‹ Chroniques du lundiChapitre 5 sur 29 · Chapitre 5 Lundi, 23 novembre.

Chapitre 5 Lundi, 23 novembre.

C’est donc cette semaine qui nous amène la Sainte Catherine.
Voilà une fête que je suis toujours aise de revoir et, qu’à nos jours de première jeunesse, j’aurais voulu célébrer plusieurs fois l’an. Fête des enfants, fête des jeunes gens, fête des vieilles filles, quelle populaire patronne que cette Sainte Catherine !

Vite, qu’on apprête le chaudron pour faire de la « tire ». Savez-vous que ce mets alléchant a pris naissance un vingt-cinq novembre ? Non ? Ni moi non plus ; seulement j’imagine qu’il faut que cela soit puisque l’un amène toujours l’idée de l’autre.

La Sainte Catherine n’est jamais au complet si l’on n’offre pas à la Sainte, en guise d’encens, l’odeur pénétrante du sirop en ébullition. C’est même de rigueur.

La neige aussi pourtant venait autrefois se mettre de la partie, et danser en gros tourbillons dans les grands champs, s’engouffrant dans les larges cheminées pour voir un peu ce qui se passait à l’intérieur de ces demeures, d’où s’échappaient de si bruyants éclats de rire.

Aujourd’hui où il faut sans cesse un programme nouveau, où l’on fait fi des meilleures traditions, on a changé tout, tout, jusqu’à la température.

Et la douce vierge ne secoue que rarement les petites étoiles blanches dont son manteau est parsemé. Qui sait ? Peut-être la mode est-elle aussi changée par delà les nuages et que l’on se fatigue aussi parfois de l’éternelle immutabilité des choses ?

Oui, j’aime la Sainte Catherine ! Ce qui me l’a fait aimer, tout d’abord, c’est que ce jour associait dans ma jeune intelligence, tout ce qu’il y avait de beau, de gai et de bon.

Plus tard, mais encore au temps des jupons courts, j’appréciais davantage les joyeuses réunions, les congés heureux que signalaient le retour du vingt-cinq novembre.

Je me souviens surtout, d’un air spécial composé tout exprès, croyions-nous, en l’honneur de la Sainte, qu’on appelait la « Belle Catherine » et sur lequel on se met en danse comme pour Sir Roger de Coverley.

C’est un air vif, entraînant que je n’ai plus guère entendu après avoir laissé les bancs de l’école.

Nos chagrins d’alors ne résistaient pas à ce rythme joyeux ; dès les premières notes, nous accourions, souriantes et légères, saisir en cadence le premier anneau de la chaîne et danser avec tout l’entrain que l’on y met à quinze ans.

Oh ! ma Belle Catherine, qu’avez-vous fait de votre charme ? Quand je vous entends, je ne vous souris plus et vous faites monter des larmes dans mes yeux.

Nos mères qui ont été jeunes aussi, s’amusaient, il fallait voir ! Et n’étaient-elles pas aussi bonnes que nous et plus aimables et plus belles ?

Maintenant, on ne s’amuse qu’autant que nous le permet une rigide étiquette.

Les plaisirs ne nous conviennent plus ; c’est nous qui les invitons, sur des cartes, en leur assignant des heures. Et ces petits génies qui avaient leurs coudées franches, jadis, ne s’accommodent pas beaucoup du cérémonial d’aujourd’hui et refusent d’être présents à nos fêtes.

†††

J’assistais, il y a quelques saisons, à une soirée dramatique, donnée par les bonnes religieuses de la Malbaie au bénéfice de leur petite chapelle.

On n’y jouait rien de bien mondain, comme vous pouvez croire, ni Cléopâtre, ni Théodora, mais une pièce qui avait bien son mérite aussi, la sanglante tragédie du martyre de Sainte Catherine, sous Maximin II.

J’étais assise près des parents de l’actrice, personnifiant l’héroïne, une robuste gaillarde, qui, par parenthèse, était bien de taille à donner une tripotée à ses bourreaux. Comme je m’extasiais, – histoire de faire plaisir à mes bons voisins – sur les beautés du drame et les qualités de l’actrice, le bonhomme, que la fille avait, sans aucun doute, préalablement averti du dénouement, me répondit avec une pointe d’orgueil :

— Ah ! mé, attendez, elle n’est point au plus creux de ses traverses. Vous allez voir tantôt, les protestants qui vont revenir avec des varges et y vont varger dessus avec !

†††

C’est à vingt-cinq ans que l’on coiffe la Sainte Catherine. Certaines assurent que c’est à trente, et de plus intéressées encore ne veulent pas abdiquer avant quarante. Mais, le proverbe dit : À vingt-cinq ans, on se marie sans choisir ; d’où il faudrait conclure que le quart de siècle est, en effet, le terme fatal.

Un savant, M. Guitard, a donné l’explication suivante sur la prétendue coiffe de Sainte Catherine :

« C’était autrefois l’usage en plusieurs provinces, le jour où, une jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies, qui désirait faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, dans l’idée que cet emploi portant bonheur, celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir, à son tour, un époux dans un temps peu éloigné. Or, comme cet usage n’a jamais été observé à l’égard d’aucune autre sainte connue sous le nom de Catherine, puisque, d’après les légendes, toutes les saintes portant ce nom sont mortes vierges, on a pris de là occasion de dire qu’une vieille fille reste pour coiffer Sainte Catherine, ce qui signifie qu’il n’y a de chance pour elle d’entrer en ménage, qu’autant qu’elle aura fait la toilette de la Sainte, condition impossible à remplir. »

Cette explication me semble, – c’est bien le cas de le dire – tirée par les cheveux. Pour ma part j’aime mieux celle-ci, plus simple et fondée plutôt sur l’ancienne coutume de coiffer de fleurs les statues des saintes dans les églises.

Comme on ne choisissait que des vierges pour couronner ainsi Sainte Catherine, la patronne des vierges, il était très naturel de considérer cet office comme dévolu à celles qui vieillissaient sans espoir de mariage.

Hé, oui ! c’est à vingt-cinq ans, décidément, que l’on coiffe la Sainte Catherine ; cérémonie d’un caractère tout privé, dont le secret est bien gardé par les initiées et pour laquelle, personne n’a encore reçu de carte d’invitation.

Pourtant, pourquoi pas ? Le vent est au progrès, qui sait si quelque jeune fille, fin-de-siècle ou plutôt quart-de-siècle, ne consentira pas à encadrer publiquement son minois de la coiffe accusatrice !…

Mais, voyez, jusqu’à quels écarts une imagination trop vive peut entraîner !

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