bourgmestre et au Conseil de la ville de Strasbourg, notamment à la date des 14 et 19 octobre, 25 novembre et 15 décembre 1375, nous retrace tous les mouvements de ces bandes, d’abord aux environs de Haguenau, ensuite au village de Roche, d’où une bande venant de Lure sous les ordres de Jean de Vienne et d’Owen de Galles menace Belfort, les progrès de ces mêmes bandes s’avançant de Montbéliard et de Belfort contre Bâle, le combat de Marlen où une troupe de braves paysans d’Alsace osa attaquer l’une de ces bandes et se fit exterminer, le ravage des environs de Bâle, l’occupation et le pillage de Wallenburg (gros bourg situé dans le canton de Bâle-Campagne), le passage à travers la montagne de Havenstein et le défilé de la Clus, dans le canton de Soleure, la destruction de Wangen (sur la rive droite de l’Aar, au nord-est du canton de Berne), l’investissement de la ville de Buren (au sud-ouest de Wangen, sur la rive droite de l’Aar, dans le canton de Berne) appartenant au comte de Nydau, et enfin les trois échecs successifs que ces Compagnies subirent à Buttisholz, à Sonns et à Fraubrunnen, entre Soleure et Berne. L’issue malheureuse de ces deux derniers engagements, livrés les 25 et 26 décembre 1375, s’ajoutant à la rigueur de la saison et à la disette croissante des vivres, arrêta la marche en avant des bandes conduites par le seigneur de Coucy et les décida à reprendre le chemin de l’Alsace (Trouillat, _Monuments de l’histoire de l’ancien évêché de Bâle_, Porrentruy, 1861, IV, 347, note 1; baron de Zurlauben, _Hist. de l’Acad. des Inscriptions_, XXV, 178-181). Le 25 décembre, une de ces bandes avait brûlé l’abbaye de Fontaine-André, située dans le canton actuel de Neuchâtel (Matile, _Monuments_, p. 1012). Le 2 septembre 1376, Jean de Vienne, évêque de Bâle, cousin de l’amiral Jean de Vienne, l’un des chefs des bandes dévastatrices, fit don de 200 florins d’or à Jacques de Tavannes, écuyer, pour le récompenser des services que le dit écuyer avait rendus à l’église de Bâle, «especialment en defendre et garder leaulment nostre ville du Byenne, adonc et quant les Compaignes, gens et servans du seignour de Couci, furent en Arguel et en la terre ai conte de Nydowe, contre les dictes Compaignes.» (Trouillat, _Monuments de Bâle_, IV, 366).
[392] Ferrette ou Pfirt, ancien département du Haut-Rhin, arr. Altkirch, à 18 kil. au sud-est de cette ville. Le comté de Ferrette, qui comprenait les seigneuries d’Altkirch, de Thann, de Delle, de Rougemont et de Belfort, séparé au commencement du douzième siècle de celui de Montbéliard, passé en 1319 dans la maison d’Autriche, ne fut réuni à la France que par le traité de Westphalie en 1648.
Le seigneur de Coucy, dans la crainte d’être trahi par les gens des Compagnies et livré au duc d’Autriche ou aux Allemands, se sauve pendant la nuit à la faveur d’un déguisement, escorté de deux de ses chevaliers seulement[393]. Un retour aussi précipité fait l’étonnement du roi de France, des ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, auxquels Enguerrand VII, qui était doué d’une éloquence naturelle, n’a pas de peine à faire approuver les motifs de ce retour. Après Pâques[394], le seigneur de Coucy obtient du roi de France l’autorisation d’aller passer quelque temps en Angleterre avec sa femme, fille d’Édouard III; Charles V l’a chargé de rechercher les bases d’un arrangement entre les deux pays. P. 221 à 223, 321, 322.
[393] L’acte par lequel Enguerrand VII, seigneur de Coucy, fit la paix avec son cousin Léopold II, duc d’Autriche, est daté de Wattwiller (anc. dép. du Haut-Rhin, à 5 kil. au N. E. de Thann), le 13 janvier 1376. L’endroit même où fut dressé cet acte diplomatique prouve que, suivant la version de Froissart, les Compagnies et leur chef, après avoir poussé des pointes jusqu’aux environs de Bienne, de Nydau, de Neuchâtel et de Berne, avaient été forcées, vers la fin de décembre 1375, de rétrograder en Alsace. Pour arriver à un arrangement, Albert III et Léopold II, ducs d’Autriche, cédèrent au seigneur de Coucy, non pas le comté de Ferrette, dont l’offre aurait été repoussée, s’il en faut croire notre chroniqueur, mais un autre comté situé un peu plus au sud, celui de Nydau, qui comprenait la ville de Buren, et dont le seigneur de Coucy resta en possession pendant douze ans. Léopold II se réserva seulement le titre de protecteur des deux villes de Nydau et de Buren et le conserva jusqu’à sa mort sur le champ de bataille de Sempach, le 9 juillet 1386.
[394] Comme nous l’avons fait remarquer dans une des notes précédentes, Pâques tomba en 1376 le 13 avril.
Les Compagnies, ayant renoncé définitivement à envahir le duché d’Autriche, refluent vers la France[395] qu’elles appellent leur chambre.--Le seigneur de Coucy, pendant son séjour au delà du détroit, rend successivement visite, d’abord au roi d’Angleterre qui fait bon accueil à son gendre et à sa fille, ensuite à ses quatre beaux-frères, Édouard, prince de Galles, gravement malade à Londres, Jean, duc de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, et Thomas, le plus jeune des quatre frères. Il va voir aussi son neveu le jeune Richard, fils du prince de Galles, confié à la garde et à la direction de Guichard d’Angle; puis il laisse en Angleterre sa femme ainsi que sa fille cadette la damoiselle de Coucy et revient en France.--Sur ces entrefaites, Édouard III, qui règne depuis cinquante ans, célèbre son jubilé ou cinquantenaire[396] et fait à cette occasion des largesses à ses chevaliers. Un peu avant la célébration de ce jubilé, le jour de la Trinité 1376[397], Édouard, prince de Galles, était mort au palais de Westminster lez Londres; après avoir embaumé ses restes et les avoir mis dans un cercueil de plomb, on les garda ainsi jusqu’à la fête Saint-Michel suivante, jour où on lui fit des obsèques solennelles dans l’abbaye de Westminster[398]. P. 223 à 225, 322.
[395] Dès la seconde quinzaine de janvier 1376, les Compagnies commencèrent à refluer en France. Vers la fin de ce mois, des bandes bretonnes se répandirent de nouveau dans le duché de Bar; le 24, un détachement de ces routiers occupait les faubourgs de Lamarche, en Bassigny. Au commencement de février, d’autres détachements envahirent le Barrois, s’avancèrent jusqu’à Saint-Mihiel, se cantonnèrent pendant plusieurs jours aux environs de cette forteresse, puis se dirigèrent vers le comté de Réthel, en menaçant la Champagne septentrionale et en particulier les comtés de Soissons, de Marle, ainsi que la baronnie de Coucy (Servais, _Annales historiques du Barrois_, I, 311). A la fin de février et dans les premiers jours de mars 1376, Charles V fit faire à Reims un grand rassemblement de troupes pour repousser ces bandes et leur donner la chasse. Parmi les hommes d’armes qui prirent part à cette nouvelle campagne contre les Compagnies figurent Enguerrand, seigneur de Coucy, naguères le chef de ces mêmes bandes (_Bibl. Nat., collect. Clairambault_, reg. 35, p. 2619), Guillaume Guenaut, seigneur des Bordes (_Ibid._, reg. 17, p. 1181), Philibert, seigneur de Beaufremont (_Ibid._, reg. 11, p. 649), Oger d’Anglure (_Ibid._, reg. 5, p. 185), Gilles de Boqueaux (Ibid., reg. 18, p. 1), Jean de Fauconnière (_Ibid._, reg. 46, p. 3419 et reg. 49, p. 3713), Lionnel d’Airaines (_Ibid._, reg. 5, p. 239), enfin Robert de Béthune, vicomte de Meaux, Jean, seigneur de Roye, Jean, seigneur de Hangest (Voy. plus haut, p. CXXXIV, notes 1, 3, 5). Ces trois derniers chevaliers étaient ainsi appelés à combattre leurs compagnons d’armes de la veille, puisqu’ils avaient fait partie, s’il faut en croire Froissart, aussi bien qu’Enguerrand VII lui-même, de l’expédition contre Léopold II, duc d’Autriche. Louis de Sancerre, maréchal de France, partagea avec Enguerrand VII et Guillaume des Bordes le commandement des troupes ainsi rassemblées «en la poursuite de certaines routes de gens d’armes qui par maniere de Compaignes sont venuz de nouvel des parties d’Alemaigne» (_Bibl. Nat., Clairambault_, reg. 5, p. 239).
[396] Monté sur le trône d’Angleterre le 25 janvier 1327, Édouard III célébra le cinquantième anniversaire de son avènement au commencement de 1377.
[397] Cette date est parfaitement exacte. Édouard, prince de Galles, mourut au palais de Westminster le 8 juin 1376, jour de la fête de la Sainte Trinité. Thomas Walsingham fait un pompeux éloge de ce prince qu’il compare à Hector (_Historia anglicana_, p. 321).
[398] Le héraut Chandos a rapporté textuellement à la fin de sa _Chronique rimée du Prince Noir_ l’épitaphe, composée de 28 vers français octosyllabiques, qu’on lit encore aujourd’hui sur le tombeau du Prince dans la cathédrale de Canterbury. Cf. _The black prince_, éd. Francisque Michel, London et Paris, 1883, p. 291, 292, vers 4277 à 4304.
Charles V, aussitôt qu’il est informé de la mort du prince de Galles, fait célébrer en la Sainte-Chapelle du Palais à Paris un service funèbre auquel assistent ses trois frères.--A la Toussaint, de nouvelles conférences se tiennent à Bruges entre Jean de Montagu, le seigneur de Cobham, l’évêque de Herford, le doyen de Saint-Paul de Londres, députés par le roi d’Angleterre, le comte de Saarbruck, le seigneur de Châtillon et Philibert de l’Espinasse, plénipotentiaires du roi de France; mais ces conférences n’aboutissent, malgré l’entremise des deux légats, à aucun résultat. L’échec de ces entrevues officielles n’empêche pas les deux Cours d’engager des négociations secrètes pendant le carême, et l’ouverture de ces négociations amène la prorogation de la trêve jusqu’au 1er mai. Les pourparlers ont lieu à Montreuil-sur-Mer, et les personnages qui y prennent part sont, du côté des Français, le seigneur de Coucy, Bureau de la Rivière, Nicolas Braque et Jean le Mercier; du côté des Anglais, Guichard d’Angle, Richard Stury et Geoffroi Chaucer[399]. Ces pourparlers sont relatifs à un projet de mariage entre le jeune Richard, fils du prince de Galles, et Marie, fille du roi de France, et n’ont au reste d’autre résultat que de faire proroger la trêve un mois de plus. P. 225, 226, 322.
[399] Geoffroi Chaucer, le protégé de la favorite Alice Perers et l’ami de Froissart, valet pensionnaire du roi d’Angleterre en 1367 (Rymer, III, 829), écuyer de ce même roi qui le charge de négociations auprès du doge de Gênes en 1372 (_Ibid._, 964, 966), contrôleur de la coutume des laines, des cuirs et des peaux au port de Londres et gratifié d’un pichet de vin à prendre tous les jours au dit port en 1374 (_Ibid._, 1001, 1004), Chaucer ne figure dans aucune des députations officielles de 1376 et de 1377; mais il n’en saurait être autrement, puisque les négociations, auxquelles le malicieux observateur des mœurs anglaises de la fin du quatorzième siècle fut mêlé, devaient rester secrètes et n’ont point laissé sans doute d’autres traces écrites que des articles de comptabilité. Nous apprenons précisément par un de ces articles qu’un payement fut fait, le 17 février 1377, à Geoffroi Chaucer qu’Édouard III avait chargé d’une mission en Flandre: «Galfrido Chaucer, armigero regis, misso in nuncium in secretis negotiis domini regis versus partes Flandriæ.»
A la fête de Noël de l’année précédente (1376), dans un grand Parlement[400] tenu au palais de Westminster, en présence des prélats, des ducs, des comtes, des barons et des chevaliers d’Angleterre, Édouard III avait reconnu Richard, fils du prince de Galles, comme son héritier présomptif et l’avait associé à la Couronne; tous les assistants et aussi les officiers des cités et bonnes villes, des ports et passages, avaient prêté serment de fidélité à ce jeune prince. Immédiatement après cette cérémonie, le vieux roi avait ressenti les premières atteintes de la maladie dont il devait bientôt mourir. P. 226, 227, 322.
[400] Le 26 janvier 1377, Édouard III, se trouvant malade à Haveryng, chargea son très cher petit-fils Richard, dit Richard de Bordeaux à cause du lieu de sa naissance, prince de Galles, duc de Cornouaille, comte de Chester, d’ouvrir en personne la session du Parlement (Rymer, III, 1070).
Charles V délègue le seigneur de Coucy et Guillaume de Dormans, chancelier de France, pour prendre part aux conférences secrètes qui se doivent tenir à Montreuil-sur-Mer. Édouard III, de son côté, renvoie pour le même objet à Calais le comte de Salisbury, Guichard d’Angle, l’évêque de Herford et l’évêque de Saint-David, chancelier d’Angleterre[401]. Les deux légats du pape, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, continuent de servir d’intermédiaires entre les ambassadeurs des deux nations. Outre la main d’une princesse de sang royal, les Français offrent d’abandonner aux Anglais douze cités du duché d’Aquitaine, mais à la condition que la forteresse de Calais sera abattue. On ne parvient point à s’entendre sur le choix d’une place neutre[402], située entre Montreuil et Calais, où se tiendraient les conférences, et cette circonstance détermine la rupture des négociations. Aussi, dès que la trêve est expirée, la guerre se rallume entre les deux pays. Le comte de Salisbury et Guichard d’Angle, à la tête de cent hommes d’armes et de deux cents archers, vont chercher le duc de Bretagne à Bruges, où il se tient auprès de son cousin le comte de Flandre, et le ramènent à Calais. P. 227, 228, 322.
[401] Par acte daté du palais de Westminster le 26 avril 1377, Édouard III donna pleins pouvoirs pour traiter avec les ambassadeurs du roi de France à Adam, évêque de Saint-David, son chancelier, à Jean, évêque de Hereford, à William de Montagu, comte de Salisbury, à Robert de Asheton son chambellan, à Guichard d’Angle, chevalier banneret, à Aubry de Weer, à Hugh de Segrave, chevaliers, à maître Walter Skirlawe, doyen de Saint-Martin le Grand de Londres et à maître Jean de Shepey, docteur en lois (Rymer, III, 1076). Un autre acte du 20 février précédent avait déjà investi des mêmes pouvoirs Jean, évêque de Hereford, Jean, seigneur de Cobham, de Kent, Jean de Montagu, chevaliers bannerets, et maître Jean Shepey, docteur en lois (_Ibid._, 1073).
[402] «Et envoia assez tost après le roy de France ses messages à Bouloigne pour traictier, et les messages d’Angleterre furent à Calais, et furent les dites trièves proroguées de terme en terme jusques à la Nativité Saint Jehan Baptiste ensuivant qui fu mil trois cens septante sept dessus dit. Et aloient les deux arcevesques (les archevêques de Ravenne et de Rouen), messages du pape, de Bouloigne à Calais et de Calais à Bouloigne, en traictant entre les parties.» (_Grandes Chroniques_, VI, 347).
Désespérant de ramener la paix entre les deux rois de France et d’Angleterre, le pape Grégoire XI déclare aux cardinaux qu’il veut partir d’Avignon pour aller tenir son siège à Rome. Les membres du sacré collège s’efforcent en vain de combattre cette résolution qui, selon eux, va mettre l’Église en grand trouble. Bon gré, mal gré, il leur faut s’embarquer avec le Saint-Père à Marseille[403], d’où ils vont toucher terre à Gênes. Là, ils se rembarquent sur leurs galées et arrivent à Rome où leur venue comble de joie les Romains et les habitants de la Romagne. Le retour du Saint-Siège à Rome occasionna depuis de grands troubles dans l’Église[404], comme il sera raconté ci-après, s’il m’est donné de conduire jusque-là cette histoire. P. 228, 229, 322.
[403] Le pape Grégoire XI partit d’Avignon le samedi 20 septembre 1376, laissant pour vicaires dans le Comtat les cardinaux de Sainte-Sabine et de Saint-Vital. Il se rendit à Marseille où il s’embarqua le jeudi 2 octobre. Débarqué à Corvetto le vendredi 5 décembre, il en partit le 16 du mois suivant, arriva le même jour à Ostie et fit son entrée à Rome le samedi 17 janvier 1377, jour de la fête Saint-Antoine (_Thalamus parvus_, p. 395). Le rédacteur de la chronique romane de Montpellier, d’après laquelle nous venons de résumer les principaux incidents du retour de Grégoire XI dans les États romains, a noté avec soin cette coïncidence de l’entrée du pape à Rome avec la fête de Saint-Antoine, parce que ce saint passait au moyen âge et passe encore aujourd’hui, du moins dans l’opinion de quelques dévots, pour faire retrouver les objets perdus.
[404] Froissart n’a pu écrire cette phrase et n’a rédigé sans doute la fin de son premier livre, où on la trouve, que plusieurs années après 1377, au moment des premiers grands troubles occasionnés par le schisme d’Avignon.
Pendant que ces négociations se poursuivent à Bruges, le roi de France fait de grands préparatifs maritimes pour porter le ravage et l’incendie sur les côtes d’Angleterre. D. Ferrand Sanchez de Tovar commande la flotte envoyée par D. Enrique de Trastamar, roi de Castille[405], au secours de Charles V son allié. La flotte française proprement dite est sous les ordres de Jean de Vienne, amiral de France, et de Jean de Rye, lesquels ont enrôlé sous leurs bannières un certain nombre de chevaliers de Bourgogne, de Champagne et de Picardie. Les deux flottes réunies explorent la mer et n’attendent que la déclaration de guerre pour ouvrir les hostilités. Informé de cette situation, Jean, duc de Lancastre, préposé au gouvernement du royaume au lieu et place de son père Édouard III gravement malade, envoie Jean d’Arundel à Southampton avec deux cents hommes d’armes et trois cents archers pour faire frontière contre les Français[406].--A peine arrivé de Bruges à Calais, Jean, duc de Bretagne, laisse dans cette dernière ville le comte de Salisbury ainsi que Guichard d’Angle et repasse le détroit; puis il se rend, en passant par Douvres et Londres, au petit manoir royal de Sheen, situé sur la Tamise à cinq lieues anglaises de Londres. C’est dans ce manoir que le roi d’Angleterre, dont l’état ne laisse plus aucun espoir, est assisté à son lit de mort par Jean, duc de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, Thomas, le plus jeune de ses fils, le comte de March et la dame de Coucy sa fille. La veille de Saint-Jean-Baptiste 1377, Édouard III rend le dernier soupir[407]. On rapporte les restes du vieux roi à Londres où, après lui avoir fait de magnifiques funérailles, on l’enterre à l’abbaye de Westminster[408] à côté de Philippa de Hainaut sa femme. Il est pleuré par tous ses sujets. Les grands du royaume sont d’avis de faire couronner immédiatement comme roi son petit-fils le jeune Richard. Le comte de Salisbury et Guichard d’Angle reviennent de Calais en Angleterre, et l’on prend des mesures pour mettre en bon état de défense tous les points faibles des côtes anglaises avant que la nouvelle de la mort d’Édouard III ne se soit répandue au dehors. P. 229 à 232, 322.
[405] Le 20 janvier 1377 (n. st.), Charles V avait chargé Richard Frogier de se rendre du port de Harfleur en Castille, où le dit Frogier avait mission de remettre à leurs destinataires trois paires de lettres closes, les unes adressées au roi d’Espagne, les autres à l’évêque de Léon, les troisièmes enfin à D. Pierre de Valesque (D. Pero Ferrandez de Velasco), grand chambellan de Castille. Étienne du Moustier, huissier d’armes du roi, vice-amiral de la mer, fit payer une somme de 70 francs à cet envoyé du roi (_Bibl. Nat., Quittances_, XXII, nº 1847).
[406] Dès la première quinzaine de mars 1377, le Conseil du roi d’Angleterre avait prescrit des mesures pour la mise en état de défense de l’île de Wight (Rymer, III, 1073) et de la principauté de Galles (_Ibid._, 1075). Le 16 de ce mois, il fut enjoint à tous les vicomtes des régions maritimes du royaume d’obliger tous les possesseurs de fiefs situés sur le rivage de la mer à résider en armes sur ces fiefs à la tête de tous leurs gens et de leurs vassaux également armés, afin d’être prêts à repousser les Français qui faisaient alors des rassemblements formidables d’hommes, de munitions et de vaisseaux pour opérer à bref délai des descentes en Angleterre, pour anéantir et extirper la race anglaise tout entière: «regnum nostrum et totam linguam anglicanam destruere et delere» (_Ibid._). Le 14 mai, on adressa la même injonction aux abbés, aux prieurs, aux châtelains des environs de Darmouth et de Plymouth auxquels on prescrivit de se tenir sur leurs gardes et que l’on somma de se préparer à la résistance (_Ibid._, 1078). Le 30 de ce même mois, quelques semaines avant la mort d’Édouard III, on prit toutes les dispositions pour mettre l’île de Wight, que l’on supposait particulièrement menacée, à l’abri d’un coup de main (_Ibid._, 1079).
[407] Froissart et le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (VI, 348) fixent par erreur la mort d’Édouard III à la veille de la Saint-Jean, c’est-à-dire au mardi 23 juin 1377. En réalité, ce prince rendit le dernier soupir au manoir de Sheen le dimanche 21 juin, dans la soirée, comme on le voit par un article du compte de Richard de Beverley, gardien de la garderobe du roi d’Angleterre, où on lit ces mots: «a vigesimo quinto die novembris, anno regis Edwardi tertii, avi regis hujus Ricardi, quinquagesimo finiente.... _usque ad vigesimum primum diem junii proxime sequentem quo pie idem avus obiit_» (Fragment de compte signalé par M. Joseph Stevenson et publié par M. Kervyn de Lettenhove dans _Œuvres de Froissart_, VIII, 423). C’est également la date donnée par Thomas Walsingham (_Hist. anglicana_, p. 329) et par un acte authentique dont Rymer a publié le texte (III, pars III et IV, p. 60).
[408] Après une messe de _Requiem_ célébrée à l’église cathédrale de Saint-Paul de Londres, le 4 juillet, en présence de Simon Sudbury, archevêque de Canterbury, et d’Edmond, comte de Cambridge, les restes mortels d’Édouard III, embaumés par Robert Chaundeler, bourgeois de Londres, auquel on paya 21 livres pour cette opération, furent inhumés le lendemain 5 dans l’église abbatiale de Saint-Pierre de Westminster. Au-dessus du catafalque, le roi défunt était représenté en cire, de grandeur naturelle, avec un sceptre, un globe et un crucifix d’argent doré. Étienne Hadle, l’artiste qui avait façonné cette image, reçut 22 livres 4 sous 11 deniers pour son travail. Lorsque l’on transporta le cercueil de Sheen à Westminster, 1700 torches pour la confection desquelles on avait employé 7511 livres de cire et qui étaient portées par un égal nombre de pauvres mendiants vêtus de noir, 15 grands cierges et 12 mortiers allumés éclairaient sur tout le parcours la marche du cortège funèbre; et le jour de l’inhumation, trois cents grosses torches, du poids de 1800 livres, brûlèrent pendant toute la durée de la cérémonie autour du sarcophage, protégé par une espèce de grille en forme de herse qui avait coûté 59 livres 16 sous 8 deniers. En résumé, un devis dressé à Westminster le 28 juin 1377, fixa les frais des funérailles d’Édouard III à la somme, considérable pour le temps, de 1447 livres.
La veille de Saint-Pierre et Saint-Paul[409], les Français opèrent une descente à Rye[410], port situé dans le comté de [Sussex], vers les marches du comté de Kent, dont la population se compose de pêcheurs et de mariniers; ils mettent cette ville au pillage et la brûlent; puis ils se rembarquent et cinglent vers Southampton, mais sans faire encore de ce côté une nouvelle descente. Les nouvelles en arrivent à Londres le 8 juillet, le jour même où l’on couronne[411] en cette ville, dans la chapelle de Westminster, le jeune Richard II, alors âgé de onze ans. A l’occasion de son couronnement, le nouveau roi crée neuf chevaliers et cinq comtes dont voici les noms: Thomas, oncle de Richard, créé comte de Buckingham[412]; Henri, seigneur de Percy, promu comte de Northumberland; Thomas Holand, frère utérin du roi[413], nommé comte de Kent; Guichard d’Angle, le gouverneur du jeune roi, qui devient comte de Huntingdon; enfin Thomas, seigneur de Mowbray, élevé à la dignité de comte de Nottingham. Aussitôt après cette cérémonie du couronnement, les deux frères Edmond, comte de Cambridge, et Thomas, comte de Buckingham, oncles du roi, vont faire frontière à Douvres[414] avec quatre cents hommes d’armes et six cents archers, tandis que Guillaume, comte de Salisbury[415], et Jean de Montagu, frère du dit comte, sont préposés à la garde du port de Poole[416] à la tête de deux cents hommes d’armes et de trois cents archers. Jean d’Arundel est chargé de la défense de Southampton. Les Français débarquent dans l’île de Wight[417], pillent et brûlent les villes de Portsmouth[418], de Darmouth, de Plymouth et de Weymouth. Ils essayent de prendre terre à Southampton, mais ils sont repoussés après un petit engagement par Jean d’Arundel et forcés de regagner leurs vaisseaux. Une autre tentative de débarquement près de Poole n’est pas plus heureuse; elle échoue grâce aux mesures prises par Guillaume, comte de Salisbury, et par Jean de Montagu, son frère, qui se transportent à cheval sur tous les points menacés de cette partie des côtes d’Angleterre et réussissent ainsi à empêcher tout débarquement des Français. P. 232 à 234, 323.
[409] En 1377, la fête de Saint-Pierre et Saint-Paul, qui se célèbre le 29 juin, tomba un lundi. Par conséquent, d’après Froissart, la descente à Rye aurait eu lieu le dimanche 28 juin. D’après Thomas Walsingham (_Ypodigma Neustriæ_, ed. Riley, London, 1876, p. 327) et d’après la chronique du religieux de Saint-Albans (_Chronicon Angliæ_ (1328-1388), ed. Edward Maunde Thompson, London, 1874, p. 151), cette descente des Français se fit le jour même de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul, c’est-à-dire le lundi 29 juin, au point du jour, «in festo apostolorum Petri et Pauli, in aurora». La flotte française se composait, d’après le religieux de Saint-Albans, de 50 navires grands et petits montés par 5000 hommes. Ce religieux flétrit la lâcheté des paysans des environs de Rye qui s’étaient enfermés dans cette ville avec leurs biens meubles et qui, malgré l’intérêt personnel qu’ils y avaient, ne surent défendre contre l’attaque de l’ennemi ni la place où ils s’étaient réfugiés ni les richesses entassées derrière ses remparts. Comme la trêve avec l’Angleterre expira le 24 juin 1377, la flotte française ancrée à Harfleur dut mettre à la voile et cingler vers les côtes d’Angleterre ce jour-là même. Composée selon toute apparence d’une cinquantaine de galées, 35 appartenant au roi de France (_Grandes Chroniques_, VI, 347), 8 au roi de Castille et 5 au roi de Portugal, cette flotte était commandée par les deux amiraux de France et de Castille, Jean de Vienne et D. Ferrand Sanchez de Tomar, ayant sous leurs ordres le Génois Renier Grimaldi et un certain nombre d’hommes d’armes picards et normands, tels que Colard, seigneur de Torcy (Seine-Inférieure, arr. Dieppe, c. Longueville), Jean, seigneur de la Ferté (la Ferté-Fresnel, Orne, arr. Argentan), maréchal de Normandie, Guillaume dit le Châtelain de Beauvais, Guillaume et Jean le Bigot; il y faut joindre un chevalier du comté de Bourgogne, compatriote et compagnon d’armes habituel de Jean de Vienne, Jean de Rye (Jura, arr. Dôle, c. Chaumergy), dont un érudit contemporain, originaire lui aussi de Franche-Comté, M. le marquis Terrier de Loray, a défiguré le nom en l’appelant Jean de Roye (_Jean de Vienne, amiral de France_, Paris, 1878, p. 105). Après la prise de Rye par les Français, une altercation très violente surgit entre l’amiral Jean de Vienne, qui donna l’ordre de mettre le feu à cette place, et le seigneur de Torcy, qui aurait voulu que l’on essayât de s’y maintenir et d’y tenir garnison pour le roi de France (_Chronique des quatre premiers Valois_, p. 263). Les pièces relatives à l’armement de la flotte qui fit campagne en juillet 1377 ont été publiées par M. de Loray (_Jean de Vienne_, p. XXII à XXXI).
[410] Rye est une petite ville, non du comté d’Essex vers les marches du comté de Kent, comme on le lit dans Froissart, mais du comté de Sussex, l’un des Cinq Ports, à 13 kil. au N.-E. de Winchelsea, à l’embouchure d’une petite rivière appelée la Rother. La plupart des habitants de Rye sont, de nos jours comme au temps de Froissart, des mariniers qui se livrent surtout à la pêche du hareng.
[411] Le couronnement de Richard II à Westminster n’eut pas lieu le 8, comme le dit Froissart, mais le jeudi 16 juillet. Thomas Walsingham a raconté avec le plus grand détail le cérémonial qui fut déployé à cette occasion (_Historia anglicana_, p. 332 à 338).
[412] Thomas de Woodstock, sixième fils d’Édouard III et de Philippa de Hainaut; il devint plus tard duc de Gloucester. En 1377, il était après Jean de Gand, duc de Lancastre, et Edmond, comte de Cambridge, plus tard duc d’York, le troisième par ordre de primogéniture des oncles survivants de Richard II. Celui-ci assigna en outre au plus jeune de ses oncles une rente annuelle de mille marcs sur le trésor royal. Jean, duc de Lancastre, avait le titre de sénéchal, Thomas, comte de Buckingham, celui de connétable, Henri Percy, comte de Northumberland, celui de maréchal d’Angleterre. Thomas avait été institué connétable le 22 juin le lendemain même de la mort d’Édouard III.
[413] Fils de Thomas Holand et de Jeanne de Kent, Thomas Holand était le frère utérin de Richard II, parce que sa mère, après la mort de son premier mari, avait épousé en secondes noces Édouard, prince de Galles, dont elle avait eu Richard, dit de Bordeaux.
[414] Par acte daté de Westminster le 30 juin 1377, le jeune roi Richard II, informé que la flotte ennemie avait pris la mer, chargea spécialement son très cher oncle Edmond, comte de Cambridge, connétable du château royal de Douvres, Guillaume Latymer, Jean de Cobham de Kent, Jean de Clynton et Étienne de Valence de mettre dans le meilleur état possible de défense les côtes du comté de Kent (Rymer, éd. de 1740, t. III, pars III et IV, p. 61).
[415] Par un autre acte daté de Westminster le 2 juillet 1377, Richard II, ayant reçu la nouvelle que ses ennemis de France avaient déjà opéré des descentes à main armée sur certains points des côtes de son royaume, confia à son amé et féal Guillaume, comte de Salisbury, le soin de mettre en état de défense, par tous les moyens qui seraient en son pouvoir, les rivages des comtés de Southampton et de Dorset (_Ibid._, p. 62). Des mesures spéciales furent prises pour empêcher la flotte ennemie de remonter le cours de la Tamise; d’où l’on peut conclure qu’à la date du 7 juillet, où ces mesures furent prescrites, on craignit un instant quelque tentative des Français contre la ville de Londres.
[416] Port du comté de Dorset, situé sur une baie de la Manche, à 32 kil. à l’est de Dorchester et à 60 kil. au S.-O. de Winchester.
[417] Froissart confond ici, selon son habitude, deux campagnes navales tout à fait distinctes, quoique les mêmes navires, placés sous la direction du même chef, l’amiral Jean de Vienne, y aient pris part. La première campagne, commencée le 24 juin, signalée par la prise de Rye, de Rottingdean, de Lewes, par le sac de Folkestone, de Portsmouth, de Darmouth et de Plymouth, se termina au commencement du mois d’août suivant. Débarqué à Harfleur, l’amiral Jean de Vienne, dont une quittance en date du 8 août 1377 atteste la présence à Paris à cette date (_Jean de Vienne_; pièces justificatives, p. XXVIII), ne dut reprendre la mer que vers le milieu de ce mois; et ce fut alors seulement qu’il opéra une descente dans l’île de Wight. Cette descente, suivie de l’occupation de cette île presque tout entière, sauf le château de Carelsbrook défendu par Hugh Tyrel, eut lieu le 21 août 1377: «Galli eodem anno (1377), vicesimo primo die mensis augusti, insulam, ut ita dicam, incapiabilem, de Wyght, capiunt, minus virtute quam astu.» (Thoma Walsingham, _Historia anglicana_, p. 340, 341.)
[418] Port situé dans l’île de Portsey et dépendant du Hampshire. Après la prise de Rye le 28 juin, Froissart aurait dû mentionner l’occupation de Rottingdean, à l’ouest de Winchelsea, le combat de Lewes, qui se livra dans les premiers jours de juillet, le sac de Folkestone fixé par un chroniqueur contemporain au 20 de ce mois. Les opérations contre Portsmouth, Darmouth et Plymouth sont certainement postérieures à ces faits et notamment au combat de Lewes, que notre chroniqueur raconte presque en dernier lieu, quoiqu’il ait suivi immédiatement la prise de Rye et précédé, au moins d’une vingtaine de jours, les démonstrations de la flotte française contre les ports du Hampshire et du Devonshire (Terrier de Loray, _Jean de Vienne, amiral de France_, p. 108, 109).
Jean de Vienne et Jean de Rye opèrent une descente près de Lewes[419], bon gros village sur mer où se trouve un riche prieuré. Les habitants des environs ont cherché un refuge dans cette place défendue par le prieur et par deux chevaliers, Thomas Cheyne et Jean Fallesley[420]. Un combat très disputé se livre sur la grande place, devant l’église. La supériorité du nombre finit par assurer la victoire aux Français, qui tuent deux cents Anglais et font les deux chevaliers prisonniers ainsi que le prieur. Après avoir pillé et détruit la ville de Lewes, les vainqueurs se rembarquent à la marée montante sur leurs navires chargés de butin et apprennent par leurs prisonniers la mort d’Édouard III[421] et le couronnement de Richard II. Jean de Vienne s’empresse d’envoyer un de ses chevaliers et trois écuyers porter ces nouvelles au roi de France. Ces quatre messagers traversent le détroit sur une grosse barge espagnole, abordent au Crotoy, passent à côté d’Abbeville sans y entrer, chevauchent vers Amiens et arrivent à Paris, où ils trouvent Charles V entouré des ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Aussitôt qu’il est informé de la mort de son «frère» d’Angleterre, Charles fait célébrer à la Sainte Chapelle à Paris un service funèbre aussi solennel que si Édouard III eût été son cousin germain. P. 234 à 237, 323.
[419] Lewes, petite ville du comté de Sussex, n’est pas sur le bord de la mer, mais sur la rivière d’Ouse, à l’embouchure de laquelle se trouve New Haven, qui sert de port à Lewes.
[420] Thomas Walsingham cite également ces deux chevaliers comme ayant été faits prisonniers avec le prieur de Lewes à la défense de cette place: «Eodem anno (1377), Gallici intraverunt ad villam de Rottyngdene prope villam de Lewes, ubi obviavit eis prior de Lewes cum parva manu, et superveniente copia Gallorum captus est ductusque ad naves eorum cum duobus militibus qui sibi adhæserunt, videlicet domino Johanne de Fallesley et domino Thoma Cheyne et uno armigero cujus nomen erat Johannes Brokas.» (_Historia anglicana_, p. 342.)
[421] Si les vainqueurs de Lewes furent informés pour la première fois de la mort d’Édouard III par les prisonniers faits dans cette rencontre, il en faut conclure que Froissart s’est trompé en plaçant cette affaire à la fin de la campagne de l’amiral de France. Comme cette mort avait eu lieu le 21 juin, les compagnons d’armes de Jean de Vienne, faisant tous les jours des descentes en terre anglaise à partir du 13 de ce mois, n’ont pas dû rester dans l’ignorance d’un événement aussi considérable plus tard que le commencement de juillet, et telle est en effet la date qu’il nous paraît vraisemblable d’attribuer au combat de Lewes. D’ailleurs, comme l’a fait justement remarquer M. Terrier de Loray, le chroniqueur Cabaret d’Orville dit que ce combat fut livré immédiatement après la prise de Rye, et le voisinage de ces deux localités s’ajoute aux autres considérations pour donner beaucoup de vraisemblance à cette assertion.
Après cette descente à Lewes, la flotte française et espagnole cingle vers Douvres. La garnison de cette place, composée de quatre cents lances et de huit cents archers sous les ordres des comtes de Cambridge et de Buckingham, oncles du roi, a résolu de ne point s’opposer au débarquement des Français qu’elle attend de pied ferme, rangée en bon ordre sur le rivage. Frappé de cette belle contenance, Jean de Vienne renonce à attaquer Douvres[422] et vient mouiller devant les remparts de Calais un jour que Hugh de Calverly, gouverneur de cette forteresse, est allé chevaucher devant Saint-Omer en compagnie de Jean de Harleston et de Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines de Guines et d’Ardres (Guillaume de Gommegnies, fils aîné du seigneur de Gommegnies, fut armé chevalier au cours de cette chevauchée). Hugh de Calverly, trouvant à son retour les navires ennemis ancrés devant Calais, se prépare à soutenir un siège et à repousser un assaut qu’il croit inévitable; mais après huit jours de mouillage la flotte franco-espagnole est réduite par le mauvais temps à lever l’ancre sans avoir rien fait, pour chercher un abri dans le havre de Harfleur. P. 237, 238, 323.
[422] Cette démonstration contre Douvres termina la seconde campagne navale de Jean de Vienne, celle qui, commencée vers le milieu du mois d’août, signalée par l’occupation et la dévastation de l’île de Wight, l’attaque de Southampton et de Winchelsea, l’incendie de Poole, se termina devant Calais le 10 septembre environ. Par acte daté de Westminster le 4 de ce mois, Richard II demanda des prières publiques à Simon, archevêque de Canterbury, en faveur de son royaume envahi sur plusieurs points par les Français, «qualiter inimici nostri Franciæ et alii quamplures nos et regnum nostrum Angliæ, in primordiis regiminis nostri, pluribus locis sæpius invaserunt.» (Rymer, III, pars III et IV, p. 69.)
On a vu plus haut comment Jean de Grailly, captal de Buch, fut pris devant Soubise en Poitou par le corps d’armée d’Owen de Galles et de Radigo de Rojas, amené captif à Paris et enfermé dans la tour du Temple. Maintes fois le roi d’Angleterre, en échange de la mise en liberté du captal, avait offert de rendre le comte de Saint-Pol et trois ou quatre autres prisonniers dont il eût pu tirer une rançon de plus de cent mille francs, mais le roi de France avait toujours repoussé ces offres. Il était bien décidé à ne délivrer son prisonnier qu’à une condition, c’est que Jean de Grailly embrasserait le parti français, auquel cas il promettait de lui donner de grandes terres, de beaux revenus et de le marier aussi hautement que richement. Le captal, de son côté, refusait de se prêter au marché qu’on lui proposait et disait qu’en ne consentant pas à le mettre à finance on ne lui faisait pas le droit d’armes. Il ajoutait que le roi d’Angleterre son maître s’était mieux conduit en semblable occurrence envers Bertrand du Guesclin et les plus nobles du royaume de France. Pierre d’Auvilliers, l’écuyer qui avait fait Jean de Grailly prisonnier et qui avait cédé sa prise en échange d’une somme de douze cents francs, partageait le mécontentement du captal et en arrivait à regretter d’avoir livré ce grand seigneur au roi de France. Pour couper court à toutes ces difficultés, Enguerrand, seigneur de Coucy, conseille à Charles V de mettre en liberté Jean de Grailly, à la condition que celui-ci jurera de ne point prendre les armes à l’avenir contre le royaume de France. Mis en demeure d’être délivré sous cette condition, le captal de Buch demande du temps pour réfléchir; mais il succombe, sur ces entrefaites, à une maladie de langueur qui le minait depuis le commencement de sa captivité et l’empêchait de boire et de manger[423]. Charles V lui fait faire de magnifiques obsèques, non seulement comme à un vaillant chevalier, mais encore comme à un grand seigneur issu de la lignée des comtes de Foix et apparenté à la maison de France. P. 239 à 241, 323.
[423] D’après l’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 259), Jean de Grailly, captal de Buch, mourut à Paris, au château du Louvre, vers le mois de septembre 1376.
Pendant que la flotte franco-espagnole, placée sous les ordres de Jean de Vienne, opère des descentes et porte le ravage sur les côtes d’Angleterre, Hugh de Calverly, Jean de Harleston, Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines de Calais, de Guines et d’Ardres, ravagent de leur côté la marche de Saint-Omer, les environs de Thérouanne, les comtés de Saint-Pol, d’Artois et de Boulogne, faisant main basse sur tout ce que l’on n’a pas eu la précaution de mettre en sûreté dans l’intérieur de quelque forteresse. Des trois places fortes occupées dans cette région par les Anglais, Calais, Guines et Ardres, cette dernière est la plus facile à prendre parce que le seigneur de Gommegnies[424], qui en est le capitaine, n’a pas eu soin de la munir d’artillerie. A l’instigation de quelques-uns de ses conseillers, Charles V fait secrètement des préparatifs considérables pour s’emparer de cette place. Philippe, duc de Bourgogne, mis à la tête de l’expédition, convoque à Troyes[425] les gens d’armes de ses duché et comté de Bourgogne, tandis que le roi donne à Paris rendez-vous aux hommes d’armes de la Bretagne et de l’Ile de France et mande à Arras ceux du Vermandois et de l’Artois; ces détachements font leur jonction à Paris; puis, une fois réunis, ils se dirigent, pendant la dernière semaine du mois d’août, vers Arras et de là vers Saint-Omer. L’effectif de ces troupes d’élite s’élève à deux mille cinq cents lances[426]. Un samedi, ce corps d’armée, campé à Saint-Omer et dans les environs de cette ville, s’ébranle en bon ordre et vient mettre le siège devant Ardres. Noms des principaux bannerets de Bourgogne, de Bretagne, de Normandie, de l’Ile de France, du Vermandois, de l’Artois, qui composent ce corps d’armée. Logés sous de simples abris de feuillage ou même sur la terre nue, les assiégeants font dresser et appareiller leurs canons, qui lancent des carreaux pesant deux cents livres. P. 241 à 244, 323, 234.
[424] Jean, seigneur de Gommegnies, avait été institué capitaine d’Ardres en vertu d’une «endenture» intervenue et signée à Calais le 1er décembre 1369 entre Jean, duc de Lancastre, sénéchal d’Angleterre, alors lieutenant en ces parties de France, et le dit seigneur de Gommegnies. Il avait sous ses ordres une garnison composée de 100 hommes d’armes et de 200 archers. Ces 100 hommes d’armes se décomposaient en 1 chevalier à bannière qui était le capitaine, 10 chevaliers bacheliers et 89 écuyers (Rymer, III, 882). La solde de cette garnison était payée avec beaucoup d’irrégularité, surtout pendant les dernières années du règne d’Édouard III. Un mandement de Charles V, en date du 17 juin 1375, nous révèle à ce sujet un fait curieux; il y est fait injonction aux habitants de Soissons, de Saint-Quentin, de Chauny et de Nesle de contribuer pour leur quote-part à la rançon d’un nommé Henri de la Voulte, l’un des deux bourgeois envoyés en Angleterre par la ville de Compiègne comme otages du traité de Brétigny. Or, cette rançon, fixée à 800 francs d’or, était exigée sous peine de mort par le seigneur de Gommegnies, capitaine d’Ardres, auquel le roi d’Angleterre avait livré, à défaut d’espèces sonnantes, Henri de la Voulte, pour en faire argent (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 588, 589, nº 1135).
[425] Le duc de Bourgogne se trouvait à Troyes le lundi 24 août 1377, occupé sans doute, comme le dit Froissart, à faire ses préparatifs et à rassembler ses forces. Le 9 septembre suivant, un acte de la duchesse daté de Dijon (Dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, III, Preuves, p. XLV) établit que Philippe le Hardi était à cette date absent de son duché (_Ibid._, Preuves, p. XLI). Mais, dès le 26 du même mois, le duc, déjà de retour de son expédition en Artois et dans le Boulonnais, fit son entrée à Auxerre, où la ville lui présenta, à titre d’offrande et de bienvenue, une queue de vin (Lebeuf, _Hist. d’Auxerre_, éd. Challe, III, 263). Dom Plancher a publié la liste des chevaliers et écuyers, la plupart bourguignons, qui prirent part à l’expédition de Philippe le Hardi dans le Boulonnais et le Calaisis pendant les trois premières semaines de septembre 1377, en rapportant par erreur cette expédition au mois d’août précédent (_Hist. de Bourgogne_, III, 564, note IX). Voici les principaux noms qui figurent sur cette liste: «Thibaud de Neufchastel, chevalier banneret, avec un chevalier bachelier et dix escuyers. Regnaud de Trie. Charles de Chambly. Raoul de Chennevieres. Lancelot de Loris. Robin de Maule. Guyot de la Tour. Jean de Seignelay. Guillaume de Vonecq. Jehan de Conflans. Simonet des Exceps. Jehan Angenault de l’Isle. Michaut des Potests. Guillaume Guenaut. Pierre de Voiserie. Jehan de Crux. Jehan de Tintrey. Breton de la Bretonniere. Jehan de Musigny. Thevenin Durée. Le bastart de Chappes. Henri Petitjehan. Guyot de Chambly. Aymart de Marcilly. Bertrand Guay. Auson de Centens. Mahiet de Pommalin. Guillaume le Gras. Erard, seigneur de Crux. Mahiet de Montmorency. Jehan de Digoinne. Jehan de Beaumont. Macé de la Roche. Jehan de Chennevieres. Thomas de Voudenay. Thomas Perlesdits. Jehan de Saint Omer. Perrenot de Rouvres. Tous chevaliers et escuyers.»
[426] Les arbalétriers qui tenaient garnison pour le roi de France à Honfleur, à Harfleur et à Montivilliers prirent part à cette chevauchée du duc de Bourgogne, dont le résultat fut la reddition d’Ardres, d’Audruicq et de quelques autres petites places occupées par les Anglais aux environs de Calais. Par acte daté de Paris le 23 septembre 1377, Charles V fit indemniser les conducteurs de dix voitures, attelées chacune de deux chevaux, qui avaient transporté devant Ardres et Audruicq les armures, arbalètes, harnois et autres habillements de guerre des dits arbalétriers (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 738, 739, nº 1460).
Jean, seigneur de Gommegnies, capitaine d’Ardres, compte parmi ses compagnons d’armes[427] plusieurs chevaliers originaires du Hainaut et notamment Eustache, seigneur de Vertain, Pierre, frère d’Eustache, Jacques du Sart. Mathieu, seigneur de Hangest, brave chevalier du Vermandois, un jour qu’il a poussé sa chevauchée jusqu’aux barrières d’Ardres, somme les Hainuyers de la garnison à la solde du roi d’Angleterre de rendre cette forteresse au duc de Bourgogne. Deux de ceux-ci, les frères Ireux et Hutin du Lay, refusent, tant en leur nom qu’au nom de leurs compagnons d’armes, de se rendre à cette sommation. Le seigneur de Hangest leur déclare alors que, si la place est emportée de vive force, nul de ses défenseurs ne sera pris à merci. P. 244, 245, 324.
[427] Les compagnons de la garnison anglaise d’Ardres comptaient aussi dans leurs rangs quelques Français. Au mois de février 1376, Charles V octroya des lettres de rémission à un pauvre valet nommé Hennequin Brice, dit le Barbier, originaire de Houlle (Pas-de-Calais, arr. et c. Saint-Omer), âgé de 18 ans, qui avait demeuré pendant trois ou quatre ans au service des Anglais d’Ardres (_Arch. Nat._, JJ 108, nº 164, fº 99).
Raoul, seigneur de Renneval, cousin germain du seigneur de Gommegnies, pénètre à la faveur d’un sauf-conduit dans l’enceinte de la forteresse et renouvelle à son cousin la déclaration déjà faite par le seigneur de Hangest; il y met tant d’insistance qu’il décide le capitaine d’Ardres à venir parler au duc de Bourgogne et au seigneur de Clisson. Une fois revenu au milieu de ses compagnons d’armes, le seigneur de Gommegnies leur expose la situation et les consulte sur le parti à prendre. Ceux-ci, après lui avoir reproché sa négligence et le manque d’artillerie de la forteresse confiée à sa garde, sont d’avis de se rendre. Aux termes de cette reddition, les habitants d’Ardres conservent leurs biens et ont la vie sauve[428]. Gauvinet de Bailleul conduit jusqu’à Calais les quatre chevaliers du Hainaut mentionnés ci-dessus ainsi que leurs soudoyers, tandis que le seigneur de Clisson et les maréchaux de France prennent possession d’Ardres. P. 245 à 247, 324.
[428] La forteresse d’Ardres se rendit à Philippe, duc de Bourgogne, le 7 septembre 1377, après trois jours de siège (_Grandes Chroniques_, VI, 356). Par acte daté de Melun le 22 septembre 1377, Charles V fit mettre une somme de 500 francs à la disposition de son amé et féal chevalier et chambellan Guillaume Guenaut, seigneur des Bordes, institué capitaine d’Ardres, «pour mettre et convertir en certaines reparacions neccessaires en la forteresce d’Ardres, laquelle forteresce a esté rendue nouvellement à nostre obeissance.» (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 737, nº 1457.)
Un détachement français de quatre cents lances se fait rendre le petit fort de La Planque. Un autre détachement de douze cents combattants occupe un beau et fort château du comté de Guines nommé Balinghem[429], et ensuite un autre petit lieu fort appelé La Haie. Après plusieurs assauts qui durent depuis le mercredi jusqu’au dimanche et où les assiégeants font jouer sept canons, le château d’Audruicq[430], assis sur une motte, entouré de fossés profonds remplis d’eau et défendu par les trois frères de Maulevrier, se rend au duc de Bourgogne. La perte de toutes ces forteresses plonge dans la désolation les Anglais de Calais, qui commencent à tenir en suspicion le seigneur de Gommegnies, naguère capitaine d’Ardres, au sujet de la reddition de cette place. Hugh de Calverly, capitaine de Calais, suggère à ce seigneur de passer en Angleterre pour exposer sa conduite au conseil du roi et se justifier auprès du duc de Lancastre. P. 247 à 250, 324.
[429] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres.
[430] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer. Le château d’Audruicq ne fut pas emporté de vive force; la garnison anglaise qui occupait ce château ne consentit à l’évacuer que moyennant le payement d’une somme assez considérable. Le 22 septembre 1377, Charles V, qui se trouvait alors à Melun, ordonna d’allouer sur les comptes de François Chanteprime une somme de 2000 francs d’or, qu’il avait fait «baillier et delivrer à nos ennemis qui n’a gaires tenoient le chastel d’Audruic es parties de Picardie.» (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 737, nº 1456.)
Conformément à cet avis, Jean, seigneur de Gommegnies, après avoir donné congé à son fils Guillaume, à Eustache, seigneur de Vertain, à Pierre, frère d’Eustache, à Jacques du Sart et en général à tous ses compagnons d’armes du Hainaut, traverse le détroit. Il trouve auprès des habitants de Londres un assez mauvais accueil, mais le duc de Lancastre ne fait nulle difficulté d’agréer ses excuses, persuadé qu’il est qu’un aussi vaillant chevalier n’a reçu ni or ni argent pour la reddition d’Ardres. P. 250, 251, 324.
Philippe, duc de Bourgogne, termine cette honorable et heureuse chevauchée sur les marches de Picardie en instituant des capitaines dans chacun des châteaux de la frontière d’Artois et de Saint-Omer dont il s’est emparé. Le vicomte de Meaux et le seigneur de Sempy, entre autres, placés par le duc à la tête de la garnison de la ville d’Ardres[431], font mettre aussitôt cette forteresse en bon état de défense. Le roi de France, de son côté, très satisfait des résultats de cette expédition, envoie l’ordre aux habitants de Saint-Omer d’approvisionner Ardres de toute espèce de vivres en très grande abondance[432]. Une fois ces mesures prises, le duc de Bourgogne donne congé à ses hommes d’armes et revient en France près du roi son frère. Seuls, le seigneur de Clisson et les Bretons, auxquels se joint Jacques de Werchin, sénéchal de Hainaut, restent sous les armes sans se disperser et regagnent leur province à marches forcées parce qu’ils ont appris qu’un écuyer anglais, nommé Janequin, dit Clerc[433], vient de débarquer en Bretagne et tient étroitement bloquée la forteresse de Brest devant laquelle il a fait construire des bastilles.--Vers ce même temps, Louis, duc d’Anjou, et Bertrand du Guesclin, connétable de France, opéraient en la marche de Bordeaux[434] un grand rassemblement de troupes. Ce rassemblement avait été provoqué par une rencontre qui devait avoir lieu au jour convenu entre les Français et les Anglo-Gascons, rencontre dont je me propose de parler plus en détail lorsque j’en serai mieux informé. P. 251, 252, 324.
[431] Si Robert de Béthune, vicomte de Meaux, et Jean, seigneur de Sempy, furent placés à la tête de la garnison d’Ardres, ce ne put être que sous le commandement supérieur de Guillaume Guenaut, seigneur des Bordes, institué le 22 septembre 1377 capitaine de cette place. Voy. plus haut, p. CLII, note 1.
[432] Charles V fit réparer la plupart des forteresses de cette région et notamment celle du Crotoy, comme on le voit par des lettres de rémission octroyées en octobre 1377 aux maçons employés «es euvres de nostre chastel de Crotoy sur la mer» (_Arch. Nat._, JJ 111, nº 236).
[433] Le Janequin, dit Clerc, mentionné dans ce passage de Froissart, doit sans doute être identifié avec Jean Clerk, de Southampton, qui fut chargé à diverses reprises par Édouard III de missions plus ou moins importantes (Rymer, III, 666, 765, 809, 848, 849, 891).
[434] Froissart fait ici une allusion vague et tout à fait sommaire à une campagne dans le Bordelais, dont une chronique locale, celle de Bazas, mentionne en ces termes quelques-uns des principaux incidents: «Thomas de Hitton, Angliæ regis vicem gerens, congreditur cum Francis prope Regulam. Franci ubi Anglis Castillionem eripuere, contendunt Salvam Terram quam triduo expugnant, dein adoriuntur Beatæ Basiliæ fanum, inde Montem Securum ac demum Cauderotum.» (_Arch. hist. de la Gironde_, XV, 48.)
FIN DU SOMMAIRE DU TOME HUITIÈME ET DU LIVRE PREMIER.
APPENDICE.