Chapitre 28 Lundi, 19 décembre.
Dimanche prochain, la Noël, puis, le jour de l’an.
Deux grandes fêtes inséparables qui arrivent en se donnant la main. Avec les Rois, elles forment une trinité de réjouissances qui se trouvent toutes résumées dans cette appellation : les fêtes.
C’est un grand mot à la campagne. Longtemps à l’avance on en parle, et, mariages, noces et réunions sont renvoyés à cet heureux temps.
— Quand viendrez-vous nous voir ? demande-t-on.
— Aux fêtes, est-il répondu.
Pour faire tel achat, donner tel festin, étrenner une toilette, on attend aux fêtes. Aux fêtes ! toujours aux fêtes !
À la ville, on y met un peu moins d’enthousiasme. On appelle bien ça « les fêtes » aussi, mais plutôt parce que l’usage en a consacré l’expression que parce qu’elles mettent au coeur une joie spécialement exhubérante.
Aussi, pour être franc, c’est le jour de l’an qui met son ombre au tableau. Les visites sont détestables, on redoute l’instant où il faudra secouer la main de tant de monde, formuler une infinité de souhaits dont aucun ne sera inédit, dire un tas d’affabilités que l’on répudie tout bas dans son for intérieur, en se donnant les plus dures épithètes.
D’aucuns passeraient encore par-dessus ces désagréments, s’il ne fallait pas à tout cela ajouter l’inconvénient plus grave encore de donner des étrennes. Ce n’est pas la moindre considération, quand on réfléchit que les présents de Noël et du jour de l’an se font, maintenant, avec une richesse et une profusion qui doivent faire brèche à la bourse des donataires.
Ainsi, soit qu’il nous afflige en nous forçant à dire nos adieux à l’année qui s’en va, soit qu’il ramène plus particulièrement le souvenir de ceux qui ne sont plus, soit à cause de tous les salamalecs qu’il impose, le jour de l’an est une cause d’ennui pour beaucoup de gens.
Il n’y a guère que les enfants qui le voient approcher avec une joie sans mélange.
Encore ne faut-il pas dire : tous les enfants.
Combien à qui Santa Claus ou le Petit Jésus n’iront pas faire visite et ne laisseront derrière eux aucun jouet, aucune friandise pour égayer un peu la tristesse de leur sombre réduit.
De ce temps-ci, les vitrines rivalisent de magnificence. Tous les marchands, depuis les grands magasins jusqu’aux échoppes d’un sou, ajoutent à profusion des articles nouveaux à leurs étalages. On veut attirer les regards, exciter les convoitises, allécher la clientèle, et rarement on manque son coup.
Mais, il y a une foule qu’on attire comme les autres, dont on excite les convoitises, sans profit, cependant, pour les exposants, et chez laquelle le spectacle de ces richesses ne laisse qu’une grande douleur au coeur.
À la Compagnie générale des Bazars, on a fait un déploiement plus qu’ordinaire de joujoux pour enfants.
Rien ne manque, depuis le petit soldat, fusil au bras, jusqu’à l’élégant trousseau de la gentille poupée.
Si vous voyiez chaque jour, comme je le vois, le nombre d’enfants qui, le nez collé sur la vitrine, examinent avec avidité ces merveilles si cruellement, ce semble, exposées devant eux, vous n’auriez pas envie de sourire, je vous assure, de leurs petites mines chagrines et toutes chiffonnées.
Ils sont là, à double rang souvent, repaissant leurs yeux de toutes ces belles choses qu’ils osent à peine rêver de posséder. Pourtant, le plus minime de ces jouets, ce polichinelle de cinq sous, les rendrait si heureux !
C’est alors, quand les bonheurs se vendent à si bon marché, qu’on regrette de ne pouvoir puiser largement dans une bourse bien garnie.
Il y a aussi des enfants à l’intérieur, mais ils sont accompagnés de leur riche maman et viennent choisir leurs cadeaux.
Dans un de ces magasins où j’entrai la semaine dernière pour acheter, moi aussi, de modestes étrennes, une troupe de marmots bouleversait, remuait partout, très excitée. Un garçonnet entre autres, de sept à huit ans, furetait sur toutes les tables pour choisir lui-même ses étrennes.
D’abord, il aurait voulu tout avoir, ceci, cela, encore cette autre chose. À la fin, il se fixa sur une chèvre d’immenses proportions et dont le mécanisme ingénieux en haussait la valeur jusqu’à soixante dollars.
Naturellement, la mère, ayant encore une foule d’emplettes à faire, hésitait avant d’acheter un objet aussi dispendieux ; l’enfant suppliait sa maman, elle-même très ennuyée et bien embarrassée.
Presque tous ces petits bonshommes et ces petites bonnes femmes ont dû sortir, ou lassés, ou mécontents, ou désappointés.
Ces jouets qu’on leur donne n’auront même pas le mérite de la nouveauté. Ils regretteront souvent telle ou telle autre chose, et, le jour de l’an n’aura plus cet air de fête que nos enfantines imaginations lui prêtaient autrefois.
Il me semble que la bonne vieille coutume vaut mieux : celle qui nous faisait coucher le soir avec cette délicieuse attente de ce qui devait nous arriver pendant la nuit. Les rêves qui agitaient notre sommeil étaient couleur de rose, cette nuit-là ; de bien bonne heure, le lendemain, nous étions éveillés et commencions l’inspection de nos étrennes.
Ô les joyeuses surprises, ô les ravissantes extases que nous avions alors ! Rien que d’y penser, j’en ai l’âme tout émue. Je ne sais pourquoi on prive les enfants de ces douces jouissances.
Il en est que les rigueurs du sort traitent plus rudement encore. Ce sont ceux-là qui m’intéressent par-dessus tout et qui ont droit aux sympathies.
Ça devrait être une de nos préoccupations que de rendre l’enfance heureuse. Tant de misères l’attendent dans la vie, qu’au moins, on devrait illuminer de quelques rayons de soleil les jours qui précèdent les luttes.
À cet âge, il est bien dur de souffrir déjà, et qui peut dire tout ce que le coeur d’un enfant renferme de tristesse ?
« Si j’étais grande dame » comme dans la chanson, je ferais en sorte que chaque mère de famille eût quelque chose à mettre dans le bas de son petit à la veille de Noël. Pas tant de présents utiles, mais des bonbons, des jolis riens qui vont plus sûrement au coeur des enfants, et leur font plus de plaisir que tout le reste. C’est leur fête, fêtons-la comme on l’aime à cet âge.
Tous les grands magasins donneraient volontiers, je n’en doute pas, à un comité de dames qui voulût bien s’en charger, les jouets un peu défraîchis des années précédentes, ceux que les mains capricieuses ont maniés, puis jetés de côté, les livres d’images trop feuilletés qui ne plaisent plus à la clientèle élégante, pour être distribués parmi ces pauvres déshérités.
Quel beau jour de l’an ce serait pour tout le monde : pour les bienfaiteurs comme pour les petits protégés !
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