CHAPITRE IX.
_Fin de 1379._ LE COMTE DE FLANDRE A GAND.--_1380, 22 février._ PRISE D’AUDENARDE PAR JEAN PRUNEEL ET LES CHAPERONS BLANCS DE GAND.--_Avril._ EXÉCUTION DE JEAN PRUNEEL; TROUBLES EN FLANDRE (§§ 127 à 136).
Une des conditions de la paix faite entre le comte de Flandre et les Gantois, avait été que le comte viendrait demeurer à Gand. Mais, installé à Bruges, Louis de Male ne se pressait pas de tenir sa promesse; aussi les Gantois envoyèrent-ils quatre notables pour essayer de le ramener. Ces messagers prirent le chemin de Bruges en passant par Deynse et rencontrèrent en route, entre Deynse et Bruges, le comte qui, sur le conseil du prévôt de Haerlebeke[334] et de tous les siens, se rendait à Gand; mais, sans leur prêter attention, il s’arrêta à Deynse pour dîner. P. 211 à 213, 336.
[334] Belgique, prov. de Flandre occidentale.
Après dîner, les messagers de Gand exposent au comte combien leur ville désire le voir, se réjouissant de sa venue et de son pardon. Le comte, après avoir rappelé de nouveau tous les griefs qu’il a contre les Gantois, entre autres le meurtre de son bailli et l’incendie de son château, dit au seigneur de Reighersvliet d’apporter le vin en signe de réconciliation. Le lendemain ils chevauchent tous vers Gand. P. 213, 214, 336.
Le lendemain de son arrivée à Gand, le comte convoque les Gantois sur la place du marché du vendredi et les harangue: comme condition de son pardon, il demande la dissolution des _chaperons blancs_, mais cette demande est mal accueillie, et les _chaperons blancs_ ne se gênent pas pour montrer au comte leur hostilité. P. 214 à 217, 337.
Au bout de cinq jours, le comte quitte Gand pour aller à Lille, où il se dispose à passer l’hiver[335]. La plupart des Gantois attribuent la mauvaise humeur du comte à Gilbert Mahieu et aux siens; mais Jean Pruneel et les autres chefs des _chaperons blancs_ font courir le bruit que l’été suivant le comte rompra la paix, et qu’il leur faut faire des provisions en cas de siège. Nouveau sujet de mécontentement pour le comte. Il est difficile d’affirmer qu’on eût pu empêcher cette guerre d’éclater, car, sans parler des _chaperons blancs_ qu’on aurait pu anéantir dès le principe, restait la question des franchises municipales que les Gantois furent toujours unanimes à défendre. P. 217 à 219, 337, 338.
[335] J. Meyer (_Annales rerum Flandricarum_, fol. 173 vº) place ici, à la fin de 1379, un court voyage à Paris que le comte de Flandre aurait fait avec sa mère Marguerite d’Artois; cf. Kervyn de Lettenhove, _Hist. de Flandre_, t. III, p. 446.
Le comte de Flandre n’était pas depuis longtemps à Lille qu’Olivier d’Auterive, cousin germain de Roger d’Auterive, Philippe de Masmimes, le Gallois de Masmimes et d’autres, envoient délier la ville de Gand pour le meurtre du bailli; et rencontrant 40 bateliers, bourgeois de Gand, qui transportent du blé sur l’Escaut, ils les mutilent et leur crèvent les yeux, pour venger la mort de Roger d’Auterive; après quoi ils les renvoient à Gand.
Grande colère des Gantois; Jean Pruneel, le vrai capitaine des _chaperons blancs_, part un soir avec 500 hommes et entre sans coup férir dans Audenarde[336], dont il démolit immédiatement deux portes, ainsi que les murs et les tours qui regardent du côté de Gand. Le comte apprend bientôt ces nouvelles, qui le rendent furieux. Il fait aussitôt partir pour Gand des commissaires qui reprochent aux habitants d’avoir rompu la paix obtenue par le duc de Bourgogne. Le maire et les jurés se plaignent à leur tour des mauvais traitements infligés aux 40 bateliers, et, tout en désavouant Jean Pruneel, ils justifient cependant sa conduite en invoquant le témoignage du duc de Bourgogne, qui sait fort bien que la démolition des murs d’Audenarde était une des clauses du traité, clause qu’à sa prière ils ont bien voulu abandonner. Les commissaires partent en menaçant, et retournent à Lille. P. 210 à 223, 338, 339.
[336] La ville d’Audenarde aurait été prise le 22 février 1380 (fête de la chaire de Saint Pierre)d’après J. Meyer (_Loc. cit._, fol. 173 vº), et rendue au comte 12 jours après (5 mars), ce qui se rapproche de la date du 12 mars donnée plus loin par Froissart. Vers la même époque, du 18 février au 3 mars 1380, une émeute éclatait à Bruges, où l’échevin, Jean le Roux (_Chr. rimée_, p. 64-66), était massacré dans l’église Saint-Donat.
Un échange de dépêches a lieu. Enfin le 12 mars 1380, par l’entremise de Jean de la Faucille, de Gilbert de Grutere[337] et de Simon Bette[338], un accord se fait: Audenarde est rendu au comte, et Jean Pruneel est banni de Flandre pour avoir pris Audenarde à l’insu des Gantois; d’autre part reçoivent même châtiment Philippe de Masmines et Olivier d’Auterive, pour avoir maltraité les bourgeois de Gand. Jean Pruneel se retire à Ath[339] en Brabant, Philippe de Mamines à Valenciennes, puis, sur la plainte des Gantois, à Warlaing[340], près de Douai; les autres quittent aussi la Flandre et vont en Brabant ou ailleurs. P. 223 à 225, 339.
[337] Gilbert de Grutere, cité en 1358 et 1360 dans les _Recherches sur les corporations gantoises_ de Huyttens (p. 60 et 185), était doyen des métiers de Gand en 1381 (Kervyn, t. XXI, p. 81); sa famille figure dans l’Armorial de 1524.
[338] La famille Bette figure à l’Armorial de 1524.
[339] Belgique, prov. de Hainaut.
[340] Nord, commune d’Alnes, arr. de Douai.
Le comte fait aussitôt réparer les murs d’Audenarde, malgré la sourde opposition des Gantois. Jean de la Faucille, ne voulant pas se compromettre, se retire à Nazareth[341] près de Gand.
[341] Belgique, prov. de Flandre orientale.
Pendant ce temps, le comte se fait remettre par le duc Aubert, régent du Hainaut, Jean Pruneel, qu’on décapite à Lille[342]. Nombreuses exécutions à Ypres[343] parmi ceux qui avaient ouvert les portes aux Gantois. P. 225, 226, 339, 340.
[342] La remise de J. Pruneel entre les mains du comte de Flandre fut l’occasion de la signature d’une sorte de traité d’extradition contre les fauteurs de désordres entre le comte de Flandre, le régent de Hainaut et les ducs de Bourgogne et de Brabant, 15 avril 1380 (_Chr. belges, Cartul. des comtes de Hainaut_, t. II, p. 288-290). A la suite de ce contrat, le duc de Bourgogne chargea, le 24 avril 1380, Gérard de Ghistelles, son chambellan, de se transporter à Ath avec les gens du comte de Flandre, pour y recevoir du duc Albert trois prisonniers bannis de Gand (_Chr. belges, Cartul. des comtes de Hainaut_, t. II, p. 291); Jean Pruneel devait être un de ces trois prisonniers.
[343] Le comte entre à Ypres le 7 avril 1380 et met à mort 700 habitants (Kervyn, _Hist. de Flandre_, t. III, p. 448-449).
Toutes ces nouvelles arrivent aux Gantois, qui à leur tour redoutent les représailles du comte. «Nous aurons tout à craindre du comte et de ses barons, dit Pierre du Bois, tant que sur notre territoire il restera debout un seul château! Détruisons donc les châteaux!» Ils partent au nombre de 1500 et pendant huit jours brûlent et abattent les châteaux du pays de Gand[344], puis reviennent à la ville.
[344] Il y eut à ce propos association nouvelle entre les trois villes Gand, Bruges et Ypres (_Chr. rimée_, p. 61); les seigneurs furent chassés à Courtrai comme à Ypres (p. 62-63).
Les chevaliers et les écuyers de Flandre apprennent à Lille ces désastres: unis à leurs amis de Hainaut, ils partent aussitôt, ayant pour chef le Hase de Flandre, l’aîné des bâtards du comte, et cantonnés soit à Audenarde, soit à Alost[345], à Gavre[346], à Termonde, ils harcèlent les Gantois, les relancent jusqu’à leurs murs et détruisent leurs moulins à vent. Le jeune sénéchal de Hainaut, Jacques de Werchin, est parmi les plus ardents et se distingue entre tous; malheureusement il mourut jeune au château d’Obies[347], près de Mortagne[348]. P. 220 à 226, 340, 341.
[345] Belgique, prov. de Flandre orientale.
[346] Belgique, prov. de Flandre orientale.
[347] Nord, arr. d’Avesnes.
[348] Nord, arr. de Valenciennes.
Les Gantois veulent alors forcer Hugues, seigneur d’Antoing, qui tenait de la ville de Gand sa châtellenie de Viane[349], à les servir, sous peine de voir son château de Viane détruit. Refus du seigneur d’Antoing, qui fortifie son château et harcèle la garnison de Grammont, alliée des Gantois. D’autre part Gauthier, seigneur d’Enghien, fait beaucoup de mal aux Gantois. Et la guerre se continue ainsi, avec d’autant plus d’acharnement, que les capitaines des Gantois n’espèrent plus pouvoir sauver leurs têtes par un traité quelconque. P. 228 à 230, 341.
[349] Belgique, prov. de Hainaut, tout près de Grammont.
Pour lutter plus avantageusement contre les _chaperons blancs_, le comte rappelle alors en Flandre tous ceux qui en avaient été bannis, leur abandonne le pays; à leur tête il place le Gallois de Masmines et Pierre de Steenhuyse. Ces deux chefs de routiers pendant trois semaines tiennent et ravagent la campagne entre Audenarde et Courtrai. Rasse de Herzeele quitte alors Gand avec les _chaperons blancs_ et marche sur Deynse, croyant y trouver les gens du comte, qui se retirent à Tournai et se rassemblent dans la Pevèle[350], aux environs d’Orchies[351], de Lesdain[352], de Rongy[353] et de Warlaing, empêchant ainsi tout commerce[354] entre Douai et Lille. On craint alors que les Gantois, unis à ceux de Courtrai et de Grammont, ne viennent assiéger le comte à Lille; mais ils ne peuvent vaincre les hésitations des gens de Bruges et d’Ypres; et le siège n’a pas lieu.
[350] Pevèle ou Pévelois, région des Flandres ayant Cysoing (Nord) comme capitale.
[351] Nord, arr. de Douai.
[352] Nord, arr. de Cambrai.
[353] Belgique, prov. de Hainaut, au sud de Tournai.
[354] Le comte de Flandre avait fait prévenir les marchands de n’avoir plus à compter sur lui pour les défendre (_Chr. rimée_, p. 73).
Les Gantois, redoutant l’intervention du roi de France, l’avaient assuré de leurs bonnes intentions, affirmant qu’ils ne faisaient la guerre que pour défendre leurs franchises municipales. Le roi et le duc d’Anjou n’étaient du reste que peu disposés pour le comte de Flandre, qui avait soutenu le duc de Bretagne; et le pape Clément voyait dans ces troubles des Flandres un châtiment pour le comte, qui n’avait pas voulu se déclarer pour lui. P. 230 à 232, 341, 342.