‹ Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, UxmalChapitre 3 sur 17 · III

III

COUTUMES

Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands chemins.--Utilité d'un rabat--Mexico et ses monuments.--La banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco.

Le peuple de Mexico est composé de métis de toutes les teintes, et de quelques Indiens fournissant au commerce les domestiques mâles ou femelles, les _cargadores_ et les porteurs d'eau. Dans les faubourgs, c'est une fourmilière de femmes et d'enfants en guenilles, d'ignobles bouges d'où s'échappent des odeurs méphitiques. Tous ces êtres, rongés de vermine, les cheveux épars, ne présentent que l'aspect d'une population étiolée par le mauvais air, la mauvaise nourriture et la débauche. Souvent, sur la porte des masures, une femme accroupie tient entre ses genoux la tête d'un enfant; elle semble s'efforcer, mais en vain, d'arrêter la fécondité de la population parasite qui le dévore; quelquefois c'est un heureux soldat qui jouit de ce doux privilége. En vérité, cela rappelle les singes du Jardin des Plantes.

Les _barrios_ ou faubourgs sont des quartiers qu'un étranger, la nuit venue, ne peut parcourir sans danger. Les habitants nous portent une haine féroce, en grande partie inspirée, il faut bien le dire, par les prédications du clergé.

À leurs yeux, nous ne sommes que des _hereges_, hérétiques sans foi ni loi: notre présence n'est pour la république qu'un sujet de troubles, de discordes et de malheurs mérités: nous modifions leurs habitudes, nous rions de leurs cérémonies religieuses, nous bafouons leurs ministres; c'en est assez, malgré la fausseté d'une accusation si absolue et si générale, pour attirer sur nous les poignards.

Le jour, les _pulquerias_ ou débits de _pulque_, liqueur tirée du maguey, espèce de boisson épaisse, blanchâtre et fort vineuse, ne cessent de verser au métis comme à l'Indien une ivresse abrutissante. Vous les voyez alors se traîner, l'oeil mort, la bouche bavante, murmurant des paroles incompréhensibles; d'autres se précipitent sous l'impulsion d'une folie furieuse, et d'autres, roulés dans la fange, offrent au passant le plus déplorable des spectacles.

Cette population des faubourgs est en même temps le réservoir où vient puiser chaque parti pour s'en faire de vaillants soldais. C'est la chair à pâté de l'armée, et telle est la soumission ou l'abrutissement de ces malheureux, que deux recruteurs cernant une _pulqueria_, ou pénétrant dans une de ces cours populeuses, ramènent avec la plus grande facilité tout un troupeau de ces pauvres créatures. On les conduit au palais, et là, mettant entre les mains de chacun un sabre ébréché et quelque carabine impossible, le malheureux est fait soldat par la grâce du commandant de place et pour le plus grand malheur de la république. Chaque nouvel engagement de l'armée demandant des contingents nouveaux, _la leva_, la levée recommence.

La campagne ouverte, la femme suit l'homme et le nourrit en campagne; aussi rien de plus original qu'une armée mexicaine: les femmes, les enfants, les chiens la font ressembler à une émigration; c'est l'armée de Xerxès en guenilles. Il est facile de comprendre qu'au premier tournant de la route, au premier bois qui peut déguiser sa fuite, le soldat improvisé reprend le chemin de son faubourg ou de son _jacal_; il lui arrive ainsi d'un moment à l'autre de servir coup sur coup les deux partis contraires.

Quelquefois il vend son équipage, fusil, sabre et giberne, le tout pour une piastre; le gouvernement le rachète pour dix ou quinze. C'est un commerce assez heureusement pratiqué, et dont le bénéfice pour la république est des plus clairs. Malgré la beauté de son climat, l'inaltérable sérénité de son ciel et l'état de fainéantise dans lequel il semble croupir avec délices, le _lepero_ de Mexico considère la vie comme une terrible épreuve, puisqu'il se réjouit de la mort des siens. Il rappelle alors ces tribus des Thraces qui jetaient des cris de désespoir à la naissance de leurs enfants, et chantaient à leur mort des actions de grâce. À Mexico, la basse classe semble avoir hérité de cette barbarie.

Un enfant meurt, on le couche dans une bière ouverte, puis on l'ensevelit sous les fleurs; sa pauvre petite figure livide est seule visible au milieu des héliotropes, des jasmins et des roses. Un parent, quelquefois le père lui-même, charge le cadavre sur sa tête; puis il part suivi des siens qui causent gaiement et se promettent une belle journée. L'on arrive à quelque logis où la fête funèbre doit avoir lieu; les libations commencent, les jeux s'organisent, la partie s'échauffe, les danses enivrent; l'orgie est si douce, qu'on oublie parfois le petit mort sur une table, ou qu'on trouve au matin le cadavre profané loin de sa bière, au milieu des débris de toutes sortes. Pauvres mères! Combien doivent hurler de désespoir, écrasées par la tyrannie des coutumes!

Gabriel Ferry, dans ses études sur le Mexique, nous a conté ces enterrements scandaleux, en même temps qu'il nous laissait de magnifiques types de moines qui disparaissent chaque jour. On ne saurait faire rien de mieux ni de plus exact.

Les moines et les _padres_ forment, avec les _leperos_, une alliance indissoluble. Ils se traitent de père à fils, et ces derniers habitent presque tous des maisons appelées _de vecindad_ et qui appartiennent aux corporations religieuses ou au clergé. L'un est toujours le débiteur de l'autre; mais celui qui reçoit le plus n'est pas celui qu'on pense: aussi le _padre_ peut-il impunément traverser des routes infestées de voleurs; on le dépouille rarement, et quelques esprits forts se hasardent seuls à lui demander la bourse ou la vie. On appelle ordinairement les voleurs du nom familier de compères, _compadres_.

En revenant de Tehuacan de las Granadas, nous fûmes arrêtés contre toute vraisemblance aux portes de la ville même par un monsieur fort bien vêtu, accompagné de son domestique. C'était, je crois, un colonel de la brigade Cobos qui, sachant qu'il y avait deux étrangers dans la diligence, crut à une bonne aubaine. Cet aimable officier nous demanda cinquante piastres d'une voix terrible. Je fis la quête, et nous ne pûmes, malgré toute notre bonne volonté, en réunir plus de dix à onze.

Je les lui offris le plus gracieusement du monde, fort désolé de ne pouvoir mieux faire, et sur son refus de les prendre, alléguant que nous voulions le tromper, je les remis tranquillement dans ma poche. Il visita la diligence, et voyant qu'en somme il se pourrait bien que nous n'eussions pas davantage, il se décida, maugréant et jurant, à les accepter.

Ce vol insolite était une véritable surprise: on n'avait jamais arrêté la diligence en cet endroit, les _compadres_ ayant marqué la route par étapes comme une chose réglée d'avance.

De Tehuacan à Puebla, il fallut se résigner trois fois à l'aimable invitation de retourner ses poches.

Nous avions parmi nos compagnons de route un homme grand et sec, porteur d'une figure entièrement rasée, auquel il ne manquait que la tonsure pour laisser deviner un curé de village. Le lecteur doit être averti que les prêtres au Mexique, surtout à la campagne, portent rarement le costume ecclésiastique. Un simple rabat nommé _cuello_, garni de perles ou simplement bordé d'un liséré blanc, suffit pour distinguer un membre du clergé.

À peine remis de notre mésaventure, mon voisin, c'était l'homme en question, se tourna vers moi, et tirant de sa poche un rabat assez sale, me dit en me le montrant: «_Amigo_, voici mon arme, et vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.» Il m'expliqua son stratagème, mit son rabat et attendit.

Je m'inquiétais peu des voleurs pour mon compte. Je n'avais rien à perdre. En sortant de Tecamachalco, deux ou trois milles au delà, nous vîmes un petit berger dans un champ, qui de loin nous faisait signe, en nous désignant le lit encaissé d'une rivière à sec. En effet, deux compères à cheval, la figure voilée par des mouchoirs à carreaux, enjoignirent au postillon d'arrêter, et aux voyageurs de descendre. Le respect de l'autorité me paraît être, en principe, une vertu; aussi nous hâtâmes-nous d'obéir. Mais en voyant nos poches vides, ces gentilshommes de grande route jetèrent des cris de paon; jamais l'indignation vertueuse d'un galant homme, arrêté dans la plus louable entreprise, n'égala celle de ces délicieux détrousseurs.

«On nous avait déjà volés!» C'était indigne, cela ne s'était jamais fait; ils n'en voulaient rien croire, et le conducteur lui-même fut obligé de donner sa parole d'honneur que le fait, tout extraordinaire qu'il fût, était exact. Il fallut se rejeter sur les bagages, chose assurément fort désagréable: le volume est gros, la valeur problématique, la vente difficile, enfin!

En ce moment l'un d'eux aperçut le _cuello_, le rabat de notre ami: sa figure rébarbative s'adoucit aussitôt d'un sourire. Je vois encore la scène. L'autre voleur était fourré sous la bâche de la voiture, se faisant ouvrir et visitant en toute sécurité les coffres qu'elle abritait.

«Ah! _padrecito_ (petit père), s'écria celui d'en bas, avez-vous aussi des bagages?» Et comme son acolyte demandait, en montrant une mallette: «À qui cela?--La mienne, répondit l'homme au rabat.--La vôtre, petit père? répond le voleur. Hé! là-haut! laisse cette malle, mon ami: c'est celle du _padrecito_.»

Puis se retournant vers le _padre_ de circonstance:

«Ah! _padrecito_, lui dit-il, nous ne sommes point des voleurs; vous n'en croyez rien, n'est-ce pas? Mais les temps sont si durs! Nous avons des enfants à nourrir. Cher père, donnez-moi votre bénédiction, nous sommes d'honnêtes gens, je vous le jure.»

L'homme au rabat s'empressa de lui octroyer une faveur si humblement demandée et qui lui coûtait si peu. La diligence repartit. «Le tour est joué,» me dit mon vis-à-vis. Pour moi, je ne pus qu'éclater de rire.

Ce respect du peuple et de la classe moyenne pour les _padres_ est si tenace que, quoi que beaucoup de ces derniers fassent pour l'éloigner d'eux, par leur conduite et la publicité d'une vie scandaleuse, ils ne peuvent y parvenir. Chacun sait aussi bien que moi que le clergé mexicain n'offre pas le modèle de toutes les vertus.

Malgré tout, rien ne peut dessiller des yeux si aveuglément prévenus. Aussi quand, par suite d'une révolution quelconque, les moines sont en masse expulsés d'une ville, la route de l'exil est semée de femmes à genoux qui viennent accompagner de leurs larmes le départ de leurs chers confesseurs. Elles s'empressent à baiser la tunique du martyr et remplissent à l'envi la main du cordelier de pièces de monnaie, ou à défaut, de bijoux de toute valeur.

Quand ils reviennent, c'est un triomphe.

Mais laissons l'étude des hommes, et consacrons quelques lignes aux monuments de Mexico et de ses environs.

Le premier, le plus important, sans contredit, est la cathédrale.

La cathédrale forme le côté nord de la place d'Armes, dont le palais forme l'est, la Députation le sud, et le _Portal de las Damas_ l'ouest. Commencée sous le règne de Philippe II, en 1573, elle ne fut véritablement terminée qu'en 1791, au prix de 2,446,000 piastres, soit 12,330,000 fr.

Vu de la place, l'édifice se présente sous l'aspect majestueux des églises de la seconde moitié du seizième siècle. La façade est remarquable par le contraste frappant de la simplicité qui la distingue des autres édifices religieux de la ville. Elle a trois portes placées entre des colonnes doriques; ces portes communiquent avec la grande nef et les deux nefs latérales.

Au-dessus de la porte principale, deux étages superposés et ornés de colonnes doriques et corinthiennes supportent un petit clocher de forme élégante, couronné de trois statues, représentant les vertus théologales. De chaque côté s'élèvent les tours, d'un style sévère, terminées en coupole, et dont la hauteur est de 78 mètres.

L'intérieur est tout or. Un choeur immense remplit toute la grande nef et se relie, par une galerie de composition précieuse, au maître-autel, imité, m'a-t-on dit, de celui de Saint-Pierre de Rome.

Les deux nefs latérales sont destinées aux fidèles, et l'on n'y voit ni chaises ni bancs d'aucune sorte. Les Mexicaines, qui s'empressent à l'office divin, s'agenouillent ou s'asseyent sur les dalles humides, la ferveur leur défendant probablement une position moins humiliée qu'exigerait pourtant leur santé délicate. Les hommes ont le loisir de se tenir debout; ils sont rares, du reste, à l'intérieur de l'église; ils s'arrêtent plutôt à la porte, où ils attendent en causant l'arrivée des dames et la fin du service, se trouvant récompensés au delà de leur patience par une oeillade discrète ou par un gracieux salut.

Parmi les objets d'art que renferme la cathédrale, il faut rappeler une petite toile de Murillo, connue sous le nom de _Vierge de Belen_, et qui n'est pas une des meilleures du grand peintre. L'église la considère comme son joyau le plus précieux. La toile est en assez mauvais état et le tableau demanderait un rentoilement immédiat.

Il faut citer encore une Assomption de la Vierge en or massif, du poids de 1,116 onces.

La lampe en argent massif suspendue devant le sanctuaire a coûté 350,000 francs.

Le tabernacle, également en argent massif, est estimé 800,000 francs.

Citons encore des monceaux de diamants, d'émeraudes, de rubis, d'améthystes, de perles et de saphirs, une quantité prodigieuse de vases sacrés en or et en argent, pour une somme inimaginable.

La cathédrale renferme le tombeau d'Iturbide, le plus terrible ennemi de l'indépendance, son soutien plus tard.

Contre le mur de la tour gauche et regardant l'ouest, se trouve le fameux calendrier aztèque, découvert le 17 décembre 1790, tandis qu'on travaillait à la nouvelle esplanade de l'Impedradillo. Il fut enchâssé dans les murs de la cathédrale par ordre du vice-roi, qui en fit prendre soin comme du monument le plus précieux de l'antiquité indienne. Nous pourrions donner ici un résumé de l'oeuvre de Gama en ce qui concerne le calendrier; mais, faute de place, nous sommes forcé de nous abstenir, nous réservant de publier plus tard des documents aussi intéressants. En tout cas, voici le titre de l'ouvrage où chacun pourra puiser d'amples renseignements:

_Description historique et chronologique de deux pierres indiennes trouvées à Mexico en 1790_, par D. Antonio de Leon y Gama.--Mexico, 1832.

Le _sagrario_ est une immense chapelle formant dépendance de la cathédrale. Là se font les mariages, les enterrements et les baptêmes, et le saint Sacrement y reste sans cesse exposé à la vénération des fidèles.

Il est impossible de ne point s'arrêter devant la porte du _sagrario_, et quoique l'ensemble soit d'assez mauvais goût, on ne saurait s'empêcher d'admirer le luxe inouï de ses sculptures et de son ornementation.

Nous avons parlé de la coutume religieuse qui impose encore aujourd'hui à chaque piéton de s'agenouiller dans la rue, ou tout au moins de s'arrêter et de se découvrir au passage du saint Sacrement; nous trouvons dans certaines chroniques de l'époque qu'il fallait jadis se joindre à la procession et accompagner le saint viatique jusqu'à la demeure du malade, si bien que la foule, grossissant à chaque pas, finissait par constituer une masse énorme. Le vice-roi lui-même n'en était pas exempt, et plusieurs fois il se vit obligé de prendre la tête de la colonne.

En sortant de Mexico par la porte de Belen, et suivant l'aqueduc qui se dirige du côté de Tacubaya, on arrive au château de Chapultepec.

Véritable oasis dans la vallée, Chapultepec s'élève sur un monticule volcanique d'environ deux cents pieds; il est entouré d'eaux vives et couvert d'une végétation splendide, le voyageur peut y admirer à son gré une vue panoramique des plus délicieuses. On y remarque de magnifiques _sabinos_, espèces de cyprès dont quelques-uns atteignent soixante-quinze et quatre vingts pieds de circonférence, et dont la vieillesse vigoureuse brave les ravages des siècles.

Chapultepec est un des plus anciens souvenirs du Mexique. Au VIIIe siècle, suivant de vieilles chroniques, la colline était déjà le siége d'une colonie d'habitants industrieux et remarquables par leur civilisation.

Pendant une longue période, les peuples nomades venant du Nord, se pressent, se succèdent et se mêlent sur ce terrain si souvent disputé, jusqu'à ce que l'avant-garde des hordes mexicaines accueillies par _Jolotl_, roi des Chichimèques, obtint la permission de s'établir à Chapultepec.

Depuis la fondation définitive de Mexico, Chapultepec s'est converti en un lieu de pèlerinage. Plus tard, la dévotion populaire se refroidissant, les rois aztèques en firent un musée historique, et ses rocs furent destinés à transmettre à la postérité la physionomie des grands souverains du Mexique.

Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la colline, et le P. Acosta prétend avoir vu de beaux portraits en bas-relief, de Montézuma II et de ses fils, sur pierre vive.

Au temps de Montézuma II, Chapultepec devint résidence impériale.

Le château moderne élevé par les soins du vice-roi Mathias de Galvez, s'est transformé, en 1841, en école militaire, et dernièrement Miramon, après l'avoir restauré, en avait fait sa résidence.

Mais revenons à Mexico.

Sur la place de la Douane, place toujours encombrée d'attelages de mules et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien déchu de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de forteresse aux prononcés qui, du haut des clochers, fusillent à leur aise leurs ennemis logés sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours des couvents voisins. À défaut, l'on choisit pour point de mire le piéton hasardeux que la nécessité chasse de son logis, l'étranger surtout quand on le reconnaît au loin.

Aussi le cloître de Santo Domingo ne présente plus que l'aspect de la désolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont à moitié crevés, et les murailles sont noires de la fumée des camps. Les beaux jours de Santo Domingo remontent à l'inquisition, dont il fut le siége. Les annales font remonter à l'an 1646 les fêtes qui célébrèrent le premier auto-da-fé de Mexico. Quarante-huit personnes succombèrent à l'inauguration du terrible tribunal dont les décrets s'exécutèrent jusqu'au commencement du siècle.

Autre chose est le couvent de San Francisco. Placé entre la rue du même nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de près de soixante mille mètres carrés. Coupé de cloîtres magnifiques, de cours et de jardins, c'était, à notre avis, le plus considérable et le plus riche de Mexico.

Deux églises, dont les intérieurs sont couverts de gigantesques autels de bois sculpté et doré, trois chapelles délicieuses, des cloîtres couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables; mais la politique a renversé le couvent, percé des rues au travers des cloîtres et vendu les jardins. Les garnisons qui occupèrent l'édifice aux jours de lutte ont, comme à Santo Domingo, laissé les tristes marques de leur passage; le couvent est dans un état déplorable.

La façade qui regarde la rue de San Francisco présente un portail magnifique.

Cette porte est un composé bizarre de pilastres renaissance, couverts de figures en bas-relief, surmontés de chapiteaux composites, et séparés par des niches ornées de statues. Le tout est d'une richesse d'ornementation extraordinaire, d'un goût peut-être douteux, mais d'un remarquable fini de détail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre.

Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le couvent est démoli, les matériaux dispersés, le terrain vendu.

On regrette que le gouvernement libéral, dans sa hâte de détruire les couvents, n'ait point su conserver ce magnifique échantillon de l'art mexicain.

Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense bâtisse dont rien, ni l'église, ni la façade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son cloître est le plus admirable de Mexico.

De blanches colonnes aux arceaux dentelés forment d'immenses galeries encerclant une cour dallée, dont une fontaine bien modeste orne le centre. Ces colonnes légères et les dentelures finement découpées rappellent le style grenadin qu'on voit se développer avec tant de splendeur dans la cour de l'Alhambra.

Placé au centre d'un faubourg des plus populeux, le cloître, par sa solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer à la tristesse qui règne dans ses murs. De temps à autre un _aguador_ vient remplir à la fontaine ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent à transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient animer une seconde le désert des galeries, pour disparaître aussitôt dans l'ombre des vastes corridors, peuplés de cellules désertes pour la plupart.

Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec personnages grandeur nature, représentant des scènes religieuses, les martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu célèbre. Toutes ces physionomies muettes, dans l'extase de la prière ou de la douleur, n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont que dislocations, bûchers, supplices de tous genres.

Parmi ces personnages, les uns lèvent au ciel leur tête coupée dont le sang les inonde, d'autres vous tendent à l'envi leurs moignons sanglants ou leurs membres calcinés. Un dégoût invincible envahit tout votre être; vous vous reportez à ces temps de sainte fureur où l'on béatifiait la souffrance, où l'on avait soif de supplice et vous bénissez le ciel de vous avoir fait naître dans un siècle moins barbare, où Dieu se contente d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices.

La Mercie possède encore une belle bibliothèque où l'amateur pourrait découvrir des trésors; et le choeur de l'église, composé d'une centaine de siéges en chêne sculpté, est un des plus beaux que je connaisse.

Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possède Mexico. Placé en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amène à Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, ornée d'une façade fort médiocre. Au centre, un aigle, aux ailes déployées, soutient un écu meublé des armes de la ville. De chaque côté, des colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures symboliques de l'Amérique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases à moitié brisés. Suivant les historiens de la conquête et les anciens auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient remplacé l'ancien aqueduc de Montézuma, bâti par Netzahualcoyotl, roi de Texcoco, sous le règne de Izcoatl, c'est-à-dire de 1427 à 1440. Nous lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de Chapultepec à la capitale. La bâtisse était un mélange de pierre et de mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas. Ces aqueducs occupaient une chaussée qui leur était exclusivement réservée, et amenaient l'eau jusqu'à la ville et de là dans les palais impériaux.

Quoique l'aqueduc fût double, l'eau n'était fournie que par un seul à la fois, facilitant ainsi la réparation de l'autre, afin que l'eau arrivât toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours, qui laissent tomber les leurs en ruine.

En parcourant les environs de Mexico, on trouve à Popotlan, à deux lieues environ de la ville, l'un des plus poétiques souvenirs de la conquête. Ce fut à l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprès) que Cortez vint reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable défaite du 1er juillet. L'arbre fut appelé depuis: Arbre de la nuit triste.

Rappelons rapidement les causes qui amenèrent ce déplorable événement.

Montézuma était prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine, voulant encore fêter son roi dans les fers, offrit au monarque malheureux un bal, dans le palais même qui lui servait de prison. Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre la réunion qu'à la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient sans armes. Le palais se remplit, à l'heure fixée, des nobles mexicains vêtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus précieux. C'était un océan de plumes aux vives couleurs, une richesse incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et de pierres précieuses. À l'aspect de tant de richesse, les Espagnols furent éblouis, leur convoitise s'éveilla terrible, leurs regards s'allumèrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunité leur fit commettre la plus infâme des trahisons. D'un commun accord, ils se précipitèrent comme des tigres sur la noblesse sans défense, et se gorgèrent à l'envi de carnage et d'or.

La nation frémit à la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect inspiré par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste, était absent, et l'on comptait sur sa justice et le châtiment des coupables.

Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entrée fut triomphale. Aveuglé par le succès, Cortez se borna à quelques réprimandes, espérant que le temps apaiserait l'indignation populaire.

Mais le désespoir et la colère des Mexicains arrivèrent à leur paroxysme, et la mort de Montézuma ne permit plus l'espérance d'aucun arrangement. Ce fut alors une guerre à mort, sans trêve ni merci. Les arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot toujours renouvelé d'assaillants désespérés. Les Espagnols indécis, troublés, durent songer à la retraite. Cortez lui-même perdit en cette circonstance la présence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonné. Devant l'énormité du péril, son courage chancela; il voulut fuir et crut déguiser sa retraite à la faveur d'une nuit pluvieuse.

La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses alliés, abandonna donc cette ville, témoin de tant de triomphes. Chaque soldat chargé d'or suivait péniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrêtait sa marche, la ville était silencieuse. Quelques heures encore tout était sauvé. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des milliers de guerriers surgirent de tous côtés. Ce fut une mêlée horrible, un mélange épouvantable de cris de douleur et de hurlements de rage, un combat sans nom, où l'élite de la troupe espagnole périt sans gloire dans les eaux bourbeuses des fossés et sous la hache impitoyable des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval échappent avec peine, suivis d'une poignée des leurs. Ils fuient et s'éloignent désespérés, n'osant rappeler cette nuit sanglante.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Popotlan où Cortez, pleurant, dit-on, vint s'étendre sous le vieux cyprès.

«Ô Cortez! s'écrie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous, valeureux comme Thésée, mais insatiables comme Cacus, vous ne méritez pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'être les apôtres de la civilisation, votre valeur n'a servi qu'à l'abrutissement du peuple dont vous deviez améliorer le sort en l'initiant aux mystères d'une destinée supérieure.

«Que reste-t-il de vos actions héroïques? Un peuple déchu de son ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonçant chaque jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures; une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre décrépit et solitaire, devant bientôt mêler ses cendres à celles des malheureux dont il rappelle le souvenir funèbre.»

C'est encore à notre savant ami, M. Jules Laverrière, que le voyageur de la vallée de Mexico doit la découverte des ruines de Tlalmanalco et quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne connaît le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux dépeindre. À une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers les volcans, monte une petite côte, passe devant la magnifique filature de Miraflores, et se trouve, à quelques milles au delà, devant le village à demi ruiné de Tlalmanalco. Au milieu du cimetière, près de l'église moderne, s'élèvent les superbes arceaux dont la création remonte aux premiers temps de la conquête. Ces ruines, selon M. Laverrière, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les travaux restèrent inachevés.

L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du gothique et de la renaissance. La création est toute espagnole et reporte l'imagination de la cathédrale de Burgos à l'Alhambra. L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique et mi-symbolique.

Mais si le dessin est espagnol, l'exécution est toute mexicaine, et l'ensemble de l'oeuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne retrouve nulle part rien qui leur puisse être comparé.

Il reste au voyageur, pour bien connaître la vallée, à faire une excursion à San Agustin, à Tacubaya et à Nuestra Señora de Guadalupe. San Agustin est un assez joli village à quatre lieues au sud de Mexico. Toute sa célébrité lui vient du jeu qui, à la fête patronale, attire les Mexicains et les étrangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à cette réunion extraordinaire, où la dignité la plus exquise préside aux arrêts de l'aveugle déesse.

Dans une salle immense s'étend un vaste tapis vert, disparaissant sous des amas d'or. On y joue au _monte_, espèce de lansquenet. Le banquier n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilités sont bien partagées, à l'opposé des jeux de Hombourg, qui sont une véritable duperie.

L'enjeu est considérable; rien ne vient contrarier la chance du joueur, la ponte étant illimitée.

Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de la banque sur table, c'est-à-dire de quatre à cinq cent mille francs. Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare, mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce résultat.

Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'étalent et s'appellent. Perdants ou gagnants reçoivent ou repontent sans qu'un geste malheureux ou qu'une parole déplacée vienne interrompre la partie qui se continue. Au milieu de cette assemblée où se déroulent à chaque instant les péripéties de la plus terrible des passions humaines, on entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant, s'éloignent désespérés!

On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille francs). Il s'arrête, regarde un instant les coups, combine, observe, calcule et se décidant pour une carte qui lui plaît, dépose comme enjeu la somme entière.

Le croupier appelle, il écoute sans émotion apparente, gagne ou perd avec le même calme, allume tranquillement une cigarette et se retire.

Les fêtes de Tacubaya n'ont point la même célébrité; on y joue comme partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la propriété de don Manuel Escandon, résidence délicieuse, entourée d'eau, coupée de lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un horticulteur émérite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage à l'urbanité charmante du propriétaire de la villa et de son neveu don Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grâce.

Guadalupe est un village à deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de fer vous y mène en quelques minutes.

Guadalupe est le grand pèlerinage du Mexique, et l'église se trouve sur le Tepeyac même où Tonantzin, la mère des dieux mexicains, respirait les vapeurs du copal, aux lieux où fumait le sang des victimes humaines. La Vierge y possède une chapelle privilégiée où les miracles se succèdent sans relâche. Placée au sommet d'une pointe de rocher relié à la chaîne principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'oeil tout le panorama de la vallée.

Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dôme magnifique, prodigue moyennant redevance, à tous les infirmes du globe, les vertus curatives de ses eaux sacrées.

Chaque jour, l'Indien crédule y vient renouveler sa provision épuisée, réciter ses humbles prières aux pieds de la Vierge, et s'en retourne satisfait d'avoir un instant contemplé la divine image. Les jours de fête, c'est une masse énorme de population accourue de tous les points du Mexique; tous les costumes y sont réunis, tous les types s'y confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les marchands de toute espèce étalent aux yeux des promeneurs des fruits de tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes galettes à la graisse rance, dont l'odeur vous prend à la gorge. Le _pulque_ coule à plein bord. Vous vous retirez fatigué de ces bruits, la tête embarrassée par ces parfums de rôtisseur, couvert de poussière, et vous rentrez avec une vague réminiscence de la foire aux jambons de Paris.