CHAPITRE IV.
_Commencement de 1378._ ALLIANCE DES ROIS D’ANGLETERRE ET DE NAVARRE.--_21 juin._ EXÉCUTION A PARIS DE JACQUES DE RUE ET DE PIERRE DU TERTRE.--_20 avril._ PRISE DE POSSESSION DE MONTPELLIER PAR CHARLES V.--_1379, 4 février._ TRAITÉ ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE CASTILLE.--_1378, 27 juillet._ REMISE DE CHERBOURG AUX ANGLAIS PAR CHARLES LE MAUVAIS.--_Avril-juin._ SOUMISSION AU ROI DE FRANCE DES VILLES ET CHATEAUX NAVARRAIS EN NORMANDIE.--_Août._ LE DUC D’ANJOU MENACE BORDEAUX.--_Fin de 1378._ SIÈGES DE BAYONNE ET DE PAMPELUNE PAR LE ROI DE CASTILLE.--_1378, août._ LE DUC DE LANCASTRE VIENT ASSIÉGER SAINT-MALO.--_Septembre._ RAVITAILLEMENT DE CHERBOURG.--_Août._ MEURTRE D’OWEN DE GALLES.--_Août et septembre._ RASSEMBLEMENT D’UNE NOMBREUSE ARMÉE A SAINT-MALO.--_Septembre._ LEVÉE DU SIÈGE DE MORTAGNE. PRISE DES FORTS SAINT-LÉGER ET SAINT-LAMBERT.--_Fin décembre._ LEVÉE DU SIÈGE DE SAINT-MALO.--_1379, janvier._ CAPTURE D’OLIVIER DU GUESCLIN.--_1378, fin d’octobre._ PRISE DE BARSAC PAR LES ANGLAIS.--_1378, octobre à janvier 1379._ CHEVAUCHÉES DE THOMAS TRIVET EN GASCOGNE, EN NAVARRE ET EN CASTILLE.--_Commencement de 1379._ TRAITÉ ENTRE LES ROIS DE NAVARRE ET DE CASTILLE.--_1379, 30 mai._ MORT DU ROI HENRI DE CASTILLE (§§ 40 à 82).
Le roi de Navarre devenu veuf, les hommes de loi du royaume de France pensaient que ses enfants auraient dû être mis en possession de l’héritage de leur mère, y compris la Normandie[102], sous la tutelle de leur oncle, le roi de France, jusqu’à leur majorité. Craignant une telle chose, le roi de Navarre envoie au roi de France l’évêque de Pampelune[103] et Martin de la Carre, pour lui demander de lui rendre ses deux enfants, ou tout au moins Charles, dont le mariage avec la fille du roi de Castille se préparait[104]. En même temps il fait partir en Normandie secrètement deux autres ambassadeurs, Pierre le Basque et Ferrando[105], pour veiller aux moyens de défense de ses châteaux.
[102] Comme nous l’avons dit plus haut (p. XXXIV, note 2), le comté d’Évreux n’était pas de l’héritage de la reine de Navarre.
[103] L’évêque de Pampelune était à cette époque Martin de Zalva, qui fut nommé cardinal en 1380 par Clément VII et mourut en 1403.
[104] Il y a ici confusion dans la chronologie de Froissart: Charles de Navarre, en effet, qui avait épousé Éléonore de Castille, fille du roi Henri, le 27 mai 1375, n’arriva en Normandie que pendant le carême de 1378 (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 432) avec Jacques de Rue, auquel nous voyons attribuer à la date du 3 janvier 1378 une somme de 60 florins pour un mulet destiné au voyage de France (_Arch. de la Ch. des Comptes de Navarre_, caj. 33, nº 2{3} et nº 104). Charles de Navarre était à Montpellier le 18 février, et n’en repartait que le 1er mars (_Le petit Thalamus_, p. 395-396) pour la Normandie. De là il se rendit avec un sauf-conduit, vers la fin de mars (E. Petit, _Séjours de Charles V_, p. 64), à Senlis, auprès du roi, pour lui demander la délivrance de son familier, Jacques de Rue, qui venait d’être arrêté à Corbeil le 25 mars (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 432). Après avoir prêté serment de remettre en la garde du roi les places de Normandie, il accompagne l’armée royale. Pierre de Navarre, son frère, tombe entre les mains de Charles V, ainsi que Bonne, sa sœur, après la reddition du château de Breteuil, vers la fin d’avril 1378.
[105] Ferrando d’Ayens, maître d’hôtel de Charles le Mauvais, était déjà en 1372, avant la mort de la reine de Navarre, «gouverneur et lieutenant» des terres que le roi de Navarre possédait en Normandie (_Mandements de Ch. V_, nº 1841). Il était en Normandie, préparant tout pour la défense des châteaux navarrais, quand Charles de Navarre y arriva en mars 1378. Il accompagna le jeune prince à Senlis auprès du roi de France, qui le fit arrêter (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 433 et _Chronique du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 9) et bailler «en garde à aucuns des officiers du roy, pour mener avecques le duc de Bourgoigne en Normendie, afin qu’il luy fist rendre les dites forteresses». Ses biens confisqués, Ferrando (_Arch. Nat._, JJ 118, fol. 113 vº) fut d’abord enfermé à Caen; après la levée du siège de Cherbourg, on le transféra à Rouen (_Chr. des Quatre Valois_, p. 278). En 1387, Ferrando était encore prisonnier du roi de France (Kervyn, t. XX, p. 228). C’est par erreur que Jean Cabaret d’Orville (_Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, éd. Chazaud, p. 67) le fait mourir à Gavray par suite de l’explosion d’un baril de poudre.
La première ambassade ne réussit guère: le roi de France répond qu’il garde ses neveux auprès de lui.
Pierre le Basque et Ferrando arrivent à Cherbourg avec une grande quantité de vivres et de munitions qu’ils répartissent entre plusieurs villes et châteaux de la Normandie et visitent tout le comté d’Évreux, où ils placent des hommes à eux. Pendant ce temps l’évêque de Pampelune et Martin de La Carre reviennent trouver le roi de Navarre à Tudela, pour lui faire part du mauvais résultat de leur mission. Le roi, n’osant pas se risquer à faire la guerre sans alliances, remet à plus tard ses projets de vengeance contre le roi de France. P. 54 à 56, 303.
Le roi de France n’était pas sans avoir connaissance des préparatifs du roi de Navarre en Normandie. De plus les Anglais réunissaient secrètement une flotte, avec 2000 hommes d’armes et 8000 archers, dont les chefs étaient le duc de Lancastre et le comte de Cambridge, se préparant, au dire de bien des gens, à occuper en Normandie les villes et châteaux du roi de Navarre[106].
[106] Aux termes d’un traité conclu entre le roi de Navarre et le roi d’Angleterre, ce dernier s’engageait à aider Charles le Mauvais à s’emparer du Limousin, lui promettait le gouvernement de la Guyenne et lui fournissait des troupes contre le roi de Castille; par contre le roi de Navarre cédait aux Anglais ses châteaux de Normandie (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 420-421). C’est pour aller prendre possession de ces forteresses que le duc de Lancastre rassemblait dès le mois de janvier 1378 une nombreuse flotte et que le roi donnait pouvoir à John Merewell, en date du 28 janvier, «d’arrester toutes nefs et barges de 20 tonneaux et au dessus... devers le south et le west... pour aller en nostre service à noz gages en un viage affaire sur la meer en le mois de marcz proschein venant.» (_Rec. Off._, _French Rolls, 1 Rich. II_, part 1, m. 4). Ce «grant viage» devait compter trois mille hommes d’armes et trois mille archers (_Ibid._, _Queen’s Rem._, _Misc., Navy 609/10_), sous le commandement du duc de Lancastre (prenant le titre de roi de Castille et de Léon), qui s’engageait personnellement à fournir 500 hommes d’armes et 500 archers (_Ibid._, _Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 43).
Vers le même temps on prend en France et on amène à Paris deux secrétaires du roi de Navarre, l’un clerc et l’autre écuyer, Pierre du Tertre et Jacques de Rue. Convaincus d’avoir voulu empoisonner le roi de France pour servir les intérêts du roi de Navarre, ils sont jugés, condamnés à mort et exécutés à Paris[107].
[107] Pierre du Tertre fut pris à Bernay (voy. p. XLVI, note 132); Jacques de Rue fut arrêté à Corbeil le 25 mars 1378. Tous deux étaient accusés, entre autres crimes, d’avoir voulu empoisonner le jeune prince Charles de Navarre et le roi de France. Leur confession est relatée dans les _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 419-432 et 435-439) et la clef de la correspondance secrète existant entre Charles le Mauvais et Pierre du Tertre a été publiée par Secousse (_Mémoires_, t. II, p. 414-417), et par M. de Beaurepaire (_Chronique de Pierre Cochon_, p. 153-157). La véritable cause de leur procès était d’avoir contribué à l’alliance anglo-navarraise et voulu «livrer des chasteaulx que le roy de Navarre tenoit en Normandie aux Angloiz» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 273). Jugés et condamnés par le Parlement (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 54 vº), ils furent décapités à Paris le 21 juin 1378, «lundi après le Sacrement» (_Chr. de P. Cochon_, p. 149), la «foire du Lendit seant» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 273). Les biens de Pierre du Tertre avaient été confisqués dès le 17 avril et donnés à Jean de Vaudetar et à Gilet Malet. (Secousse, _Mémoires_, t. II, p. 369; _Arch. Nat._, JJ 112, fol. 114 vº.)
Le roi de France n’hésite plus, et résout de prendre possession en Normandie, pour lui et ses neveux, des villes et châteaux du roi de Navarre, d’autant qu’on répétait partout que le roi de Navarre allait épouser Catherine, la fille du duc de Lancastre[108], et par contre abandonner au duc tout le comté d’Évreux. Le roi de France vient donc à Rouen[109], et rassemble une armée qui, sous les ordres des seigneurs de Couci et de la Rivière[110], se rend sous les murs d’Évreux avec les deux fils du roi de Navarre, pour bien montrer que la guerre est faite dans l’intérêt de ces enfants. Mais la garnison, composée de Navarrais fidèles à leur roi, ne se laisse guère entamer. P. 56 à 58, 303, 304.
[108] Catherine, fille du duc de Lancastre et de Constance de Castille, épousa en 1393 Henri III, roi de Castille, et mourut en 1418.
[109] Durant tout l’été de 1378, la présence du roi à Rouen n’est pas signalée (E. Petit, _Séjours de Ch. V_), mais bien celle de Jean le Mercier qui prépare tout pour la guerre prochaine (Moranvillé, _Ét. sur la vie de J. le Mercier_, p. 61) et celle de B. du Guesclin, à qui le 8 mars on offre le vin (_Arch. de la Seine-Inférieure_, 1, 3, 1re col.).
[110] L’armée était commandée par le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et Bertrand du Guesclin (_Chr. des Quatre Valois_, p. 266).
Le roi de France envoie comme commissaires à Montpellier, pour prendre possession de la terre et de la seigneurie, Guillaume de Dormans et Jean le Mercier[111]. Les notables de la ville se soumettent, craignant les gens d’armes du duc d’Anjou et du connétable qui étaient proches. On garde comme prisonniers deux chevaliers, Gui de Gauville[112] et Léger d’Orgessin[113], qui représentent le roi de Navarre à Montpellier; et la ville devient française. P. 58, 59, 304.
[111] Ce fut Jean de Bueil, sénéchal de Toulouse, qui fut chargé par le duc d’Anjou de prendre possession de Montpellier, le 20 avril 1378 (_Le petit Thalamus_, p. 396) et non pas Jean le Mercier, qui de mars en mai resta en Normandie (voy. H. Moranvillé, _Ét. sur la vie de J. le Mercier_, p. 62, note 4).
[112] Gui de Gauville, qui dès 1370 était capitaine du château de Chambrais pour le roi de Navarre (L. Delisle, _Collections de Bastard_ p. 156), embrassa bien vite en 1378 la cause du roi de France et ne resta pas son prisonnier. Il obtient le 12 juillet, la restitution des biens confisqués à son père, Guillaume de Gauville (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 9 vº), le 29 le paiement par le roi d’une indemnité due à Jean de Meudon (_Mandements de Ch. V_, nº 1772) et le 30, des lettres de rémission (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 20-21).
[113] Léger d’Orgessin ne fut pas gardé longtemps prisonnier: nous le retrouvons un peu plus tard au siège de Pacy et le 29 juillet 1378, il obtient des lettres de rémission (_Arch. Nat._, JJ 114, fol. 142).
En Normandie les garnisons navarraises sont bien décidées à la résistance, celle d’Évreux entre autres, qu’assiègent les seigneurs de Couci et de la Rivière.
Le roi de Navarre, d’un autre côté, apprenant la prise de Montpellier, se décide à demander secours aux Anglais. Il envoie comme messager un clerc en qui il avait grande confiance, maître Pascal[114], qui aborde en Cornouaille et se rend à Sheen[115], puis à Londres, où il est bien reçu par le roi Richard, en présence du comte de Salisbury et de Simon Burley. Mais Richard préférait s’entendre directement avec le roi de Navarre. Pascal retourne donc en Navarre, et Charles le Mauvais s’embarque pour l’Angleterre, emmenant avec lui Martin de la Carre et Pascal[116]. P. 59 à 61, 354.
[114] A Pascal de Ilardia, secrétaire de Richard II, devait être adjoint Garcies Arnaud, sire de Garro, car le 8 avril 1378 nous trouvons la mention d’un paiement fait au patron d’une barque bayonnaise par le roi d’Angleterre pour le retour de cet ambassadeur (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 64).
[115] Sheen, localité absorbée par Richmond, aux environs de Londres.
[116] A Pascal de Ilardia étaient adjoints Charlot, le neveu du roi de Navarre, et Garcies Arnaud (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 87).
Peu avant le départ de Charles le Mauvais, le roi de France s’était assuré l’alliance du roi de Castille[117], qui avait déclaré la guerre à la Navarre. Laissant derrière lui, pour garder ses frontières contre les Espagnols, le vicomte de Castelbon[118], le seigneur de Lescun, Pierre de Bearn[119] et Pierre le Borgne, avec de nombreux gens d’armes, le roi de Navarre aborde en Cornouaille et se rend à Windsor où bientôt est conclu le traité suivant: le roi de Navarre s’engage à ne faire aucun accord avec le roi de France ou le roi de Castille, sans le consentement du roi d’Angleterre; il remet Cherbourg[120] entre les mains du roi d’Angleterre, qui en aura la garde trois ans durant, à ses frais; la souveraineté et la seigneurie en demeureront au roi de Navarre. Quant aux villes de Normandie que les Anglais pourront prendre, elles deviendront anglaises, la souveraineté en restant toujours au roi de Navarre. Le roi d’Angleterre doit immédiatement envoyer mille lances et deux mille archers à Bordeaux ou à Bayonne, pour guerroyer en Navarre contre le roi de Castille, aux frais du roi de Navarre. Le duc de Bretagne[121] était présent à la signature du traité; le duc de Lancastre et le duc de Cambridge reçoivent avis d’entrer en Normandie. P. 61 à 63, 304.
[117] La mention d’un messager et d’un chevalier du roi de Castille à la cour de France en avril et mai 1378 (_Mandements de Ch. V_, nos 1688 et 1728) se rapportent sans doute à la conclusion du traité entre les rois de France et de Castille. Henri hésita quelque temps à se déclarer pour le roi de France, et essaya même de régler un différend antérieur avec le roi de Navarre en lui cédant Lagroño moyennant 20 000 _doblas_; mais les succès du roi de France en Normandie forcèrent la main au roi de Castille, qui finit par entrer en campagne (Lopez de Ayala, _Cronicas_, éd. 1780, t. II, p. 90-91). Le traité est conclu le 4 février 1379: le roi de Castille s’engage à armer pour la saison d’été 20 galées qui doivent se réunir à la Rochelle pour de là ravager les îles anglaises; chaque galée avec son équipage coûtera 1200 francs par mois au roi de France; les profits sont partagés par moitié (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 403-405).
[118] Mathieu de Foix, vicomte de Castelbon, obtient en 1391 le comté de Foix du roi de France, qui en 1390 l’avait acheté cent mille francs à Gaston Phébus.
[119] Pierre de Béarn, frère bâtard de Gaston Phébus.
[120] Le sauf-conduit donné par Richard II au roi de Navarre pour venir en Angleterre avec 500 personnes est valable pour un an à la date du 31 mai 1378 (Rymer, t. VII, p. 196). Garcies Arnaud, un des ambassadeurs du roi de Navarre, part d’Angleterre dès le mois de juin, avec Guillaume de Farington, 100 hommes d’armes et 50 arbalétriers, pour occuper Cherbourg et Mortain au nom du roi d’Angleterre. La remise au roi Richard de ces villes, dont la deuxième n’était pas encore au pouvoir de Charles V à cette époque, avait été faite par Charles de Navarre, dit Charlot, neveu de Charles le Mauvais, le 27 juillet 1378. Dès le 20 du même mois, le roi d’Angleterre avait ordonnancé le premier paiement d’un acompte de 10 000 francs sur les 25 000 qu’il prêtait au roi de Navarre; la dernière quittance de cette somme est du mois de septembre (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 42/32_, nºs 13, 15, 22; _Ibid._, 43/8, nºs 87, 88, 99, 103, 123). Cherbourg était cédé pour 3 ans au roi d’Angleterre, qui promettait de fournir au roi de Navarre pendant 4 mois chaque année 500 hommes d’armes et 500 archers (Rymer, t. VII, p. 201). Dès le 15 juin, de Pont-Audemer, le connétable du Guesclin avait mandé aux vicomte et capitaine de Pont de l’Arche de construire un grand _engin_ qui devait être prêt à la fin du mois pour mener à Cherbourg; même ordre avait été donné à Vernon et à Louviers (_Arch. Nat._, K 51, nº 32). L’investissement de Cherbourg commence dès le mois de juillet (_Arch. Nat._, JJ 115, fol. 39).
[121] Jean de Montfort, duc de Bretagne, dont l’alliance avec la couronne d’Angleterre avait été confirmée dès 1377 par des lettres de Richard II (_Bibl. Nat., coll. Moreau 702, Bréq. 78_, fol. 53-60), avait fait partie d’octobre 1377 à janvier 1378 d’une expédition de Buckingham sur Brest, dont ne parle pas Froissart. Cette expédition, venant après celle de Gui de Brian, qu’avait fait échouer la mort d’Edouard III (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Army 49/81_), fut décidée le 10 septembre 1377 (_Ibid._, _Navy 608/2_). Le roi demande des subsides au clergé le 29 septembre (_Rec. Off., Close Rolls, 1 Rich. II_, m. 3 vº), emprunte sur ses joyaux 5000 livres (_Ibid._, _Patent Rolls, 1 Rich. II_, part. 5, m. 22) et ordonne à Buckingham d’être prêt à partir le 10 octobre (_Ibid._, _Queen’s Rem., Misc., Navy 608/2_). Le 20 octobre, la flotte part de Londres, forte de près de 2000 hommes d’armes et 2000 archers, et protégée par des nefs bayonnaises (_Rec. Off., Issue Rolls, 3 Rich. II_, m. 3), sous le commandement de Buckingham, lieutenant du roi, et de Michel de la Pole, amiral du nord. Le duc de Bretagne emmenait 200 hommes d’armes et 200 archers; Thomas de Percy, 60 hommes d’armes et 60 archers; Robert Knolles, 140 hommes d’armes et 140 archers; Jean d’Arundell, 200 hommes d’armes et 200 archers (_Rec. Off., Issue Rolls, 1 Rich. II_, m. 2), etc. La flotte entre le 9 janvier 1378 dans la rade de Brest, et Robert Knolles est nommé gardien du château (_Rec. Off., Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 4 vº) en place de l’écuyer Jean Clerc, qui avait été fait prisonnier par les Français sous les murs de la ville (_Rec. Off., Issue Rolls, 1 Rich. II_, m. 10). L’expédition rentre à Southampton le 25 janvier 1378 (_Ibid._, m. 38 rº), et, à son retour, Buckingham est aussitôt retenu au service de Richard II avec 50 hommes d’armes et 50 archers. Le 1er mai Richard II lui mande d’être à Southampton le 15 juin (_Ibid._, _Queen’s Rem., Misc., Navy 608/2_).
Le roi de France attendant les événements avec prudence, se tenait en Bretagne avec les seigneurs de Clisson, de Laval, de Beaumanoir et de Rochefort et le vicomte de Rohan[122], qui avaient mis le siège sous les murs de Brest, défendu par un écuyer anglais, nommé Jacques Clerc. Pour éviter que les Anglais ne puissent s’établir dans les villes de Normandie, le roi ordonne aux seigneurs de Couci et de la Rivière de se hâter de prendre par force ou en traitant, les villes les plus proches de la mer; et sachant que Cherbourg n’était pas de prise facile, et voulant en empêcher le ravitaillement, il envoie à Valognes[123] des gens d’armes de Bretagne et de Normandie, les Bretons sous les ordres d’Olivier du Guesclin, les Normands sous les ordres du seigneur d’Ivry[124] et de Perceval d’Esneval[125]. P. 63, 64, 304.
[122] Alain de Rohan reçoit à Paris, le 17 décembre 1377, mandat de se trouver en Bretagne à la frontière de Brest (Dom Morice, _Preuves de l’Histoire de Bretagne_, t. II, p. 184). C’est donc après cette date qu’il faut mettre le siège de Brest, pendant lequel Jacques Clerc est fait prisonnier (voy. la note précédente): on a vu que l’arrivée des renforts anglais était de janvier 1378.
[123] Valognes, commandé par Guillaume de la Haye (_Mandements de Ch. V_, nº 1825), se rend le 26 avril 1378 à du Guesclin, à Charles de Navarre et au duc de Bourgogne, qui y est encore le 28 (_Arch. Nat._, JJ 112, fol. 181). Le château ne fut pas démoli (_Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 11), et la garde, ainsi que celle de la ville, en fut confiée à Jean de Siffrevast, écuyer du roi, aux gages de 500 livres par an (_Mandements de Ch. V_, nos 1760 et 1920).
[124] Charles d’Ivry, enfant servant d’écuelle devant le dauphin en avril 1378 (_Mandements de Ch. V_, nº 1691), est fait capitaine d’Ivry le 1er juillet 1378 (_Bibl. Nat., Pièces orig._ vol. 1561): on le trouve chambellan du roi en avril 1390 (_Ibid._).
[125] Perceval d’Esneval, chevalier, est au service du connétable le 27 mai 1378 (_Bibl. Nat., Pièces orig._ vol. 1064), assiste au siège de Gavray le 31 mai 1378 (_Mandements de Ch. V_, nº 1731), sert en Picardie en juillet et août 1380 (_Bibl. Nat., Clair._ vol. 43, nº 3229 et vol. 40, nº 2995). En octobre 1397, on le trouve chambellan du duc d’Orléans et sénéchal de Ponthieu (_Bibl. Nat., Pièces orig._ vol. 1064).
Les seigneurs de Couci et de la Rivière avaient mis le siège sous les murs d’Évreux[126], une grande ville de Cotentin, tout près de la mer, qui appartenait au comté d’Évreux. Les habitants, après avoir demandé une trêve de trois jours, entrent en pourparlers, et bientôt les seigneurs de Couci et de la Rivière prennent possession de la ville au nom du roi de France, agissant comme procureur du jeune Charles de Navarre, présent lui-même. Une garnison installée, les Français viennent assiéger Carentan, belle ville et fort château situés au bord de la mer. P. 64, 65, 304.
[126] Le texte de Froissart est ici en contradiction avec lui-même, puisque après avoir raconté la prise d’Évreux, il en reparle plus loin, p. 67, 79 à 81. Le fait qu’il parle d’une grande ville de Cotentin, située près de la mer, montre qu’il s’agit d’Avranches. Certains mss., comme _B 1_, ont corrigé ici après coup _Évreux_ en _Evrenses_ (_Avranches_); d’autres, comme _B 7_, ont supprimé la phrase caractéristique d’Avranches, relative au voisinage de la mer, ou comme _B 12_, ont remplacé plus loin (p. 67, 79 à 81) _Évreux_ par _Avranches_. En adoptant la leçon _Avranches_, pour le paragraphe 46, Froissart n’en reste pas moins fautif d’avoir fait commencer la campagne de Normandie par le siège de cette ville, qui fut prise par Bertrand du Guesclin le 29 avril 1378 (S. Luce, _Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 10, note 3), alors qu’Évreux s’était rendu le samedi 17 avril (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 8 vº à 9 rº). La démolition du château est ordonnée par le roi en date du 14 juillet 1378 (_Mandements de Ch. V_, nº 1767) et est à peine achevée en 1380 (_Arch. Nat._, JJ 116, fol. 87). Le 29 juillet 1378, des lettres de rémission sont accordées à des habitants d’Avranches, anciens partisans de Charles le Mauvais (_Arch. Nat._, JJ 115, fol. 23). Au siège d’Avranches assistaient non seulement le seigneur de Couci et Bureau de la Rivière, mais Bertrand du Guesclin et le duc de Bourgogne, qui dut partir de là pour faire un pèlerinage au Mont-Saint-Michel (É. Petit, _Itinéraires_, p. 138).
Depuis la mort d’Eustache d’Aubrecicourt, les habitants de Carentan n’avaient plus de capitaine; aussi ne se sentant pas soutenus, et effrayés par le voisinage des flottes française et espagnole, qui, sous les ordres de Jean de Vienne et de l’amiral espagnol, menaçaient Cherbourg, ils traitent bientôt et se mettent en l’obéissance du roi de France, sous la réserve des droits du jeune héritier, Charles de Navarre[127].
[127] Carentan se rendit le 25 avril 1378 à l’amiral Jean de Vienne (Terrier de Loray, _Jean de Vienne_, p. 119); le château ne fut pas abattu (_Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 10-11), mais placé, ainsi que la ville, sous la garde de Guillaume de Villers, chevalier, aux gages de 800 francs par an (_Mandements de Ch. V_, nº 1758). Jean de Vienne ne devait pas être accompagné de la flotte espagnole qui n’arrivait pas en France avant le mois de juin (Terrier de Loray, _loc. cit._, p. 125, note 1).
Le château des Moulineaux se rend de même au bout de trois jours[128]; et tandis que l’armée se repose sur les bords de l’Orne, Couches ouvre ses portes aussi[129]. Les garnisons ennemies, rendues ainsi libres, se retirent à Évreux[130], dont Ferrando, un Navarrais, était capitaine. P. 65, 66, 305.
[128] Le château des Moulineaux, près de Rouen, était certainement rendu avant le 30 juin 1378, époque à laquelle des lettres de rémission sont accordées à un Raoulin le Coq, «clerc» du capitaine du château (_Arch. Nat._, JJ 114, fol. 159). Le capitaine, nommé par Charles V, fut Guillaume aux Espaulles, chevalier, aux gages de 800, puis de 300 francs par an (_Mandements de Ch. V_, nº 1791).
[129] Conches (Eure, arr. d’Évreux) avait dû se rendre en même temps qu’Évreux. Le château ne fut pas démoli (_Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 11), mais confié sans doute à la garde d’Olivier Ferron, écuyer du roi (_Mandements de Ch. V_, nº 1950).
[130] Sur le siège d’Évreux, voy. plus loin, p. LII.
Le château de Pacy se rend après deux jours de siège[131]. Les gens du roi de France conquièrent ainsi tous les châteaux et petits forts qui appartiennent au roi de Navarre[132], et le pays demeure tout entier en leur obéissance, excepté Évreux et Cherbourg. Ils mettent alors le siège devant Évreux, ville toujours fidèle au roi de Navarre et commandée par Ferrando.
[131] La reddition du château de Pacy (Eure, arr. d’Évreux), commandé par Léger d’Orgessin, est contemporaine de celle d’Évreux, étant dû comme elle à l’entremise de Barradaco de Barrante (_Arch. Nat._, JJ 120, fol. 78 vº), en tout cas antérieure au 30 juin 1378, époque à laquelle des lettres de rémission sont accordées à des partisans du roi de Navarre (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 11 et 15; Secousse, _Mémoires_, t. II, p. 438-439). La démolition du château fut ordonnée par Charles V le 2 septembre 1378, en même temps que celle des châteaux d’Anet et de Nonancourt (_Arch. Nat._, K 51, nº 36; _Mandements de Ch. V_, nº 1782). Le capitaine nommé par le roi fut Jean de Saquenville, sire de Blarru (_Ibid._, nº 1752).
[132] Froissart est très incomplet dans l’énumération des villes et châteaux de Normandie reçus en l’obéissance du roi de France: il oublie tout d’abord de mentionner ici les sièges de Pont-Audemer et de Mortain, dont il parle dans la première rédaction proprement dite de son premier livre (cf. Buchon, t. I, p. 717-718 et Kervyn, t. IX, p. 78-79). Pont-Audemer, assiégé dès le mois d’avril par l’amiral Jean de Vienne et défendu par Martin Sans Durete, se rendit à B. du Guesclin le 13 juin 1378 (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 72 vº et 125 vº; K 51, nº 31); le château fut démoli (_Mandements de Ch. V_, nº 1767). Le siège de Mortain, commencé par Colart d’Estouteville, sire de Torcy, sur l’ordre du roi, le 30 avril 1378 (_Mandements de Ch. V_, nº 1705), dura jusqu’à la fin de juillet: B. du Guesclin y paraît le 20 mai (_Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 10, note 6); le 20 juillet, l’ordonnancement d’une somme payée aux ambassadeurs de Ch. de Navarre par le roi d’Angleterre au sujet de Mortain et de Cherbourg, prouve que ces deux villes étaient toujours navarraises (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 87). Une lettre de rémission du 30 juillet montre que Mortain était rendu à cette date (_Arch. Nat._, JJ 115, fol. 59). Le château dut être démoli (_Mandements de Ch. V_, nº 1767). D’autres villes et châteaux assez nombreux sont aussi passés sous silence: _Bernay_, rendu le 19 avril 1378 par Pierre du Tertre à du Guesclin et au duc de Bourgogne; _Pont d’Ouve_; _Breteuil_, assiégé dès le 12 avril par le connétable, le duc de Bourgogne et Charles de Navarre, rendu avant le 4 mai, Pierre de Navarre étant dans cette ville; _Beaumont-le-Roger_ rendu le 6 mai au connétable et au duc de Bourgogne; _Gavray_ rendu avant le 31 mai; _Régnéville_ rendu avant le 8 juin; _Anet_, _Chambrais_, _Breval_, _Ivry_, _Orbec_, _Nogent-le-Roy_, _Rugles_, _Nonancourt_, _Saint-Sever_, _Tinchebray_ (voy. _Arch. Nat._, JJ 112 et 113; L. Delisle, _Mandements de Charles V_; Le Prévost, _Mém. et notes pour servir à l’hist. du dép. de l’Eure_, t. I, p. 422-423, 215-216; S. Luce, _Chr. du Mont-Saint-Michel_, t. I).
Dès le mois d’avril le roi de France confisque les biens des partisans du roi de Navarre qu’il distribue aux siens, cherche l’apaisement en accordant un grand nombre de lettres de rémission, nomme de nouveaux capitaines et gardes des villes et châteaux, et ordonne la démolition de la plupart des forteresses (_Arch. Nat._, JJ 112, fol. 113; Secousse, _Mémoires_, t. II, p. 369-373).
Le roi de Navarre était retourné chez lui, comptant sur l’aide des Anglais, qui se faisait attendre. Le duc de Lancastre et le comte de Cambridge, avant même que le traité eût été signé avec Charles le Mauvais, avaient été retardés par les vents contraires et par la difficulté de rassembler à Southampton 4000 hommes d’armes et 8000 archers. Ce ne fut donc que peu avant la Saint-Jean (24 juin) qu’ils purent partir. En passant à Plymouth, leur flotte se grossit de celle du comte de Salisbury et de Jean d’Arondel[133], qui allaient en Bretagne ravitailler Brest[134] et Hennebont, mais elle doit s’arrêter à l’île de Wight, pour attendre les nouvelles. On apprend alors que la flotte française tient la mer. On renvoie donc à Southampton Jean d’Arondel avec 200 hommes d’armes et 400 archers pour parer à toute surprise. P. 66 à 68, 305.
[133] La flotte de Jean d’Arondel, garde de Southampton, forte de 200 hommes d’armes et 200 archers était prête à Southampton dès le 17 mars. Les armements continuent (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 62), et le 13 juin, le duc de Lancastre décide que la moitié de cette flotte ira ravitailler Cherbourg (_Ibid._, _Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 1 vº).
[134] Le duc de Bretagne avait cédé Brest aux Anglais pour la durée de la guerre moyennant la somme de 1000 livres sterling le 5 avril 1378 (Rymer, t. VII, p. 190-192), et Robert Knolles remit la garde du château aux chevaliers Richard Abberbury et Jean Golofre, le 10 juin 1378, qui le 20 mai 1379 le remirent à Thomas de Percy et Hugues de Calverley (_Rec. Off., Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_ m. 11 rº). Dès le commencement de 1378 le ravitaillement de Brest fut une des constantes préoccupations des Anglais (_Ibid._, _French Rolls, 1 Rich. II_, part. 2, m. 17; _Ibid._, _Queen’s Rem., Misc., Realm of France 482/26_, etc.). Thomas Norwich était gardien des vivres et des munitions de Brest jusqu’en 1381 (_Ibid._, _Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 62 rº).
Le roi de France, craignant un débarquement des Anglais, avait fait par tout le royaume un mandement général des chevaliers et écuyers. D’autre part le duc d’Anjou[135] avait retenu un grand nombre de gens d’armes, voulant assiéger Bordeaux[136] et Blaye[137]; avec lui se trouvaient le duc de Berry, son frère, le connétable et la fine fleur de la noblesse de Gascongne, d’Auvergne, de Poitou et de Limousin. Le duc d’Anjou avait de plus, avec le consentement du roi, levé une aide qui pouvait bien monter à 1 200 000 francs; mais il ne put agir comme il voulait[138], car le roi rappela le duc de Berry et le connétable, ainsi que les barons qui pouvaient l’aider contre les Anglais. La taille levée par le duc d’Anjou n’en fut pas moins payée. P. 68, 69, 305.
[135] A la suite de la prise de possession de Montpellier par Jean de Bueil, le duc d’Anjou avait fait en mai 1378 un voyage dans cette ville, où il avait convoqué les communes des sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire pour leur demander de nouveaux subsides; puis il s’était rendu à Nîmes, qui se montrait mal disposée à voter la taille demandée. Il était de retour à Montpellier le 17 juin et à Toulouse au commencement de juillet; il passait à Moissac le 26 juillet et s’arrêtait à La Réole le 3 août. C’est là qu’il apprit que le roi de France rappelait auprès de lui le connétable et le duc de Berri (Dom Vaissete, t. IX, p. 866-868).
[136] Les préparatifs du duc d’Anjou dataient du mois de mai et, le 1er juin, le conseil de Bordeaux prenait des mesures pour résister à l’armée du duc, qui avait passé la Gironde et s’acheminait vers la ville (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Realm of the Fr. 470/5_).
[137] Gironde, ch.-l. d’arr.
[138] En s’en retournant, le duc d’Anjou mit le siège devant Bazas (19 août 1378), qui avait été ravitaillé dès le 23 juillet par la ville de Bordeaux (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Realm of Fr. 470/1_); il était de retour à Toulouse le 6 octobre (Dom Vaissete, t. IX, p. 868).
Pendant ce temps, le roi Henri de Castille avec 20 000 hommes assiégeait Bayonne par terre, tandis que sur mer[139] deux cents vaisseaux commandés par Ruy Dias de Rojas, Fernand de Séville, Ambroise Boccanegra, Pedro de Velasco et Ambroise de Calatrava, bloquaient le port. Malgré l’habileté de son capitaine anglais, Mathieu de Gournai[140], la ville aurait succombé à l’attaque des Espagnols, si une épidémie n’eût éclaté parmi l’armée assiégeante, enlevant les trois cinquièmes de ses hommes. Le roi Henri, sur le conseil d’un nécromancien de Tolède, lève le siège et vient se reposer à la Corogne[141], tandis que les Espagnols et les Bretons se retirent dans les petits forts qu’ils avaient pris, et que le connétable de Castille avec 10 000 Espagnols met le siège devant Pampelune, défendu par le vicomte de Castelbon, le seigneur de Lescun et le Basque, à la tête de deux cents lances. Le roi de Navarre attendait toujours à Tudela[142] l’armée anglaise, forte de 1000 hommes d’armes et de 2000 archers qui, sous les ordres du seigneur de Neuville et de Thomas Trivet, faisait à Plymouth ses préparatifs pour aller à Bordeaux, sans pouvoir opérer sa traversée pendant plus de quatre mois, tous les grands bateaux anglais étant employés par le duc de Lancastre.
[139] Au 12 mars 1378, la flotte fournie par Bayonne au roi d’Angleterre ne comptait guère que 11 nefs et barges sous le commandement de l’amiral de Bayonne (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 36).
[140] Mathieu de Gournai, sénéchal d’Aquitaine, est nommé sénéchal des Landes le 2 août 1378 (_Rec. Off., Vasc. Rolls, 2 Rich. II_, m. 6).
[141] En Galice.
[142] En Navarre.
Le duc de Bretagne vient trouver à cette époque[143] le comte de Flandre, son cousin, qui, à la grande indignation du roi de France, le garde auprès de lui plus d’un an et demi. P. 69, 70, 305.
[143] C’est dans le courant de 1378, sans doute en mai (Kervyn, t. XXIII, p. 445), que le duc de Bretagne dut passer en Flandre, après l’expédition dont il est parlé plus haut, p. XLIII, note 121.
Le duc de Lancastre attendait toujours à l’île de Wight le vent favorable pour partir. Avec lui étaient le comte de Salesbury, amiral de la mer, le comte d’Oxford, connétable de l’armée, le comte Richard d’Arondel, et autres vaillants écuyers et chevaliers[144]. Quand le vent est enfin favorable, la flotte anglaise se dirige vers la France[145]; et ayant appris que l’armée française est devant Évreux et la flotte française dans les eaux de Cherbourg, le duc de Lancastre côtoie la Normandie et passe devant Cherbourg. Il ne rencontre point les vaisseaux français, car l’amiral Jean de Vienne était à Harfleur[146]. Les Anglais continuent à naviguer vers la Bretagne jusqu’à Saint-Malo, où ils prennent terre[147]. Le capitaine de la ville, un Breton du nom de Morfouace[148], s’apprête à soutenir le siège, avec l’aide de deux cents hommes d’armes que lui amenèrent le vicomte de la Bellière, Henri de Malestroit et le seigneur de Combourg. P. 70 à 72, 306.
[144] Parmi les chevaliers que Froissart ne nomme pas, il faut citer Philippe et Pierre de Courtenai, Thomas de Percy, ce dernier retenu depuis le 30 janvier 1378 (_Rec. Off., Issue Rolls, 1 Rich. II_, m. 20; _Ibid._, _Queen’s Rem., Misc., Navy 609/10_) et Buckingham, qui emmenait 500 hommes d’armes et 50 archers (_Ibid._, _Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 126). La flotte quitte l’île de Wight, le 17 juin (_Ibid._, _Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 38 rº).
[145] C’est sans doute pendant cette expédition, au commencement de juillet, que le comte Richard d’Arondel et Pierre de Courtenai subirent en mer la défaite sanglante à laquelle fait allusion le marquis Terrier de Loray (_Jean de Vienne_, p. 125-127).
[146] En septembre 1378, le capitaine de Harfleur était le sire de Torcy, qui avait fait fermer le havre par des chaînes (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 112 vº).
[147] Le duc de Lancastre était devant Saint-Malo en août 1378 (_Chr. des Quatre Valois_, p. 274-275).
[148] Guillaume Morfouace, écuyer, que nous retrouverons plus tard, lieutenant du capitaine de Saint-Malo en janvier 1374 (_Bibl. Nat., Pièces orig._, vol. 2050) est en Bretagne sous les ordres de Bertrand du Guesclin en juillet, septembre et décembre 1379, ayant 10 écuyers avec lui (_Bibl. Nat., Clair._, vol. 78, nos 6139-6141).
Jean d’Arondel, apprenant que la mer est libre, part de Southampton avec ses 200 hommes d’armes et ses 400 archers, arrive à Cherbourg, où il est bien accueilli, et remplace la garnison navarraise par une garnison anglaise[149]. Pierre le Basque, l’ancien capitaine, reste seul avec les Anglais. Au bout de quinze jours Jean d’Arondel retourne à Southampton, dont il était capitaine; et la garnison de Cherbourg, bien établie dans la place, n’a plus qu’à guerroyer contre les gens d’armes français de Valognes. P. 72, 73, 306.
[149] Le voyage de Jean d’Arondel eut lieu du 1er au 16 septembre 1378; il transportait avec lui, non seulement des hommes d’armes, mais encore des chevaux et des vivres (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 42/22_).
Les Anglais avaient mis le siège devant Saint-Malo, et ravageaient le pays tout à l’entour. Les vivres ne leur manquaient pas; ils avaient près de 400 canons à leur disposition. Les assauts étaient fréquents et dans l’un d’eux succomba un chevalier anglais, nommé Pierre l’Estrange, ce qui mécontenta fort le duc de Lancastre. P. 73, 74, 306.
Revenons à Owen de Galles: depuis un an et demi, il assiégeait la ville de Mortagne[150], commandée par le syndic de Latrau, quand il reçut la visite d’un gentilhomme gallois nommé Jacques Lamb, venu secrètement d’Angleterre pour venger sur lui la mort du captal de Buch, mort tristement dans la prison du Temple à Paris. Ce gentilhomme se fit si bien voir d’Owen, en lui parlant la langue de son pays et en l’assurant que les Gallois désiraient toujours le voir revenir comme leur seigneur, qu’il le nomma son chambellan et lui accorda toute sa confiance. On sait que Owen était le fils d’un prince de Galles que le roi d’Angleterre avait fait mettre à mort. L’enfant dépouillé de ses terres et chassé de son pays, s’était réfugié à la cour du roi Philippe de France qui l’éleva avec ses neveux d’Alençon et autres. Owen assista à la bataille de Poitiers, puis alla guerroyer en Lombardie, et en France de nouveau, où le roi et tous les barons l’estimaient fort. Nous allons dire comment il mourut. P. 74 à 77, 306, 307.
[150] Owen de Galles n’était guère arrivé sous les murs de Mortagne qu’à la fin de l’année 1377; et c’est à la fin de juillet 1378 que Robert Pfister, écuyer, vint au siège de Mortagne s’entendre avec Jean (et non pas Jacques) Lamb au sujet du meurtre d’Owen de Galles (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Realm. of Fr. 470/1_). Jean Lamb était arrivé avec deux valets et avait reçu 522 livres pour son harnais de guerre (_Ibid._).
Owen avait l’habitude pendant le siège de Mortagne de venir le matin, quand le temps était beau, s’asseoir dehors en face du château et de se faire peigner. Jacques Lamb l’accompagnait souvent et l’aidait à s’habiller. Un matin qu’Owen avait envoyé Jacques Lamb lui chercher son peigne, celui-ci revint avec une petite dague et le poignarda. Cela fait, il courut à la porte du château, se fit reconnaître et fut conduit devant le syndic de Latrau, qui accueillit fort mal le traître[151]. P. 77, 78, 307.
[151] D’après un compte cité par M. Kervyn (t. XXII, p. 25-26) le meurtre d’Owen de Galles fut payé 20 livres, à la date du 4 décembre 1378. Le même compte nous apprend que Jean Lamb était écossais, et non gallois. Quelques mois plus tard, en octobre 1379, Jean Lamb part de Plymouth pour la Guyenne avec 10 hommes d’armes (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Army 50/9_). Il vit encore en 1381, et reçoit à cette époque pour ses gages et ceux de sept hommes d’armes dans les guerres d’Aquitaine 105 fr. (Rymer, t. VII, p. 325).
Owen fut enseveli dans l’église Saint-Léger. Cette mort, que déplora le roi de France, ne mit pas fin au siège de Mortagne; car, désireux de venger leur capitaine, les chevaliers bretons, poitevins et français, comptaient sur le manque de vivres pour faire un jour ou l’autre capituler la place[152]. Parlons maintenant du siège d’Évreux, poussé vivement par les seigneurs de Couci et de la Rivière. P. 78, 79, 307.
[152] La ville de Mortagne avait été ravitaillée à plusieurs reprises par les soins du conseil royal de Guyenne à Bordeaux, le 31 mars 1378 (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Realm of Fr. 470/5_) et le 23 juillet (_Ibid._, 470/1).
Le roi de France, qui était alors à Rouen[153], désirait que la ville fût prise le plus tôt possible, car il avait besoin de tous ses gens d’armes pour combattre les Anglais en Bretagne. Aussi les assauts étaient-ils fréquents, et les assiégeants ne manquaient pas non plus de faire savoir aux habitants qu’ils avaient tort d’écouter les conseils du Navarrais Ferrando et qu’ils feraient beaucoup mieux de se rendre à leur seigneur naturel Charles de Navarre, héritier légal de sa mère. Menaces et raisonnements agirent si bien que les bourgeois traitèrent avec le seigneur de Couci[154]. Ferrando, retiré dans le château, essaie de résister; mais bientôt il se rend, et obtient de se retirer à Cherbourg avec tous ses gens et ses bagages. L’armée française reste en Normandie, et le seigneur de Couci et autres chefs vont à Rouen conférer avec le roi au sujet du siège de Saint-Malo. P. 79 à 81, 307, 308.
[153] Charles V, qui était resté à Senlis jusqu’au 8 avril 1378, n’était pas à Rouen, mais à Paris du 10 au 28 (É. Petit, _Séjours de Charles V_, p. 65).
[154] La ville d’Évreux se rend le 17 avril 1378 (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 8 vº à 9 rº), grâce à la complicité de Barradaco de Barrante, navarrais (_Ibid._, fol. 11 vº et JJ 120, fol. 78 vº). Un nouveau capitaine, Jean de Meudon, est nommé, que nous voyons apparaître dès le 24 avril (_Arch. Nat._, JJ 112, fol. 111 vº). Quant à Ferrando, qui était alors prisonnier du roi de France, sa présence à Évreux et à Gavray, dont il était capitaine, doit être reportée au moment où, avant l’arrivée de Charles de Navarre en Normandie, il cherchait à préparer contre Charles V la défense des places du roi de Navarre. C’est à la même époque que nous retrouvons aussi sa trace à Gavray (_Arch. Nat._, JJ 118, fol. 52 vº).
La perte de Saint-Malo, c’était l’affaiblissement de la Bretagne. Aussi le roi de France rassemble-t-il sous les murs de la ville une nombreuse armée: il mande auprès de lui les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche, le dauphin d’Auvergne, le comte de Genève, Jean de Boulogne, le connétable Bertrand du Guesclin[155] et ses routiers angevins, poitevins et tourangeaux, les maréchaux de Blainville et de Sancerre, Olivier de Clisson, le vicomte de Rohan[156], les seigneurs de Laval, de Retz, de Rochefort, de Dinan, de Léon et autres barons bretons. Jamais si grande assemblée n’eut lieu en Bretagne: dix mille hommes d’armes et cent mille chevaux. Anglais et Français sont séparés par la rivière, et demandent la bataille; mais le roi de France, craignant un échec, retarde toujours. P. 81 à 83, 308.
[155] Le connétable était présent au siège de Saint-Malo en août et septembre 1378, au moins du 26 août au 16 septembre, et correspondait à cette époque avec le duc de Berry, en ce moment à Bourges (_Arch. Nat._, KK 252, fol. 181 vº).
[156] Le 15 octobre 1378 le seigneur de Rohan figure dans une montre, sous le gouvernement d’Olivier de Clisson, passée à la bastille de Gouesnou près de Brest (Dom Lobineau, _Histoire de Bretagne_, t. II, p. 578).
Une fois le connétable essaie d’attirer le duc de Cambridge de l’autre côté de la rivière qu’on pouvait traverser à marée basse, mais la mer montante empêche le combat. P. 83, 84, 308.
Voyant qu’ils ne peuvent surprendre les Français et que la campagne s’éternise en escarmouches de fourrageurs, les Anglais se décident à creuser une mine pour entrer dans Saint-Malo. P. 84, 85, 308.
Tandis que Jacques de Montmaur, Perceval d’Esneval, Guillaume de Moncontour et Jacques de Surgières, à la tête de leurs Bretons et Poitevins, assiègent Mortagne, voulant venger la mort d’Owen de Galles, une grande flotte anglaise se rassemble à Plymouth, composée de 120 vaisseaux et de 40 barques, portant mille hommes d’armes et deux mille archers. Ce sont d’une part les quatre capitaines Thomas Trivet[157], Guillaume le Scrop, Thomas Abingdon et Guillaume Cendrin, qui doivent porter secours à la garnison de Mortagne, et à Mathieu de Gournai, défendant Bayonne; de l’autre, le seigneur de Neuville[158], qui, nommé sénéchal de Bordeaux, va soutenir le roi de Navarre contre les Espagnols. La flotte, profitant du vent, part et entre à Bordeaux, la nuit de la nativité de Notre-Dame, le 8 septembre 1378. P. 85, 86, 308, 309.
[157] L’engagement de Thomas Trivet de servir en Guyenne sous Mathieu de Gournai, sénéchal de Guyenne, avec 80 hommes d’armes et 80 archers, est du 10 mars 1378 (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 30); il emmenait avec lui Geoffroi d’Argentan (_Ibid._, _Issue Rolls, 1 Rich. II_, m. 21). Ils partirent de Plymouth au commencement de juillet, sur 10 nefs de Zélande retenues à cet effet (_Ibid._, _Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nos 51 et 127).
[158] Jean de Neuville, qui portait depuis peu le titre de lieutenant du roi en Guyenne, était accompagné du captal de Buch (_Rec. Off., Vasc. Rolls, 1 Rich. II_, m. 2), et apportait à Bordeaux des fonds et des munitions (_Ibid._, _Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 115; _Ibid._, _Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 31 vº).
Quand les Bretons et Poitevins qui assiègent Mortagne, voient passer cette flotte, ils se décident à accepter les conditions du traité que précédemment leur avait faites le syndic de Latrau; mais celui-ci, comptant être secouru, refuse à son tour.
Aussitôt installé à Bordeaux, le seigneur de Neuville fait un mandement de chevaliers et écuyers gascons et en rassemble quatre mille, avec lesquels il part pour faire le siège de Mortagne. Les Bretons et Poitevins ne les attendent pas, et se retirent en Poitou, laissant seulement dans le fort Saint-Léger[159] une route de Bretons et de Gallois, du parti d’Owen de Galles. P. 87, 88, 309.
[159] Charente-Inférieure, canton de Pons.
Les barons d’Angleterre et les Gascons descendent la Garonne, et viennent assaillir le fort de Saint-Léger; mais ce premier assaut ne réussit pas. P. 88, 89, 309.
Le lendemain, le seigneur de Neuville fait remplir de terre les fossés qui entourent le fort. Les Bretons se voient perdus et entrent en pourparlers: ils rendent le fort et peuvent se retirer où ils veulent. Le syndic de Latrau est alors ravitaillé dans Mortagne, la garnison est augmentée, et l’armée du seigneur de Neuville retourne à Bordeaux par la Garonne. P. 89, 90, 309.
Après leur retour, ils apprennent qu’à six lieues de là, en Médoc, les Bretons occupent le fort de Saint-Lambert[160] et ravagent le pays. Le seigneur de Neuville, accompagné d’Archambaud de Grailly, de Pierre de Rauzan, du seigneur de Duras et de Thomas de Curton, part aussitôt avec trois cents lances gasconnes, pour assiéger le château défendu par un écuyer breton, nommé Virelion. Après trois jours de siège, les Bretons traitent et se retirent en Poitou. Le seigneur de Neuville remet le château en état et y laisse pour le garder un écuyer gascon nommé Pierre de Pressac[161], puis retourne à Bordeaux, pour attendre des nouvelles du roi de Navarre, dont la capitale, Pampelune, était assiégée par l’infant de Castille. P. 90 à 92, 309, 310.
[160] Gironde, canton de Pauillac.
[161] De la famille de Preissac, qui comptait parmi ses membres Bermond Arnaud, syndic de Latrau en 1364 (_Bibl. Nat., Pièces orig._, vol. 2375).
Le siège de Saint-Malo durait toujours, et le capitaine Morfouace résistait vaillamment aux 400 canons anglais qui tiraient nuit et jour sur la forteresse. D’autre part les deux armées, séparées par un bras de mer, ne pouvaient en venir aux mains. Aussi les rencontres se bornaient-elles à quelques escarmouches entre fourrageurs. Les Anglais continuaient à creuser leur mine, qu’en une nuit Morfouace et les siens purent détruire, grâce à la négligence du comte Richard d’Arondel. P. 92 à 94, 310.
Cette résistance fait réfléchir les Anglais qui, ayant perdu leur saison, songent à rentrer en Angleterre, ne pouvant creuser une nouvelle mine à l’approche de l’hiver. Le duc de Lancastre et le comte de Cambridge donnent donc le signal du départ, et l’armée anglaise arrive bientôt à Southampton, où elle est licenciée. Durant ce temps, Jean d’Arondel[162], capitaine de Southampton, était parti pour secourir à Cherbourg Jean de Harleston et sa garnison. P 94, 95, 310.
[162] Jean d’Arondel, nommé capitaine de Cherbourg dès le 10 septembre 1378 (_Rec. Off., Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 8 vº), s’engage le 12 octobre 1378 à garder la ville avec 300 hommes d’armes, 200 archers et 60 «balistiers», y compris les compagnies du roi de Navarre qui y sont déjà (_Ibid._, _Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 134). Il dut arriver à Cherbourg à la fin de novembre ou au commencement de décembre 1378; en tout cas il y est présent le 11 (_Ibid._, _Misc. 42/32_, nº 8), et un mandement du roi d’Angleterre en date du 12 décembre (_Ibid._, nº 4) ordonne le payement d’une somme de 1000 marcs pour le ravitaillement de la place.
Après la levée du siège de Saint-Malo[163], l’armée française se divise: la plus grande partie, les grands barons, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche, le dauphin d’Auvergne, renvoient leurs gens dans leurs foyers; plusieurs d’entre eux viennent vers le roi à Rouen. Quelques Bretons et quelques Normands s’établissent à Valognes, à sept lieues de Cherbourg, espérant rencontrer Jean d’Arondel qui venait de ravitailler cette ville et qui ravageait le pays. Mais dans une reconnaissance que fait Olivier du Guesclin, frère du connétable, avec quarante lances, il est surpris dans les bois par Jean d’Arondel et Jean Coq[164], un écuyer navarrais, et fait prisonnier avec dix ou douze autres[165]. Le reste de ses hommes peut retourner à Valognes et raconte l’événement à Guillaume des Bordes et à ses compagnons. P. 95 à 98, 310.
[163] Le siège de Saint-Malo fut levé à la fin de décembre 1378: nous trouvons mention, à la date du 27, de personnages _revenant_ du siège de Saint-Malo (_Arch. Nat._, JJ 114, fol. 18). A cette date Charles V n’était pas à Rouen.
[164] Ce Jean Coq avait été envoyé en juin 1378 à Southampton au duc de Lancastre (_Rec. Off., Issue Rolls, 1 Rich. II_, part 2, m. 8).
[165] La prise d’Olivier du Guesclin et de ses compagnons ne fut qu’un épisode du siège de Cherbourg, qui commencé en juillet 1378 (cf. plus haut, p. XLII, note 120) exigea de longs préparatifs (_Mandements de Ch. V_, nº 1786) et fut poussé avec activité d’octobre à décembre 1378 par Jean le Mercier (H. Moranvillé, _Ét. sur la vie de J. le Mercier_, p. 65-66) et par Bertrand du Guesclin, logé à l’abbaye hors Cherbourg. Le froid obligea l’armée royale à lever le siège, et Guillaume des Bordes resta seul avec quelques troupes pour observer l’ennemi (_Chr. des Quatre Valois_, p. 276-277). Quant à Olivier du Guesclin, transporté à Cherbourg, puis en Angleterre, il fut attribué comme prisonnier à Gui de Brian, à Mathieu de Gournai et à Richard de Abberbury, le 20 octobre 1379 (Rymer, t. VII, p. 230). Le 10 septembre 1380, un sauf-conduit est accordé aux porteurs de la rançon (_Ibid._, p. 271) et le 13 juillet 1381 un autre sauf-conduit est donné à diverses personnes, entre autres à Bertrand du Guesclin, fils d’Olivier, qui viennent chercher le prisonnier à Calais (_Ibid._, p. 320). Un mandement de Charles VI, daté du 16 décembre 1381, est relatif à la rançon d’Olivier du Guesclin (_Arch. Nat._, KK 327, fol. 5 vº et _Mus. Brit., Add. Charters_ 17 927).
La rançon d’Olivier du Guesclin fixée à 40 000 francs, se partagea entre Jean Coq et Jean d’Arondel, qui retourna bientôt à Southampton, laissant à Cherbourg avec le capitaine Jean de Harleston, plusieurs chevaliers anglais tels que Jean de Copelant, Jean Burley et Thomas Pickworth.
Parlons maintenant de Jean de Neuville, sénéchal de Bordeaux, de Thomas Trivet et des autres. P. 98, 99, 310.
Jean de Neuville attendait toujours à Bordeaux des nouvelles de la guerre de Navarre. Apprenant que quelques gens d’armes bretons et gascons occupent Barsac[166] et ravagent le pays, il envoie contre eux le sénéchal des Landes, Guillaume Elmham, et Guillaume le Scrop, avec deux cents lances et deux cents archers. Cette troupe rencontre à une lieue de Barsac 120 lances ennemies, commandées par Bertrand Raymond, qui est vaincu et fait prisonnier: ses hommes sont tous tués ou pris; et la garnison se rend moyennant la vie sauve. P. 99 à 101, 310, 311.
[166] Gironde, arr. de Bordeaux.
Le soir de la Toussaint 1378, les Anglais rentrent à Bordeaux, où est arrivé le même jour, sans prévenir, le roi de Navarre, qui vient demander à l’armée anglaise de l’aider, suivant le traité passé avec le roi d’Angleterre, à faire lever le siège de Pampelune assiégé par Jean de Castille. Les Anglais lui promettent de se joindre à son armée, quand il l’aura rassemblée. Trois jours après, le roi de Navarre s’embarque pour retourner à Saint-Jean-Pied-de-Port. P. 101, 102, 311.
Tandis que le roi de Navarre va et séjourne à Bordeaux, Jean de Castille, fils du roi Henri, et le connétable du royaume, Pierre Manrique, assiègent Pampelune, avec d’autres barons et chevaliers de Castille, qui précédemment avaient déjà pris et brûlé les villes de Lerin et de Viana près de Logroño[167].
[167] Ces trois villes sont en Navarre.
Le seigneur de Neuville, connaissant le traité qui unit le roi d’Angleterre et le roi de Navarre, résout d’envoyer au secours de ce dernier six cents lances et mille archers, commandés par Thomas Trivet[168]. P. 102, 103, 311.
[168] Un mandement de Richard II, daté de Westminster 1er août 1378 et adressé à Jean de Neuville, fait mention de 500 hommes d’armes et de 500 archers accordés au roi de Navarre pour 4 mois à dater de l’arrivée des troupes à Saint-Jean-Pied-de-Port _(Rec. Off., French Rolls, 2 Rich. II_, m. 15).
Thomas Trivet fait aussitôt des préparatifs, et, avec ses gens d’armes, tous Gascons, quitte Bordeaux[169] et prend le chemin de Dax. Arrivés à Dax, ils apprennent que le roi de Navarre rassemble son armée à Saint-Jean-Pied-de-Port, et s’en réjouissent. L’idée première de Thomas Trivet était de marcher droit devant lui et de se joindre au roi de Navarre. Il en est déconseillé par son oncle, Mathieu de Gournai, capitaine de Dax, qui l’engage à s’attaquer d’abord aux forts occupés par les Bretons et les Français entre Dax et Bayonne. C’est ce que fait Thomas Trivet, qui prend successivement le fort de Montpin[170], occupé par les Bretons et commandé par Taillardon, un écuyer du comté de Foix, le fort de Claracq[171], occupé par les Gascons et commandé par un Breton bretonnant, Yvonnet Apprissidi, et le fort de Bésingrand[172], commandé par un écuyer gascon, Roger de Morlac[173]. P. 103 à 105, 311.
[169] Thomas Trivet et ses compagnons ne quittèrent Bordeaux qu’après le 12 octobre 1378: à cette date Thomas Trivet, André Andax et Monnot de Plaissan s’engagent pour quatre mois au service du roi de Navarre, qui doit leur bailler la garde de la ville de Tudela (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Army 50/1)_. Thomas Trivet avait 300 lances avec lui (Lopez de Ayala, t. II, p. 92). Dès le 18 mai 1378, le roi de Navarre achetait à Bayonne des arcs et des flèches destinés aux mercenaires anglais (_Arch. de la Ch. des Comptes de Navarre_, caj. 36, nº 6).
[170] J’ignore quelle est cette localité: peut-être Montfort (Landes).
[171] Basses-Pyrénées, canton de Thèze.
[172] Basses-Pyrénées, canton de Lagor.
[173] A cette date, nous ne trouvons qu’un _Gui_ de Morlac, au service du connétable en 1378 (_Bibl. Nat., Pièces orig._, vol. 2055).
De là ils arrivent à Tasseghen[174], château situé à trois lieues de Bayonne. Les Bayonnais, qui avaient eu beaucoup à souffrir de ce château, accourent au nombre de 500, pour aider au siège et amènent avec eux la plus grosse machine de siège qui soit dans Bayonne. Après quinze jours, le château se rend et la garnison est conduite à Bergerac. Les Bayonnais paient aux Anglais 3000 francs pour être maîtres du château et le démolir pierre par pierre. P. 105, 106, 311.
[174] Peut-être Hastingues (Landes, canton de Peyrehorade), qui n’est pas loin de Bayonne.
Cependant l’hiver approche, et le roi de Navarre ne voit pas arriver les Anglais à Saint-Jean-Pied-de-Port. D’une part il peut compter sur la fidélité de Perducat d’Albret[175] à Tudela, du comte de Pailhas et de Roger, son frère, à Miranda[176], de Raymond de Bagha à Los Arcos[177]; mais d’un autre côté, les vivres commencent à manquer dans Pampelune, malgré l’activité du vicomte de Castelbon et de ses compagnons; de plus toute la campagne est occupée par les Espagnols. Le roi envoie donc Pierre le Basque en message vers Thomas Trivet, qu’il rencontre sous les murs du château de Pouillon[178] en Bayonnais. Thomas Trivet promet de marcher sur Pampelune, aussitôt après la prise du château de Pouillon; ce qui a lieu au bout de deux jours. P. 106 à 108, 311, 312.
[175] Nous retrouvons plus tard (29 décembre 1378) aux Arcos «Bertrucat de Labrit», qui reçoit 700 flor. de l’alcade et des jurés (_Arch. de la Ch. des Comptes de Navarre_, caj. 36, nº 54).
[176] En Navarre, sur l’Èbre.
[177] En Navarre.
[178] Landes, arr. de Dax.
Thomas Trivet, Mathieu de Gournai et leurs gens d’armes retournent donc à Dax et s’y reposent quatre jours. Le cinquième ils partent, Mathieu pour Bayonne, et Thomas Trivet pour Saint-Jean-Pied-de-Port, où il trouve le roi de Navarre, qui avait convoqué son armée à Miranda, pour combattre les Espagnols assiégeant Pampelune.
Ceux-ci, apprenant qu’ils vont avoir devant eux une armée de vingt mille hommes d’armes, y compris les archers, abandonnés par l’infant de Castille, que son père rappelle, et redoutant les rigueurs de l’hiver, renoncent au siège et se retirent à Logroño et à San Domingo[179]. P. 108, 109, 312.
[179] San Domingo de la Calzada, près de Logroño.
Le roi de Navarre et les Anglais arrivent alors à Pampelune, où ils se reposent deux ou trois jours; puis chacun prend ses quartiers d’hiver. Les Anglais vont à Tudela; le comte de Pailhas et son frère, à Corella; le seigneur de Lescun, à Puente-la-Reyna; le vicomte de Castelbon, à Miranda et Monnet de Plassac, à Cascante[180]; le roi de Navarre reste à Pampelune. Les Espagnols étant partis, le roi de Castille se retire à Séville.
[180] Toutes ces villes sont en Navarre.
Cependant Thomas Trivet, se reprochant d’être jusque-là resté inactif en Navarre et voulant profiter de cet hiver exceptionnellement doux, résout de tenter une chevauchée en Espagne, conjointement avec le comte de Pailhas et Roger, son frère. Ils se rassemblent donc à Tudela, et partent la veille de Noël, au nombre de huit cents lances, douze cents archers et autant d’hommes de pied. Ils arrivent au pied du Moncayo[181] qui sert de limite à l’Aragon, à la Castille et à la Navarre. P. 109 à 111, 312.
[181] Le Moncayo forme la limite des provinces de Soria, de Calatayud et de Saragosse.
Ils décident de marcher de nuit et d’aller prendre d’assaut la ville de Soria[182], avec trois cents lances divisées en trois routes, ayant à leur tête le comte de Pailhas, le vicomte de Castelbon et Thomas Trivet. Malheureusement la neige vient à tomber en telle abondance qu’ils doivent s’arrêter, et perdent leur chemin. P. 111, 112, 312.
[182] Sur le Douro.
La surprise était manquée. Le jour suivant, après une escarmouche sous les murs de Soria, où se distingue Raymond de Bagha, les Anglais et les Navarrais repassent le Moncayo et retrouvent le reste de leurs gens. Le lendemain, jour de la Saint-Étienne (26 décembre), ils brûlent quelques villages, entre autres Agreda[183], et entrent à Cascante. P. 112, 113, 312, 313.
[183] Prov. de Soria, sur le Moncayo.
Résolu de se venger, le roi Henri de Castille écrit à son fils de convoquer immédiatement ses vassaux, qu’il rejoindra bientôt.
Durant ce temps Thomas Trivet fait une nouvelle pointe sur Alfaro[184], qu’il ne peut prendre grâce à l’attitude énergique des femmes de la ville. P. 113 à 115, 313.
[184] Sur l’Èbre.
Quinze jours après, l’infant de Castille arrive à Alfaro avec 20 000 hommes de pied et de cheval. Le roi de Navarre convoque alors tous ses gens à Tudela, en attendant la bataille, tandis que Jean de Castille, quittant Alfaro, va rejoindre à San Domingo l’armée amenée par le roi Henri, qui se dispose à assiéger Tudela. Le roi de Navarre sent qu’il va perdre la partie: aussi, malgré l’opposition des troupes anglaises qui veulent combattre, il consent à traiter. Une trêve de six semaines est d’abord conclue, pendant laquelle les négociations se font[185]. On pense tout d’abord à marier l’infant de Castille à la fille du roi de Navarre, mais la chose étant impossible, car l’infant était déjà fiancé, on songe à donner à Charles de Navarre la fille du roi Henri de Castille. Pour cela le roi Henri s’engage à demander au roi de France de laisser Charles revenir en Navarre: ce qu’il fait et obtient. Le roi de Navarre livre en gages pour dix ans au roi Henri ses villes et châteaux d’Estella, de Tudela et de la Guardia[186]; le roi Henri rend aux Anglais Pierre de Courtenai et le seigneur de Lesparre. P. 116 à 118, 313.
[185] Les préliminaires de la paix eurent lieu à Burgos; elle fut signée en 1379 à San Domingo de la Calzada par les deux rois là réunis. Lopez de Ayala (t. II, p. 102) cite un plus grand nombre de places qui furent livrées comme gages par le roi de Navarre: Los Arcos, St-Vincent, Lerin, etc. Le roi de Castille se réservait par le traité de rester l’ami du roi de France.
[186] Laguardia, dans les Provinces Basques.
Pour payer les gages des Anglais, le roi de Navarre doit envoyer le vicomte de Castelbon[187] emprunter 20 000 francs au roi d’Aragon, qui accorde volontiers le prêt en gardant comme gages les villes de Pampelune, Miranda, Puente-la-Reyna, Corella et Saint-Jean-Pied-de-Port. Les Anglais retournent alors à Bordeaux et de là en Angleterre, et le mariage se fait de Charles de Navarre et de Jeanne, fille du roi de Castille[188].
[187] Avant de servir d’intermédiaire entre le roi d’Aragon et le roi de Navarre, le vicomte de Castelbon avait déjà en 1378 prêté de l’argent à ce dernier, comme le montre un compte des _Archives de la Chambre des Comptes de Navarre_ (Reg. 161): «Otro empriestamo del vizconte de Castelbon para pagar los gages de Mossen Thomas Trevet et para Mossen Ramon de Bagas, 2100 flor.» D’après Lopez de Ayala (t. II, p. 102), c’est le roi de Castille, et non le roi d’Aragon qui, prenant comme gage le château de la Guardia, prêta au roi de Navarre 20 000 _doblas_ pour payer ses mercenaires.
[188] Le mariage entre Charles, fils de Charles le Mauvais, et Éléonore (non pas Jeanne) de Castille, avait eu lieu le 27 mai 1375; voy. plus haut p. XXXVIII, note 104.
La même année meurt[189] le roi Henri de Castille, auquel succède son fils aîné Jean, qui de l’accord des prélats et des barons est proclamé roi d’Espagne, de Castille, de Galice, de Séville et de Cordoue. C’est alors qu’éclate la guerre entre le Portugal et la Castille: nous en reparlerons plus loin; revenons pour l’instant aux affaires de France. P. 118, 119, 313.
[189] Henri de Castille mourut le 30 mai 1379 à San Domingo de la Calzada, à l’âge de 46 ans passés: il fut enterré à Burgos; Froissart donne plus loin (p. LXII) des détails sur les événements qui ont accompagné la mort du roi Henri.