Chapitre 4 Lundi, 16 novembre.
Un journal hebdomadaire, le Tit Bits a ouvert ses pages à un débat des plus intéressants et des plus intéressés aussi, puisqu’il me faut bien tout dire.
On a posé la question suivante : « Les maris sont-ils fiers de la toilette de leurs femmes ? » et chacun est invité à résoudre le problème contenu dans ce gros point d’interrogation.
Ce sont les femmes qui jaseront, je les connais. Les maris n’osant répondre, ni affirmativement, de peur d’être exploités, ni d’une manière négative, par crainte d’être scalpés, – du moins ce sera leur raisonnement, – garderont un silence prudent.
En revanche, leurs tendres moitiés vont assez éplucher, désosser, déchiqueter la question que, la discussion terminée, si jamais on en voit la fin, – le sujet étant si fécond – il ne restera rien à se mettre sous la dent.
Dieu sait tout ce qui va se dire à ce sujet, et s’il va y avoir des coups de griffes contre ces pauvres maris. Ce n’est point que je veuille prendre leur parti. Ma foi ! s’ils ont mérité le châtiment, le moins qu’ils puissent faire c’est de l’accepter humblement.
Tout de même, ce ne sera pas le bon moyen de s’attirer leurs bonnes grâces et de réussir à se faire accorder la mirobolante toilette désirée pour le prochain bal qu’on annonce.
Ah ! cette toilette ! quel beau rêve pour quelques femmes, quel cauchemar pour les maris !
Moi, je n’ai guère voix au conseil, mais je trouve vilain d’aller cajoler, entortiller un homme, lui couler du beurre dans le dos, comme on dit vulgairement, pour obtenir par ces petits moyens, un objet de luxe que la fantaisie convoite.
Je le laisserais à sa générosité et à son cœur, et c’est là qu’il y aurait des études psychologiques intéressantes à faire. Pour les cadeaux qu’il me donnerait, je ne l’en aimerais pas moins, je vous prie de le croire, mais je serais trop fière pour lui reprocher ses omissions.
Deux Anglaises ont déjà donné, dans les colonnes du Tit Bits, leur appréciation sur le sujet qui nous occupe. Toutes deux se placent au point de vue de la plupart de nos ménages, où, le mari gagnant un salaire ordinaire, il n’est pas permis de dépenser sans compter.
Voici ce qu’écrit la première de ces deux correspondantes.
« Rien ne devrait être plus agréable à un homme que de voir sa femme bien mise et gentiment parée.
« Un homme de bon sens, qui a une femme soigneuse, sait très bien que lorsque la compagne de ses joies et de ses peines lui demande un chapeau, c’est qu’elle en a besoin. »
Une nouvelle difficulté se présente ici, et j’aimerais que quelqu’un se chargeât de la régler. S’il y a tant de récriminations du côté féminin sur le peu de libéralité des maris, il faut croire que l’homme de bon sens et la femme soigneuse se trouvent rarement ensemble. Quand l’homme a du bon sens, la femme n’est pas soigneuse, et lorsque la femme est soigneuse, c’est l’homme qui n’a pas de bon sens. De sorte que les plaintes restent toujours les mêmes.
Mais continuons :
« Il est tout aussi important à la femme qu’à l’homme d’être mise correctement dans le monde, et je suis sûre que la galerie juge du caractère d’un homme par la tenue de sa femme. »
Entre nous, il faut avouer que ce raisonnement est du machiavélisme tout pur.
« Je crois que cette question de vêtements a plus d’importance qu’on ne croit… »
Ce « on » représente le sexe masculin, car, il n’y a pas à dire, les femmes comprennent parfaitement l’importance de cette question, et ce serait faire injure à leur vive intelligence que d’en douter un seul instant.
« Je sais, conclut enfin notre Anglaise, – qui parle un langage compris de toutes les nationalités, – que les hommes doivent avoir une tenue correcte pour aller à leur bureau, mais je n’en suis pas moins persuadée, que, si les hommes faisaient un partage plus égal entre l’argent qu’ils consacrent à leur toilette et celui qu’ils mettent à celle de leur femme, bien des petites scènes de famille seraient ainsi évitées… »
C’est triste de penser qu’une querelle peut survenir à l’occasion d’une paire de bottines, ou que le bonheur de plus d’un ménage a sombré avec le renouvellement d’une toilette. Mais, enfin, il faut bien que cela soit, puisque mes aînées viennent me l’affirmer.
Vous pouvez penser que l’autre correspondante du journal anglais opine du bonnet. Point de contradiction, et j’en citerais cent qu’elles seraient toutes en accord parfait. Pour qu’il y ait une telle unanimité, il faut vraiment que la cause soit sainte et bonne.
Et remarquez ici, cet esprit de dévouement, de sacrifice et de désintéressement qu’on rencontre chez la femme, car, ce n’est nullement son goût ou son inclination personnelle qu’elle consulte en plaidant ainsi sa mise soignée, du moins, si nous devons en croire la deuxième correspondante :
« Les hommes sont trop disposés à penser que leurs femmes s’habillent pour leur propre plaisir… »
Mon doux Seigneur, c’est-il possible qu’il y ait des hommes qui croient cela ? Les monstres ! nous calomnier de la sorte ! Aussi, je croyais que ce défenseur de notre sexe allait tomber dessus à bras raccourcis, mais elle se contente de dire :
« Ils se trompent. Une femme s’habille pour plaire à son mari, et il devrait voir dans son désir d’être bien mise, une délicate attention pour lui, qu’il est de son devoir de favoriser aussi généreusement que le comportent ses revenus… »
Bien trouvé. Si les maris ne se rendent pas après cela, c’est fini, il n’y a plus rien à faire. C’est l’endurcissement final.
q