‹ Chroniques du lundiChapitre 1 sur 29 · Chapitre 1 Lundi, 21 septembre.

Chapitre 1 Lundi, 21 septembre.

Vous savez, c’est le bazar de la cathédrale.
Une nouvelle déjà vieille de huit jours, et que personne n’ignore ; il y en a même à qui elle fait mal au cœur, vis-à-vis du gousset. Mais, bast ! on se guérit aisément de ces petites saignées faites au porte-monnaie, et d’ailleurs, le beau moyen de refuser à ces jolies quêteuses qui viennent solliciter si gentiment votre contribution à la dépense commune !

Cependant, il serait intéressant, si la chose pouvait être possible, de constater dans l’addition des recettes, combien d’argent a été donné pour la seule considération de venir en aide à l’œuvre de la cathédrale, combien pour des motifs de respect humain, combien pour les beaux yeux de celle-ci ou parce que l’on n’avait pas le courage moral de refuser à celle-là ? Mais il ne faut pas ainsi disséquer toutes les bonnes actions ; leurs véritables intentions connues, on ne croirait plus jamais au bien.

C’est invitant et gai tout de même, chaque soir à la cathédrale. Ces couleurs vives, ces lumières se reproduisant sur les pittoresques décors, les fleurs, les jeunes femmes aux comptoirs, ou circulant dans les allées avec leur petite écharpe bleue ou rose, attachée au bras, forment une scène ravissante. Et quand il y a des habits noirs pour servir d’ombre et mettre le tout en relief, je vous assure que le tableau est parfait.

La foule est là bruyante, amusée : on s’aborde sans se connaître, – le bon prétexte que ces billets de loterie pour se voir de plus près ! – on se groupe, on rit, on cause et les bons mots se croisent pétillants comme une fine mousse de champagne.

Le long des murs et des lourds piliers, loin des centres tapageurs, des amoureux se sont rejoints, et se promènent à petits pas, parlant tout bas et lentement, Dieu sait de quelles insignifiances, mais heureux, satisfaits, le paradis dans le cœur.

Plus tard, dans quelques années, quand aux sons majestueux de l’orgue, les célébrants entonneront, au milieu des flots d’encens, devant un peuple à genoux, les graves antiennes liturgiques, il se trouvera quelque jeune femme qui, frôlant de sa main gantée le bras de ce monsieur en tenue digne à ses côtés, lui dira :

— T’en souvient-il, Henri ? C’était là, tu sais, là que tu m’as dit…

Mais lui, froid, correct, sévère, l’interrompra d’un geste. Il y a des redites qui peuvent être fort gênantes quand les circonstances ne sont plus les mêmes.

Pourtant, oui, il se souvient, lui aussi.

Pendant quelques instants, les autels, les longs cierges, les blancs surplis disparaissent à ses yeux ; il ne revoit plus que les buffets chargés de fleurs et de bibelots, une foule bruyante qui circule et là-bas, où sont maintenant ces gros anges joufflus en adoration, lui et elle, égrenant ensemble, d’une voix émue, les litanies de l’amour… Ah ! le temps si beau de folies si bêtes !

Une installation de tous les temps et où il se fait toujours un bon débit, c’est celle des crèmes à la glace. Tout le monde y vient, depuis les bonnes mamans qui ne craignent pas d’ajouter des glaces aux neiges de leurs cheveux, jusqu’aux bambins, comparant leurs verres entr’eux, pour savoir lequel est le plus rempli.

Les jeunes gens y conduisent galamment les dames, mais, puisque mon impartialité de chroniqueuse m’oblige à tout dire, je dois ajouter, que, sur le nombre, quelques-uns ne s’y rendent qu’à leur corps défendant, plutôt conduits que conduisant, par un essaim de rieuses fillettes dont les insinuations, plus transparentes que délicates, ont eu raison des récalcitrants.

Puis les couples qui s’en viennent deux à deux choisir leur petite table : celle-ci ? Non, l’autre, plus au fond, dans la pénombre projetée par les sapins, garantissant des regards curieux et des oreilles indiscrètes.

Laissons-les. Ils commandent tout, ne touchent à rien, et paient royalement ; c’est avec ceux-là que la recette s’élèvera plus rapidement. Ce sont eux, je vous le dis, qui bâtiront la cathédrale Saint-Pierre et le monument national.

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