CHAPITRE I.
_La Chronique de Flandre insérée dans le deuxième livre de Froissart.--Date de sa composition.--Ses manuscrits._
Avant d’aborder l’étude de la rédaction proprement dite du deuxième livre, il me faut dire quelques mots de la _Chronique de Flandre_ composée antérieurement par Froissart et insérée dans son deuxième livre, après l’avoir tout d’abord abrégée et façonnée au cadre général de ses _Chroniques_. Cette _Chronique de Flandre_, dont on connaît aujourd’hui trois manuscrits, commence en ces termes:
«Je, Jehan Froissart, prestre de la nation de la conté de Haynnau et de la ville de Vallenchiennes, et en ce temps tresorier et chanoine de Chimay, qui du temps passé me suis entremis de traictier et mettre en prose et en ordonnance les nobles fais et haultes advenues des grans faiz d’armes qui advenus sont tant des guerres de France et d’Angleterre comme de ailleurs, me suis advisé de mettre en escript les grans tribulations et pestillences qui furent en Flandres, et par le fait de orgueil et de ceulx de Gand, à l’encontre du conte Loys, leur seigneur, dont moult de maulx vindrent et nasquirent depuis, si comme vous orrez recorder avant en l’ystoire, et en l’incarnation commenchant l’an de grace Nostre Seigneur MCCCLXXVIII[2].»
[2] J’emprunte ce texte au ms. de la Bibl. nat. fr. 5004, fol. 1 rº.
Suit un assez long passage relatif aux contestations survenues de tout temps entre les villes de Gand et de Bruges à propos des eaux de la Lys; puis commence le corps même de la rédaction de la _Chronique de Flandre_, qu’à partir du § 101 (p. 158) de la présente édition, Froissart a intercalée dans son deuxième livre par séries de chapitres, corrigeant et surtout supprimant beaucoup[3].
[3] Buchon (t. II, p. 352-364) a comparé le texte des _Chroniques_ à celui de la _Chronique de Flandre_ donné par le ms. de la Bibl. nat. fr. 5004.
La concordance entre la rédaction des _Chroniques_ et celle des différents manuscrits de la _Chronique de Flandre_ ne cesse qu’à l’extrême fin du deuxième livre, à la paix de Tournai, en décembre 1385, après un paragraphe[4] qui dans certains manuscrits de la rédaction primitive et de la rédaction revisée, clôt le deuxième livre. Le ms. de Paris (Bibl. nat. fr. 5004) se termine par le récit abrégé de la mort de François Ackerman (août 1386); un des mss. de Cambrai (l’autre étant incomplet à la fin) va jusqu’à l’entrée du duc et de la duchesse de Bourgogne à Bruges en novembre 1386.
[4] Buchon, t. II, p. 349; Kervyn, t. X, p. 438.
Ces dates donnent la dernière limite à laquelle puisse être reportée la composition de la _Chronique de Flandre_; peut-être encore faut-il l’avancer d’un an, en supposant, ce qui est assez probable, que la narration s’arrêtait primitivement à la paix de Tournai, en décembre 1385, et que les chapitres subséquents ne sont que des additions postérieures.
Remarquons que, dans le préambule publié plus haut, le chroniqueur se nomme _tresorier et chanoine de Chimai_. C’est la première mention que l’on ait de ce titre, qui depuis 1372 était à la nomination de Gui de Châtillon, comte de Blois. Froissart, qui en juillet 1382 était encore curé des Estinnes, ne l’était donc plus quand il écrivit sa _Chronique de Flandre_. Depuis quelque temps déjà il s’éloignait de Robert de Namur; et quand le 7 décembre 1383 il vit mourir le duc de Brabant Wenceslas, un de ses protecteurs, il n’eut plus qu’à s’attacher tout entier à Gui de Blois, son «bon maistre[5]», comme il l’appelle, auprès duquel il dut achever cette chronique, dont il avait recueilli les éléments pendant ses fréquents séjours en Flandre.
[5] Buchon, t. II, p. 654; Kervyn, t. XIII, p. 18.
Des trois manuscrits qui ont conservé la _Chronique de Flandre_, et que je désigne par les lettres _F 1_, _F 2_ et _F 3_, le premier (_F 1_ = B. N. fr. 5004) contient 295 chapitres et finit au récit abrégé de la mort de François Ackerman; le deuxième (_F 2_ = Bibl. de Cambrai, ms. 677, catalogue Molinier nº 746) est incomplet au commencement, et se divise en 73 chapitres, dont les deux derniers, développés ou ajoutés postérieurement, se rapportent à la mort de François Ackerman et à l’entrée du duc de Bourgogne à Bruges; le troisième (_F 3_ = Bibl. de Cambrai, ms. 700, catalogue Molinier nº 792) n’a pas de rubriques et est incomplet à la fin.
J’ai absolument écarté ces trois manuscrits pour la constitution du texte et le relevé des variantes: ils représentent en effet un état antérieur des _Chroniques_, que Froissart a accommodé plus tard à son nouveau plan. Ce n’est que tout à fait exceptionnellement, dans le cas où tous les autres manuscrits faisaient défaut, que les leçons de ces trois manuscrits ont été adoptées, par exemple à la p. 160, l. 6-7, où la _Chronique de Flandre_ est seule à fournir la leçon _Jean d’Iorque_, forme estropiée de _Jean Doncker_, que Froissart se réservait sans doute de restituer dans une nouvelle revision de ses _Chroniques_.