Chapitre 2 Lundi, 19 octobre.
Moi, je suis curieuse.
Il s’en trouve qui n’aiment point à avouer ces petites choses-là, mais, ça m’est bien égal. Je crois qu’il vaut encore mieux le reconnaître soi-même et courir la chance d’être poliment contredite, qu’attendre qu’on vienne vous en accuser, car, alors, ce n’est plus la même chose, ah ! non, plus la même chose du tout.
Toujours est-il que j’avais une envie furieuse de voir de près cette petite guérisseuse de Ste-Cunégonde, dont les journaux ont tant parlé, et qui semble trouver tant de sympathie, chez nos bons Québecquois. Justement, je rencontre, il y a quelques jours, une mienne amie, que, pour rendre mon récit plus intelligible, nous nommerons Constance :
— Françoise, me dit-elle, veux-tu venir avec moi, chez l’enfant prodige de Ste-Cunégonde ? Je souffre depuis huit jours d’un vilain accès de dyspepsie, et j’aime encore mieux essayer la guérisseuse que la diète ; c’est ma seule alternative.
— Volontiers, ma chère, répondis-je magnanimement. L’amitié n’est pas un vain mot : en son nom je braverai les quolibets, les sarcasmes, les moqueries et t’accompagnerai jusqu’au bout dans ton pèlerinage.
Intérieurement, j’étais charmée. Il m’en coûtait un peu de n’y aller qu’en simple curieuse, mais avec une invalide, une vraie, le cas était différent. Nous hélons la première voiture disponible, et fouette, cocher !
Nous débutons par frapper à la mauvaise porte, – il y en a deux qui ont le même numéro, – et la bonne voisine répond à nos excuses réitérées en disant que nous n’étions pas les seules à commettre cette méprise ; vingt fois par heure, elle est demandée à la porte par des éclopés de toute espèce.
— Mon mari trouve, ajouta-t-elle plaisamment, que mon voisinage avec la petite guérisseuse et le fait que nos deux logements portent le même numéro, devraient m’autoriser à guérir un peu de mon côté.
En attendant, il fallait chercher plus haut et grimper un escalier, bonté divine ! un escalier étroit, et raide, près duquel la tour de madame Malbrouck pâlirait assurément.
— D’abord, si nous redescendons sans nous rompre le cou, dit Constance, s’arrêtant essoufflée, ce sera déjà un miracle.
— Accordé, répondis-je.
Nous entrons. Nouveau désappointement. Une dame de la rue Sherbrooke avait envoyé sa voiture prendre la petite et son père, mais si nous voulions accepter des sièges, elle ne pouvait tarder, parce qu’il y avait déjà quelque temps qu’elle était partie. Nous nous asseyons dans une espèce de passage, servant à la fois de salon et de salle d’attente. Sur les murs sont accrochés quelques portraits fantaisistes, des cartes d’annonces en luminées, et sur une petite table, recouverte d’un tapis de laine rouge, le portrait d’un abbé des environs de Montréal, souvenir reconnaissant d’une cure dite merveilleuse ; au bas du portrait, – hommage symbolique, – on avait déposé une longue plume d’oie. Tout était propre et bien rangé ; le petit rideau flottant à la fenêtre entr’ouverte était d’une blancheur de neige.
De l’autre côté, une smalah d’enfants faisait un tapage assourdissant ; les chants de quelques-uns alternaient avec les criailleries de quelques autres, et dans les clameurs qui s’élevaient il était fortement question de souper.
Enfin, des pas pesants se font entendre dans l’escalier ; c’est le père qui monte, tenant sa petite fille dans ses bras. Une enfant de huit ans à peine et de taille plus petite que son âge ne pourrait le faire croire ; plutôt jolie, avec ses grands yeux bruns et sa bonne physionomie où se lisent la candeur et la simplicité. Une enfant, quoi ! Rien qui indique la duplicité ou une précocité trop marquée.
On nous fait passer dans un appartement plus spacieux, une chambre à coucher, qui sert en même temps, il est facile de le voir, de salle de consultation et d’opération. On y voit des plumes un peu partout, au pied du lit, sur le bureau de toilette, ici et là. Il doit s’en faire un débit énorme dans cette maison.
Je pris la main de l’enfant dans la mienne, une bonne petite main ronde et potelée, et lui demandai son âge, son nom, d’où lui venaient ces médailles suspendues à son cou. Une d’elles lui avait été donnée, répondit-elle, par M. le curé dans sa visite, l’autre, représentant Ste-Anne, avait été achetée au sanctuaire même de la grande thaumaturge. Elle répondait distraitement, comme un peu ennuyée, et je ne m’en étonne pas, quand je songe au nombre de questions qui ont dû lui être posées par tant d’autres personnes.
Puis, tout à coup, d’un petit air docte, très grave :
— Qu’avez-vous ? dit-elle.
— Rien, me hâtai-je de dire. C’est mon amie, là, qu’il faut soigner.
Et donnant mon siège à Constance, j’allai m’asseoir près de la mère qui venait d’entrer dans la chambre. Pendant ce temps, la malade faisait, un peu à contre-cœur, je l’avoue, le récit de ses maux. La petite Rose Délima s’emparant de la première plume qui s’offrit à sa main se mit à frotter la partie affectée, en disant du ton de quelqu’un qui récite une leçon :
— Faites une neuvaine à Ste-Anne et vous serez guérie.
— Tout de suite ? demanda Constance.
— Non, répliqua-t-elle, – manière de ne pas se compromettre, je suppose, – ça prendra un peu de temps.
— Occupez-vous pas, dit la mère, qui paraissait avoir de la foi pour tout le monde, ça va être vite fait. Y a des dames qui ont commencé à ressentir du soulagement, au bout d’une heure.
Pauvre femme ! fatiguée, harassée par ces longs jours d’ouvrage, au milieu de cette masse grouillante d’enfants tapageurs, elle était encore dérangée, à toute minute, par un flot de visiteurs et d’infirmes jusqu’à une heure avancée de la soirée.
Pendant que la petite était au plus fort de son œuvre de miracle, j’ouvrais un feu interrogatif du côté de la mère.
Comment s’était-on aperçu que l’enfant possédait ce prétendu don de guérison ?
C’est elle-même, paraît-il, qui avait demandé de soigner un petit frère, – charitybegins at home, – lequel s’était brûlé, un bon jour. Sous l’attouchement de ses doigts bienfaisants, la blessure s’était cicatrisée en quelques jours. Longtemps, on avait dérobé au public la science occulte de l’enfant, mais une voisine ayant été guérie, ne put taire ni sa reconnaissance, ni sa langue ; le bruit s’en répandit partout et, depuis ce jour, qui date du printemps dernier, une affluence considérable s’est constamment portée à Ste-Cunégonde.
— Lors de sa naissance, ou dans la suite, y a-t-il eu quelque manifestation extraordinaire ? demandai-je encore.
— Non, répartit la mère ; à part d’être la septième fille, ça été une enfant comme les autres.
À mon avis, c’était suffisant. Quand on est la septième fille, on a bien droit à quelque compensation. Personne qui ne soit assez peu raisonnable pour refuser cela.
Puis, me hasardant sur un terrain brûlant :
— Vous avez entendu parler, continuai-je, de cette circulaire du cardinal, défendant à ses diocésains d’avoir recours à votre petite fille, comme guérisseuse ?
— Oui, répondit la mère, d’un ton un peu bourru, si elle disait des méchantes paroles encore, on pourrait dire… Ça n’impose pas, reprit-elle d’un air triomphant, qu’elle a été demandée à Québec plusieurs fois depuis. J’en arrive justement encore cette semaine, on a été pour une dame du faubourg St-Jean, qui avait la figure joliment équipée par une dartre chancreuse. La dame était si contente de Rose qu’elle lui a fait poser son portrait et je vous assure qu’elle se ressemble comme deux gouttes d’eau.
La petite alla chercher la photographie en question et nous la montra, écoutant avec satisfaction tous les compliments qu’on voulut lui faire. C’était bien ressemblant, en effet ; son petit minois était fidèlement reproduit, et jusqu’à la fameuse plume blanche que l’enfant tenait dans sa main, un peu comme on tient un cierge.
— C’est vingt-cinq cents pour avoir mon portrait, fit l’enfant comme j’allais le lui remettre.
Ça fera une femme d’affaires, ou je m’y connais peu.
— À quoi s’occupe-t-elle tout le long du jour ? fis-je, reprenant mon interrogatoire.
— Voyez-vous, c’est pas une enfant qui aimait à jouer comme les autres enfants, elle a jamais été ricaneuse et à c’te heure, elle ne s’occupe que de ses malades.
Mais pour le moment, une paire de souliers, cuir au naturel, que son père lui avait achetée le jour même, occupait toute son attention. Elle les ôtait et les remettait sans plus se soucier de notre présence.
— Mouman, j’aime pas des souliers jaunes comme ça, moi. Poupa m’a dit qu’il les ferait noircir.
— C’est bon, ma petite fille, tu t’arrangeras avec ton père…
— Je veux les faire noircir tout de suite, insistait l’enfant…
Pour le coup, nous en avions assez. D’un commun accord, nous nous levâmes pour prendre congé de l’enfant-prodige dont les aspirations ne convenaient guère, à notre avis, à la position surélevée qu’elle occupe dans le monde des merveilles.
Sur le palier, nous avons croisé un grand dadais de garçon, avec un œil à Paris et l’autre à Versailles, qui venait les faire mettre d’accord pour quand il lui plairait de faire des yeux doux.
Si quelqu’un s’intéresse à la santé de Mademoiselle Constance R… qu’il sache qu’il lui est impossible de digérer la seule mention de son voyage à Ste-Cunégonde.
Moi, je ne suis pas si ingrate. Je reconnais en toute sincérité, avoir été bel et bien guérie… de ma curiosité.
q