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CHAPITRE III.

_1378, 6 février._ MORT DE JEANNE DE BOURBON, REINE DE FRANCE.--_1378, 3 novembre._ MORT DE JEANNE DE FRANCE, REINE DE NAVARRE.--_1378, 7 et 8 avril._ ÉLECTION DU PAPE URBAIN VI (§§ 34 à 39).

En février 1378[85] meurt par son imprudence la reine de France: malgré l’avis des médecins, elle s’était baignée, étant enceinte de sa fille Catherine, qui plus tard devait épouser Jean, fils du duc de Berry[86]. P. 47, 301.

[85] C’est le samedi 6 février 1378 que mourut en couches de sa fille Catherine la reine de France, et non _de se coupe_, par suite d’un bain, comme le dit Froissart, en la confondant avec Jeanne de France, reine de Navarre, dont il parle quelques lignes plus loin (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 413). «Ce jour de samedi environ mienuit (les _Grandes Chroniques_ disent: dix heures après midi) madame Jeanne de Bourbon, reine de France, trespassa en l’ostel royal de Saint Pol à Paris delés «M. Charles dalphin de Viennois, M. Loys, comte de Valois, madame Ysabel et mad. Katherine, enfans de elle et du roi Charles, nostre sire, son espous. Ladite mad. Ysabel assez tost après (le 23 février) ala de vie à trespassement» (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 103 vº). Jeanne de Bourbon fut enterrée à Saint-Denis le 16 février, et ses obsèques coûtèrent 8550 fr. (_Mandements de Ch. V_, nº 1658); son cœur fut déposé aux Cordeliers de Paris, qui firent ses obsèques le 18 du même mois (_Arch. Nat._, _ibid._).

[86] La princesse Catherine épousa le 5 novembre 1386 Jean, comte de Montpensier, fils du duc de Berry. Ce mariage auquel fait allusion Froissart ne permet pas de donner une date antérieure à la composition du livre II ou tout au moins de cette partie du livre II.

Bientôt après meurt aussi la sœur du roi de France, la reine de Navarre[87], dont la succession, y compris le comté d’Évreux[88], revenait à ses enfants, sous la tutelle de leur oncle, le roi de France. On ne vit pas sans murmure en France que cette succession pût être administrée par le roi Charles de Navarre, au nom de ses enfants.

[87] La reine de Navarre, Jeanne de France mourut à Évreux, non pas après Jeanne de Bourbon, comme le dit Froissart, mais bien avant, le 3 novembre 1373 (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 341), par suite d’une syncope dont elle fut prise dans un bain, où elle était _mal gardée_. C’est ce qui ressort de l’autopsie faite après la mort à laquelle se reporte Pierre du Tertre dans sa déposition du 14 juin 1378 (Secousse, _Mémoires_, t. I, 2e partie, p. 154 et t. II, p. 410).

[88] Le comté d’Évreux ne faisait point partie de la succession de la reine Jeanne; mais le roi de France, connaissant l’alliance des Anglais et de Charles le Mauvais, cherchait à s’assurer des places de Normandie. La _Chronique des Quatre Valois_ (p. 266) met dans la bouche de Charles V une réponse bien nette à son neveu Charles de Navarre, qui ne pouvait croire que son père voulût livrer aux Anglais ses châteaux de Normandie: «Beau nieps, je ne vous vueil pas tollir terre, maiz je vueil que les chasteaulx soient mis en ma main.» Le roi, comme on le voit, ne cherche pas ici à invoquer le droit des héritiers de la reine Jeanne.

Sur ces entrefaites, B. du Guesclin revient de Guyenne[89] après la campagne du duc d’Anjou et ramène avec lui le sire de Mussidan pour le présenter au roi[90]. Le roi et le connétable s’entretiennent des affaires de Navarre, sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Pour l’instant parlons du grand malheur qui affligea l’Église et fut pour la chrétienté une source de maux. P. 47, 48, 301.

[89] Le connétable était de retour à Paris avant le 25 novembre 1377, car à cette date il était présent au Parlement (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 97 vº). Le 1er décembre 1377, il cède au duc de Berry, par acte passé au Châtelet, Fontenay-le-Comte en Vendée et Montreuil-Bonnin en Poitou contre 25,000 francs (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 458-459).

[90] Raymond de Montaut, seigneur de Mussidan, qui avait juré fidélité au roi de France le 12 septembre 1377 (_Arch. Nat._, P. 133418, nº 111), fut bien reçu par Charles V, qui lui donna deux douzaines d’écuelles d’argent (_Mandements de Ch. V_, nº 1679).

On se rappelle que le pape Grégoire XI, qui résidait à Avignon, n’avait pu réussir à réconcilier le roi d’Angleterre et le roi de France. Il résolut de retourner à Rome[91], voulant ainsi échapper aux influences du roi de France et de ses frères[92]. Il fait donc faire tous ses préparatifs de départ aussi bien sur la rivière de Gênes que sur les autres chemins, malgré l’opposition des cardinaux qui redoutaient les Romains.

[91] Sur le départ de Grégoire, voy. plus haut t. VIII, p. CXLI et 228-229. L’itinéraire du pape depuis le jour de son départ d’Avignon, 13 septembre 1376, jusqu’à son entrée à Rome le samedi 17 janvier 1377, est donné très exactement par le _Journal de Bertrand Boysset_ (_Bibl. Nat._, ms. fr. 5728, fol. 4 rº à 9 vº). Ce _journal_, publié en 1876-1877 d’après un ms. incomplet dans le _Musée_ (_revue arlésienne historique et littéraire_, 3e série), a été dernièrement utilisé par M. H. Moranvillé dans son édition de la _Chronographia regum francorum_.

[92] Le pape retournait surtout à Rome par crainte d’une révolution et pour essayer de ramener à lui les Florentins révoltés (Cf. _Chronique des Quatre Valois_, p. 259).

Le roi de France apprend ce dessein, il s’en irrite et écrit aussitôt au duc d’Anjou d’aller de Toulouse à Avignon pour empêcher ce départ. Le duc d’Anjou part et arrive à Avignon où les cardinaux le reçoivent à bras ouverts. Il essaie de détourner le pape de son voyage, mais rien n’y fait; et Grégoire XI continue ses préparatifs et se dispose à envoyer à Avignon quatre cardinaux pour s’occuper des affaires d’outre-monts, se réservant les cas spéciaux sur lesquels le pape seul peut statuer. Le duc d’Anjou, désespérant de réussir, prend congé du pape, en lui montrant dans quelle triste position il mettrait l’Église, si après sa mort, la populace de Rome forçait les cardinaux à élire un pape de son choix. Malgré tout, le pape veut partir, et s’embarque à Marseille sur des galères génoises qui étaient venues le chercher. Le duc d’Anjou retourne à Toulouse. P. 48 à 50, 302.

Les galères, après un court arrêt à Gênes pour s’approvisionner, arrivent tout près de Rome. Les Romains accueillent le pape avec joie et le mènent en triomphe jusqu’au Vatican[93]. Peu de temps après, le 28 mars 1378, Grégoire XI meurt et est enseveli dans l’église Sainte-Marie-Majeure, où il avait été surpris par la mort[94]. Ses funérailles furent très belles. P. 50, 51, 302.

[93] Le pape mourut le samedi 27 (et non le 28) mars 1378, au Vatican, «agrevez de maladie de gravelle» (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 35). Cette date est donnée aussi par la partie du _Journal de Bertrand Boysset_ (_Bibl. Nat._, ms. fr. 5728, fol. 11 vº) qui, comme l’a prouvé M. P. Meyer (_Romania_, t. XXI, p. 565-569), est empruntée à une chronique latine ayant pour auteur Jacopo d’Avellino.

[94] Grégoire XI fut enseveli dans l’église de Santa-Maria-Nuova-del-Foro (auj. Sainte-Françoise-Romaine). Voy. Noël Valois, _L’élection d’Urbain VI et les origines du grand Schisme d’Occident_, p. 11 (tir. à part de la _Revue des Questions historiques_, 1890). Nous empruntons au travail définitif de M. Valois les rectifications nombreuses que demande le récit de Froissart relatif à l’élection d’Urbain VI.

Après la mort de Grégoire XI, les cardinaux se retirent au Vatican[95], désireux d’obéir dans leur choix à l’intérêt de l’Église; mais les Romains, au nombre de 30,000, s’assemblent et demandent l’élection d’un pape romain[96], sous peine pour les cardinaux de perdre la vie; ils font plus, et envahissent la salle du conclave, d’où les cardinaux doivent s’enfuir. Sous le coup des menaces, ils se réunissent de nouveau et élisent, pour apaiser le peuple, un saint homme, romain d’origine, le cardinal de Saint-Pierre[97].

[95] L’entrée au conclave eut lieu le mercredi 7 avril.

[96] Le peuple demandait un pape romain, ou _tout au moins_ italien.

[97] Francesco Tibaldeschi, archiprêtre de Saint-Pierre et cardinal de Sainte-Sabine, ne fut point fait pape. Après bien des hésitations, le conclave avait déjà nommé Barthélemy Prignano, depuis Urbain VI, quand les cardinaux, craignant d’annoncer ce choix d’un pape _italien_ au peuple de Rome qui venait d’envahir le conclave, laissèrent croire pendant quelque temps à la nomination du cardinal de Saint-Pierre, qui n’accepta jamais ce rôle (Valois, _loc. cit._, p. 52-58).

Les Romains, heureux de ce choix et fiers de leur victoire, font monter sur une mule le nouveau pape et le promènent en triomphe[98]; le vieillard, usé par l’âge (il avait bien cent ans) et les fatigues, succombe au bout de trois jours[99]. On l’ensevelit à Saint-Pierre. P. 51, 52, 302.

[98] Le seul triomphe du cardinal de Saint-Pierre consista à s’asseoir de force dans la chaise papale, coiffé d’une mitre blanche et revêtu d’une chape rouge, et à être hissé sur l’autel, pour donner aux Romains le simulacre de l’intronisation.

[99] Le cardinal de Saint-Pierre mourut le 6 septembre 1378.

Cette mort déroutait les projets des cardinaux, qui avaient espéré après deux ou trois ans transférer le siège papal à Naples ou à Gênes, loin des Romains. Le conclave se réunit donc de nouveau; et de nouveau, le peuple demande un pape romain sous peine de mort pour les cardinaux: «Donnez-nous un pape romain, qui vive avec nous; ou sinon, vos têtes seront plus rouges que vos chapeaux.» Ces menaces hâtent l’élection; et l’archevêque de Bari, Barthélemy Prignano, est nommé pape sous le nom d’Urbain VI, à la grande joie du peuple romain[100]. A ce moment il n’était pas à Rome[101], mais à Naples, je crois, où on l’envoya chercher. Il est reçu triomphalement, et sa nomination est publiée par toute la chrétienté. Les cardinaux se vantèrent d’avoir fait «bonne et digne élection»; ils se repentirent plus tard d’avoir tant parlé. Le nouveau pape révoque les grâces accordées avant lui, et les membres du clergé de tout pays vinrent à Rome en demander de nouvelles.--Revenons aux affaires de France. P. 52 à 54, 302, 303.

[100] Les cardinaux qui avaient fui du Vatican le 8 avril au soir, y revinrent le 9, pour introniser le nouveau pape Urbain VI, dont le couronnement eut lieu le dimanche 18 avril, jour de Pâques.

[101] Le nouveau pape était à Rome au moment de son élection.