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Chapitre 27 Lundi, 31 octobre.

La veille de la Toussaint ! Brrr… qu’il fait froid !
Pas ce froid de la température qui vous saisit à la figure, aux mains, aux pieds, mais cet autre froid qui glace l’âme, étreint le coeur et vous met dans la tête les idées les plus ternes et les plus sinistres.

C’est le temps des ciels mornes, des bises sifflantes, des pluies glaciales et des brouillards épais.

C’est l’automne, « l’automne aux tristes jours », dit la chanson, qui mesure du même coup l’éternité de l’amour à la durée des roses.

Hélas ! est-il bien sûr que quelques amours durent aussi longtemps !

Mais, nous voici au trente-et-un octobre, Hallow-E’en, comme l’appellent les Anglais.

Les superstitions populaires ont donné à ce jour un caractère particulier : car, il n’y a pas un autre jour dans l’année, je crois, auquel il soit attaché un plus grand nombre de pratiques superstitieuses.

C’est ce soir que les charmes et les philtres font le plus d’effets et que l’art divinatoire révèle ses secrets avec les meilleurs succès.

De plus, on assure que les enfants venant au monde la veille de la Toussaint, sont capables de voir et de converser avec les fées, les esprits et les sorciers.

C’est en Angleterre et en Écosse surtout, que ces croyances sont le plus universellement reconnues. C’est dans ces pays, d’ailleurs, qu’elles ont pris leur origine, pour se répandre ensuite dans les autres parties du monde.

Comment ont-elles traversé les mers, et, comment surtout les retrouvons-nous dans les campagnes canadiennes les plus éloignées des grands centres, là, où, depuis un temps immémorial, on ne trouvait pas une famille anglaise à plusieurs lieues à la ronde, c’est ce que j’ignore.

Je constate seulement que, d’aussi loin que date le réveil de ma mémoire, je me rappelle avoir vu célébrer le premier novembre, par des conjurations innocentes et des pratiques superstitieuses. Et on tenait ces coutumes de nos mères, qui les tenaient elles-mêmes de celles qui les avaient précédées.

En fermant les yeux, aujourd’hui, il me semble encore repasser devant mon esprit toutes les scènes d’alors : la grande salle pleine de lumière : le bon feu flamboyant au craquement de ses bûches de bois : les épais rideaux bien tirés devant les fenêtres, tandis que le vent soupirait et que la pluie, souvent la neige, faisaient rage au dehors.

Une bonne odeur de pommes rôtissantes régnait dans l’atmosphère attiédie de la pièce. Sur la longue table, où tant de fois, j’aime à lui rendre ce témoignage, on a rompu le pain de l’amitié, étaient disposés les accessoires nécessaires aux conjurations du sort.

D’abord trois soucoupes : une pleine d’eau, l’autre de terre, mais la troisième doit rester vide.

Que celui ou celle qui veut consulter le destin, se couvre les yeux d’un bandeau et aille toucher, au hasard, l’une des trois soucoupes. Si c’est dans l’eau que ses doigts vont tremper, c’est un signe d’heureux mariage, si c’est la terre, c’est qu’on doit partir avant longtemps, « les pieds devant » pour le cimetière : enfin, si c’est la troisième, cela veut dire célibat perpétuel.

J’ai déjà lu quelque part que Burns donne cette pratique comme étant originaire de son pays, et qu’elle s’observe encore parmi les montagnards écossais, à chaque vigile de la Toussaint.

Une autre coutume plus amusante consiste à jeter un anneau de mariée dans de la pâte détrempée pour les crêpes. Quand on en fait faire une jolie pile, et que l’anneau se trouve bien dissimulé dans l’amoncellement, on apporte le plat sur la table et la maîtresse de maison coupe le tout en parts égales qu’elle distribue à ses hôtes. La personne à qui échoit l’anneau se marie dans l’année.

S’il arrive que ce soit un vieux marié que le sort favorise, des éclats de rire saluent cette abondance de biens, laquelle, – contrairement à ce que le proverbe nous enseigne, – pourrait nuire quelquefois.

Si cette superstition n’est pas canadienne, elle mériterait de l’être, à cause des crêpes.

On dit encore qu’une jeune fille, seule avec une chandelle dans une chambre obscure, et, qui mangerait une pomme devant un miroir, verrait la figure de son futur mari derrière son épaule, et son visage se réfléter dans la glace devant elle.

C’est ce que j’appellerais volontiers un moyen héroïque, et, pour l’essayer, il faut plus qu’une bonne dose de curiosité.

Connaissez-vous ce que c’est de faire tourner le crible ?

Cette cérémonie, dont la seule évocation est bien propre à faire dresser les cheveux sur la tête, consiste à se rendre à la grange en un soir comme celui-ci, et, à imprimer au crible un mouvement de rotation en prononçant certaines paroles. Alors, la figure du personnage que l’on évoque vient continuer le mouvement.

Je ne crois pas que cette superstition, qui, dans ce cas, perd son ton d’innocent amusement, se pratique très souvent.

Cependant, elle a déjà été mise à exécution puisqu’elle a donné lieu à des légendes qu’on raconte encore pendant les longues soirées d’hiver.

Et voici comment on rapporte que la brune Mina, au lieu d’apercevoir son bien-aimé, ne vit qu’un effrayant cercueil recouvert d’un drap blanc ; ce qui faillit la faire mourir de frayeur.

Si la gentille enfant ne tomba pas sous la faux de la sinistre moissonneuse, son fiancé, lui, fut enlevé dans toute la vigueur de son printemps, avant que l’année ne fut écoulée.

Une autre fillette aperçut, elle, la silhouette du « malin, » – il ne faut jamais à la campagne, après le soleil couché, appeler le diable de son nom, – et, on ne sait ce qui serait advenu, si elle ne se fut enfuie promptement en faisant force signes de croix.

La morale est donc qu’il est dangereux de se servir de cet expédient pour connaître l’avenir, et même au taux où les maris sont cotés de nos jours, je ne crois pas qu’il vaille la peine d’être tenté.

Il paraît que les jeunes gens de Montréal avaient, il y a quelques années, une singulière manière de célébrer Hallo-E’en.

On décrochait les barrières, quelquefois même les persiennes qu’on allait ensuite échanger avec celles des voisins les plus éloignés.

On conçoit aisément les ennuis que ces espiègleries occasionnaient ; aussi, voyait-on, au temps où ces mascarades florissaient, des gardiens aux barrières de chaque propriété de la rue Sherbrooke.

Ce qui est plus amusant que tout cela et qui vous ferait passer, chères lectrices, un joli quart d’heure, ce soir, c’est la divination de vos destinées futures au moyen d’un blanc d’oeuf.

On fait glisser dans un verre aux trois quarts rempli d’eau, le blanc d’un oeuf, puis tenant le verre dans sa main, on l’élève à la lumière d’une lampe, et vous attendez que toutes les formes diverses que développe l’albumine vous disent quelque chose.

Tantôt on dirait de gracieux paysages, aux arbres vaporeux, aux maisonnettes dont les cheminées laissent échapper une tremblante fumée, tantôt une mer houleuse, avec ses vagues écumantes ou bien encore des processions de sylphides, tournoyant légères, aériennes autour de leur prison de verre.

C’est dans ces silhouettes que vous pouvez lire votre destinée, comme les filles du Danemark augurent de leur avenir par les arabesques que trace le plomb fondu, versé par leurs blanches mains dans des cuvettes d’eau, à travers les claies d’osiers.

Quelquefois, le hasard aidant l’imagination, fait concorder ce qu’on avait cru y deviner avec les événements que l’avenir nous prépare.

Il y a trois ans, une amie, une cousine et moi, tentions cette expérience.

Notre amie, au doigt de laquelle brillait alors l’anneau des fiançailles, voyait d’interminables défilés de blanches vierges passer devant ses yeux. On crut à une suite prodigieuse de jeunes mariées accompagnées de leurs suivantes ; pourtant, aujourd’hui, elle porte avec ses compagnes, au couvent de Kenwood, le voile blanc des novices.

Ma cousine, elle, ne voyait qu’une plaine unie comme une grande mer d’où s’élevaient de légers embruns, derrière lesquels on croyait distinguer des mâts de navires.

Quelques mois plus tard, elle se mariait et allait demeurer à Malte pour y suivre son mari, officier dans la marine anglaise.

Moi… mais moi, je ne dis pas ce que j’ai vu.

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