IV
ANECDOTES ET RÉFLEXIONS
Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur au fait de coutumes qu'il ne connaît guère.
Mon dessein, en écrivant ces lignes, n'est point de faire de la politique pas plus actuelle que rétrospective; car, malgré tout mon désir d'être juste dans mes appréciations, il se pourrait que, malgré moi, mes sympathies se déclarassent pour tel ou tel, chose bien égale au lecteur assurément.
Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et tout aussi indépendant envers le parti de l'Église, que je respecte, qu'envers le parti libéral, qu'on blâme aujourd'hui. Des deux côtés, les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est une affaire d'appréciation.
Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au Mexique, le possible n'est guère vraisemblable, et les on dit pourraient m'attirer des contradictions.
Je laisse dormir le passé. Il m'est dur néanmoins de ne pouvoir faire preuve d'érudition sur la conquête, les vice-rois, l'indépendance; sur l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui jouit tranquillement de ses rentes.
J'arrive à Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement à Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chassé par Zuloaga son ami, Osollo, un charmant garçon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son plaisir. À cette époque, j'arrivais précisément à Mexico, et j'avais à peine eu le temps de me choisir un gîte, lorsque j'aperçus quelques _leperos_ amoncelant des pavés dans la rue.
Il y avait là-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et, m'informant aussitôt, j'appris avec étonnement que nous étions en révolution. Je ne m'en doutais vraiment pas.
En effet, la citadelle s'était prononcée; elle avait pour elle le couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en outre, arrivaient à toute vapeur.
Comonfort tenait le palais, la cathédrale et San Francisco.
J'ai dit, au précédent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est une charge de mauvais goût, qui, malheureusement, au Mexique se renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre eux; mais les étrangers en souffrent et leurs intérêts sont cruellement compromis.
Bref, chacun fit ses barricades, face à face, à courte distance les uns des autres, sans plus se déranger que s'il se fût agi du barrage d'un ruisseau ou du dépavage d'une rue: s'arrêtant, prenant haleine, soulevant un pavé, se lançant une injure, quelque chose d'énorme, par exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question, et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades terminées, chacun se trouvait parfaitement à l'abri.
Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur.
Pour les principes nouveaux proclamés par Zuloaga et Ce, je me dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre à tous les plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs.
Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins légers, je vous prie de le croire, à la descente qu'à la montée: c'est là certainement le seul et véritable plan, s'enrichir; et il est bon, soyez-en sûr, car on ne recommencerait pas aussi souvent.
En somme, et avec de la bonne volonté, je me suis aperçu d'une chose: c'est que le clergé et l'armée voulaient conserver le privilége d'être jugés par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie intelligente et éclairée de la nation n'entendait pas de cette oreille.
C'est peut-être mauvaise volonté de sa part, entêtement ou mauvaise entente de ses intérêts. Je me rappelle cependant qu'en France, autrefois, on avait réclamé contre cette manière de faire. De plus, le clergé veut conserver ses biens; il possède comme les deux tiers du Mexique. On les lui a donnés, n'est-il pas juste qu'il les garde?
Voilà toute la guerre; et depuis tantôt quarante ans, l'un tire à hue et l'autre à dia: «Je les garderai... tu ne les garderas pas.»
Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison: j'étais aux premières loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler. Chacun faisait son devoir et tirait, en détournant la tête, sur des ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je n'apercevais pas le plus petit plumet à l'horizon.
Néanmoins, je fus obligé de me retirer de ma loge d'avant-scène: une balle, puis deux frappèrent la console de la fenêtre, une autre entra dans l'appartement. Je compris que c'était bien à moi que s'adressait cette plaisanterie. Je me retirai. C'est là, du reste, le côté plaisant de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant ou l'étranger risque fort d'attraper une balle égarée.
Ce fut alors que, pour la première fois, j'aperçus le président Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et encourageant les siens. Malgré tout, l'enthousiasme baissait visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier écu.
Comonfort est un gros bonhomme tirant à l'obésité, un peu mou, m'a-t-on dit, mais plein de coeur et trop clément. Ceux qui le chassèrent furent tous ses obligés.
Les partis étaient en présence depuis huit jours: cela devenait gênant et menaçait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit à onze heures du matin, on avait vacance. C'était alors des visites de l'un à l'autre, une poignée de main par-ci, une injure par-là, et cependant, les cuisinières allaient aux provisions, de manière que personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charité des deux parts.
De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des défis; l'un d'eux, je ne sais plus lequel, proposa donc à l'autre une bataille en rase campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser avec fureur et s'écriant: «Sortons, monsieur, sortons,» et ne sortant jamais. Cela me fit cet effet-là, car ni l'un ni l'autre ne voulut sortir, se trouvant bien où il était; jusqu'à ce que, je l'ai dit plus haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passèrent à l'ennemi qui en avait.
Comonfort se retira donc sans être inquiété. Ces messieurs entrèrent au palais; il y avait foule; les cloches sonnaient à toute volée, et ce fut vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'étaient des cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis les courbettes de ces jours, les dévouements et les protestations, toute la comédie du succès. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place et que les grands chapeaux à la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je compris que le clergé devait avoir gagné quelque chose, et je m'en réjouis fort.
Ce n'était partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les autres et je lus celles-là; c'est toujours, on le sait, la même histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le coeur balance, car tous deux volent impunément.
Les rues de Mexico, pendant ces jours de fête, offraient un spectacle vraiment singulier; la foule se composait surtout de _leperos_, tous plus ou moins chargés de pièces de coton ou d'indienne gagnées dans leur zèle à rétablir la circulation; il faut ajouter que quelques barricades étaient faites avec des ballots d'étoffes et que ces dépouilles étaient étrangères et ne coûtaient rien à la nation.
Il y avait, parsemant la foule, un grand nombre de moines et de _padres_. Chacun d'eux jouit d'une physionomie toute particulière, et j'en veux dire quelque chose.
Le père de la Mercie est sombre d'habitude; il porte en lui quelque chose de la désolation de son couvent et s'occupe de science. On le voit rarement faire l'oeil aux passantes.
L'augustin a quelque chose de dégagé dans sa marche et de guerrier dans son attitude; cela n'a point droit de surprendre; il a vu tant de _pronunciamentos_, ses cloîtres ont si souvent servi de casernes et ses clochers de forteresses, que le soldat a déteint sur lui.
Le dominicain regrette l'inquisition; mais, quant au franciscain, c'est la perle des moines, il est tout a l'amour. Bien des fois je l'ai vu poursuivant les belles filles dans les rues; indifférent à l'âge; au type, à la naissance, il a pour toutes des sourires aussi bien que des bénédictions.
Quelques dames cependant n'acceptent pas comme pain bénit des propositions au moins déplacées, et je puis parler d'une charmante Française qui n'échappa qu'avec peine aux obsessions de l'un d'eux. L'enragé, car il faut être enragé vraiment, ne se rebutait point devant l'indignation de notre compatriote; il continuait à lui sourire malgré ses gestes d'horreur, et, croyant mieux faire ou se rappelant peut-être le «_vous m'en direz tant_» d'une femme célèbre, il tira de sa poche une poignée d'onces; nouvelle galanterie qui força la dame en question à se réfugier chez moi. Pour lui, inébranlable dans sa persévérance et sachant du ciel que frappant on vous ouvre, il se planta devant la porte et attendit.
--Tenez, le voilà, me disait cette pauvre femme, me montrant son persécuteur; le voilà, le monstre, s'écriait-elle avec indignation.
Pour lui, touchant effet de la charité chrétienne, il lui rendait baiser pour injure.
Mais il ne suffit pas de chanter victoire, et rien n'est fait, s'il reste quelque chose à faire; on connaît la phrase, elle a beaucoup servi, et Miramon, qui s'efforçait de copier l'immortel général de l'armée d'Italie, en bourra plus tard ses proclamations. Voilà comme on abuse des plus belles choses.
Une fois donc le pouvoir organisé, c'est-à-dire Zuloaga nommé président, les factieux de la veille poursuivirent les rebelles du lendemain; ces changements sont de tous les siècles, de tous les pays et ne blessent personne. Osollo fut donc nommé général en chef de l'expédition; il partit. C'était un charmant garçon qui donnait à tous de grandes espérances; une victoire le rendit célèbre, mais il ne fit que passer, on l'oublia. Étrange chose que la renommée! il avait l'âme généreuse, l'éducation française, les idées libérales; quelques paroles imprudentes le trahirent, une colique l'emporta en quelques jours. Miramon lui succéda. Vous avez peut-être entendu prononcer ce nom-là; nous en dirons quelque chose tout à l'heure, j'ai hâte d'arriver à Zuloaga.
Je ne puis parler qu'avec respect d'un aussi haut personnage, un président n'est pas un homme ordinaire, et celui-ci moins que tout autre. M. Zuloaga fut croupier de jeu dans un établissement de _monte_ puis général; ici, j'ai quelque doute: fut-il premièrement général et croupier par la suite; le cas est incertain, je crois qu'il cumulait. Arrivé à la présidence, il y réussit peu, et son passage aux affaires n'a de saillant que deux aventures que l'on croira difficilement, et qui sont parfaitement vraies.
On célébrait la fête de l'indépendance et Zuloaga présidait à l'Alameda une assemblée de députés et de fonctionnaires publics; on parlait des jours immortels, des héros de l'indépendance, Hidalgo, Morelos, Iturbide, beaux discours et vaines paroles; quand un inconnu s'avança tenant à la main un jeu de cartes sale, et le jeta à la figure du président: la cérémonie se trouva, on le comprend, interrompue. Chacun s'empressa autour du premier fonctionnaire de l'État; mais lui, en homme qui sait vivre et qui connaît les cartes, et qui sait tout ce qu'on peut attendre de leurs bizarres caprices, s'essuya la figure avec le calme d'une grande âme, et la séance continua. Quant à l'audacieux, il avait disparu.
Plus tard, lorsque Miramon lui fut adjoint comme substitut-président, Zuloaga le suivit en campagne, et fut escamoté six mois. Escamoté? dira-t-on, c'est par trop fort, un président escamoté, cela ne s'est jamais vu; en vérité, je réclame pour le Mexique, cela s'est vu, cela s'est fait, et le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'on n'y fit pas attention. Quinze jours après la disparition de la victime, deux officiers rapportèrent à sa femme en deuil, l'un son épée, l'autre ses pistolets, tout comme dans Marlborough, mais là s'arrête la comparaison. On le crut mort. Six mois plus tard, Zuloaga reparut et le pays fut assez ingrat pour ne point célébrer ce grand jour! On ne s'en occupa même pas. Soyez donc président pour si peu! Miramon, qui lui succéda, est un garçon de trente-deux à trente-quatre ans, brave, cela n'est pas douteux, mais, m'a-t-on dit, de peu de moyens. Poussé par une femme ambitieuse, de beaucoup d'esprit, dit-on, et bas-bleu par-dessus le marché, il a fait son chemin et rapidement, car en dix-huit mois il devint, de capitaine, président.
Je ne connais madame qu'indirectement, mais je puis donner sur son compte une anecdote qui peindra mieux que toute chose au monde les étranges moeurs de ce pays. Je tiens la chose de première main de madame X... elle-même.
Madame X... tient à la porte de Mexico un charmant petit cabaret, avec ombrage et jeu de boule. On dîne parfaitement chez elle; de plus, elle est polie et avenante, ce qui ne gâte rien. Elle eut pour _commadre_, commère, madame Miramon, alors qu'elle n'était que mademoiselle Concha de Lombardo, ne songeant point assurément qu'un jour elle se verrait assise sur le fauteuil présidentiel du Mexique. Ô coup du sort! vanité des vanités! je pourrais à ce sujet me livrer à de longues considérations philosophiques, je suis bon prince, et je passe; la loi de succession au fauteuil est rapide au Mexique. Miramon n'est plus président, et madame n'est plus présidente.
Ce fut à son passage au pouvoir que se rapporte _mon histoire_: en bonne princesse qu'elle était, en charmante femme qu'elle est toujours, madame Miramon venait visiter sa bonne amie, sa commère, madame X...
Celle-ci, honorée, comme vous le pensez bien, d'une condescendance aussi grande, abandonnait à la hâte casseroles et poêle à frire, pour entamer avec la présidente de longues causeries, où la politique n'était point étrangère:
--Tu devrais bien, disait madame X... (vous voyez l'intimité!) tu devrais bien dire à ton mari qu'il fasse telle ou telle chose, cela nous irait, et si cela continue il perdra nos sympathies. Les impositions forcées nous étouffent, tâche donc d'arranger cela.
--Et dis-moi, ajoutait madame X.., que feras-tu quand ton mari ne sera plus président? car il faudra bien un jour faire place à quelque autre.
--Ah! répondait ingénument la présidente, j'irais à Paris et à Londres voir l'impératrice et la reine.
Et la conversation roulait intéressante de la cuisine à la politique, pour revenir aux chiffons.
M. Gavarni pourrait introduire l'anecdote dans son _Histoire de politiquer_.
La biographie de Miramon ne manque pas également de traits d'un haut comique; alors que substitut-président, et de fait, chef de la république, il se livrait à l'exercice de la savate ou de la boxe avec des ouvriers français qui chantaient la _Marseillaise_ dans un cabaret aux portes de Mexico, la chose est vraie. Voyez-vous d'ici le président rentrant au palais avec l'oeil au beurre noir! Plus tard, on ne l'a pas oublié, quelque temps avant sa chute, Miramon forçait en plein jour le coffre-fort du consulat d'Angleterre pour enlever trois millions; j'étais présent, il y avait foule et murmures et indignation, mais ce fut tout, et l'Angleterre ne fit que protester, et Miramon se promène sans doute sur nos boulevards! Voilà qui est profondément triste.
Ce que je viens de raconter des Mexicains et les anecdotes qui vont suivre n'ont point pour but de faire mépriser un peuple dont j'ai reçu de vives marques de sympathie: loin de moi l'idée de déverser le ridicule sur des natures bonnes au fond, mais déplorablement perverties.
Le Mexicain a, pour toutes ses faiblesses, au besoin pour tous ses crimes, une excuse: le manque d'éducation, le défaut absolu d'organisation sociale. Mais, en nous reportant au moyen âge, au temps de nos guerres religieuses, et même au règne de Louis XV, nous trouverions chez nous plus de misères et de violences de toutes sortes. C'est l'histoire des deux chiens de Lycurgue.
Au Mexique, on ne peut s'étonner que d'une chose, c'est que, dans l'état où se trouve la république, il n'y ait pas plus de vols et plus d'assassinats. Enlevez à Paris sa garde de police, à la France sa gendarmerie, et vous m'en direz des nouvelles!
Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour, jamais il ne m'en fut cité d'exemple; l'homme d'affaires résiste en stoïque au désespoir que peut amener une faillite, et le suicide du négociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui vous présente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse d'un homme bien élevé, ne lui sourit guère. La rixe, voilà son élément; le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il n'a pas eu le temps d'y songer.
Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins développé chez eux? S'ils tiennent davantage à la vie, c'est peut-être que la leur est plus douce que la nôtre; c'est peut-être encore une affaire d'éducation. Les Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas.
Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur sang-froid dans la vengeance, de leur cruauté dans les exécutions sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mérite la nation.
Les passions et les haines enfantées par les discordes civiles couvrent des instincts meilleurs. Le châtiment le plus légitime reçoit rarement son exécution, s'il n'est promptement appliqué. On en est chaque jour témoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites qu'à travers les cris de mort au traître, l'homme engagé dans la tourmente échappe un moment aux premiers élans du triomphe, sa vie est assurée.
Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'énergie. Il aime trop la paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques exécutions rapides réduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups féroces se changeraient en mouton paisibles.
Cette étrange apathie à laisser faire et à souffrir, leur avait attiré d'un journaliste français l'apostrophe suivante qui ne manque pas d'éloquence et qu'ils ne lui pardonnèrent jamais.
«Ce n'était pas de l'_atole_, leur disait-il, qui coulait dans les veines de la Convention.» L'_atole_ est une solution fade et liquide de farine de maïs et d'eau.
Quelle que soit donc la férocité que nous ayons vue régner dans les trois dernières années de lutte, ne faisons point retomber sur les instincts nationaux les scènes désolantes dont le Mexique a été le théâtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la moralité des gens de bien et donner pour type du caractère social en France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours.
Le voleur, au Mexique, ne peut être considéré sous le même point de vue que chez nous: ce n'est pas un scélérat, c'est un homme comme tout le monde... au Mexique. «Certes, me disait un ami, je n'ai nul goût à m'approprier sans façon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envié le sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vanté, comblé d'éloges, et les salons comme les ruelles mal famées applaudissent à ses ingénieux hauts faits.»
Le Mexicain aime à conter les aventures où il a figuré comme victime; il ne s'en plaint pas; les grands événements l'intéressent, les petits accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien élevés se montrer du doigt, en étouffant de rire, un apprenti filou qui escamotait, à vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche déserte.
Les voleurs de mérite sont bien connus: on les rencontre parfois dans la rue; on les salue affectueusement, plusieurs même s'empressent à leur serrer la main. Dans les circonstances graves, les juges trouvent difficilement des témoignages pour condamner un coupable: personne n'a jamais rien vu; on craint de se faire une querelle avec l'accusé devenu libre ou avec ses amis; on se laisse voler, dans la crainte de se faire un mauvais parti.
Au Mexique, le jeu est dans les moeurs, comme le vol. Les maisons de _monte_ sont tenues par les gens les plus honorables, qui parlent volontiers de leurs occupations incessantes et qui tonnent contre l'oisiveté, mère de tous les vices. Dans les grandes fêtes du tripot, à San Agustin par exemple, on rencontre des familles au complet, grands parents et petits-enfants, qui s'encouragent mutuellement à tenter les hasards du sort et qui trouveront toujours une bourse ouverte pour les aider à conjurer les malheurs de la fortune.
En 1854, un sacristain de San Francisco, bien connu pour sa dévotion, eut l'idée suivante: il feignit avoir gagné le lot de vingt mille piastres (cent mille francs) à la loterie de la Havane. Le bruit s'en répandit et chacun de féliciter l'heureux sacristain. Lui, cependant, voulut rendre grâce au ciel d'une faveur si grande; il organisa donc une cérémonie religieuse d'une pompe exceptionnelle: le haut clergé serait présent et l'évêque (moyennant salaire) devait y faire un sermon sur la bienveillance du Seigneur s'étendant à la réussite des gens pieux; c'était de circonstance.
La grande société de la ville était invitée; mais pour une fête aussi prônée, le mobilier des églises ne devait point suffire, et le sacristain s'en fut quêter, dans toutes les maisons riches, les objets de luxe servant au culte particulier de chacun. On s'empressa de lui fournir chandeliers d'or et d'argent massif, parures de la Vierge et de l'Enfant Jésus, broderies précieuses, perles et diamants: il y en eut pour une somme considérable.
Tout se passa bien; le sermon de monseigneur fut des plus éloquents, la cérémonie splendide.
Le soir, pour couronner la fête, le sacristain fûté disparaissait avec toutes les richesses d'emprunt qu'on ne put jamais retrouver. Le tour passa pour bien joué, l'on ne fit qu'en rire. Voilà de la tolérance.
Un prêtre me racontait qu'il existe, à San Hypolito (l'hôpital des fous à Mexico), une image de la Vierge, d'un caractère particulier: elle est fort laide et presque noire, se rapprochant du type indien. Les filles publiques de la ville l'ont en grande vénération et viennent chaque jour la supplier de leur accorder pour la nuit une ample moisson d'amants. Lorsque le hasard a favorisé le commerce de ces malheureuses et qu'elles se trouvent satisfaites du produit de leurs charmes, elles s'empressent auprès de la Vierge pour la remercier de ses faveurs, et lui offrent en reconnaissance, une partie de leur gain, la priant de leur continuer sa toute-puissante protection.
Voilà, certes, vis-à-vis de l'Immaculée-Conception, un singulier genre de piété.
Pendant mon séjour à Mexico, un Mexicain ou un Espagnol se prit de querelle avec un Français. La scène se passait au café, devant de nombreux témoins. Il y eut voies de fait, une rencontre fut décidée. On prit rendez-vous, pour le lendemain cinq heures, à l'Alameda. Notre compatriote attendait son adversaire en retard et désespérait déjà de le voir arriver. Au moment de partir, celui-ci parut à cheval, suivi d'un domestique: il mit pied à terre et s'approcha; un ample manteau le couvrait en entier, de manière à cacher ses mouvements. Il aborda le Français en souriant, et quand il fut à deux pas du malheureux qui s'attendait à des excuses, il le renversa d'un coup de pistolet qu'il avait sous son manteau: le misérable n'avait pas même osé montrer son arme. L'homme à terre, l'assassin remonta tranquillement à cheval et disparut. Voilà du courage.
Au temps de nos démêlés avec le Mexique, lors de l'occupation de Vera-Cruz par l'amiral Baudin et de la prise de San Juan de Ulloa par le prince de Joinville, Mexico se trouvait dans une agitation extraordinaire.
Il y avait des élans de patriotisme et des bravades insolentes à l'adresse de nos malheureux compatriotes. Un jour, au café de la Gran Sociedad, trois officiers, parlant de l'armée française d'occupation, s'étaient échauffés outre mesure, et les motions les plus bizarres se succédaient sans relâche.
--Moi, disait l'un, que Santa-Anna me donne un régiment, et je me charge de mettre tous ces _gavachos_ (terme de mépris) à la raison.--Moi, disait l'autre, j'irai les lasser jusque sur leurs vaisseaux.--Par la sambleu! s'écria le troisième, vous n'êtes que deux bravaches; je voudrais, moi, les tenir là, leur enfoncer mon épée dans le coeur et me la passer fumante sur les lèvres!
--Toi, lui dit un Français bien connu pour ses aventures extraordinaires et mort depuis peu, toi, mon bonhomme, tu passerais avec délices sur tes lèvres une épée teinte de sang français? Tiens, voilà ce que tu te passeras. Et, joignant le geste à la parole, il lui cira deux fois la moustache avec son doigt. Le Mexicain, stupéfait, garda l'outrage. Voilà de la forfanterie.
À propos d'officiers, il est avéré qu'au Mexique, pour une armée de trente ou quarante mille soldats, le nombre des généraux suffirait aux cadres de deux millions d'hommes; quant à l'état-major, colonels, lieutenants colonels, etc., le chiffre paraîtrait improbable. La fortune de tous ces parvenus est du reste singulière; pour quelques chefs sortis de l'école militaire de _Chapultepec_, la statistique, s'il y avait lieu, fournirait une quantité prodigieuse d'officiers supérieurs sortis des classes les plus infimes, dont quelques-uns ne savent pas écrire, et dont la majeure partie ne doit ses épaulettes à grains d'épinard qu'à des exploits peu chevaleresques, accomplis sur les grandes routes de la république: de ce nombre, il faut citer C..., ancien épicier d'Orizaba, dont la renommée au Mexique est des plus impopulaires, et dont les exactions sont devenues proverbiales. Il paya, dit-on, 500,000 fr. à M... le droit d'expédition contre la ville libérale d'Oaxaca qu'il abandonna ruinée après trois mois d'occupation. Marquez, dont on vante les talents militaires et dont la cruauté au-dessus de tout éloge reçut une éclatante consécration dans les massacres de Tacubaya.
L'un voiturier, l'autre chapelier, un autre, ancien laquais à l'ambassade de Guatémala, conquit en une année son titre de général, et gouvernait en dictateur la vallée de Mexico. Le plus remarquable de tous, paillasse émérite dans un cirque de province, se trouvait, cinq ans plus tard, gouverneur de la capitale, sous la présidence de M... Jamais la fortune inconstante ne distribua plus au hasard distinction plus imméritée.
Tous ces hommes à demi-solde, ou sans autre paye que de rares gratifications, ne reculent devant aucune violence pour assurer une existence précaire (en campagne du moins): dénués de principes, sans autre éducation que celle donnée par le frottement des villes, privés de sens moral qu'on perdrait à moins, leurs expéditions dans les provinces rappellent les razzias des Bédouins ou les rafles des boucaniers de la Tortue. Généreux comme des voleurs, dirait Beaumarchais, ils satisfont largement aux caprices des leurs; les coffres vides, ils demandent au crédit les satisfactions d'une prodigalité sans pudeur, quitte à nier leurs dettes avec une assurance impassible, trop souvent justifiée par la complaisance d'un juge ami ou de témoins sans vergogne. L'audace néanmoins réussit quelquefois à les confondre, et l'intimidation sait arracher de leurs mains ce que la sentence d'un jugement ne saurait obtenir.
Je peux donner à l'appui l'anecdote suivante: Mr M... avait depuis longtemps, auprès du général Valencia, une facture en souffrance; démarches, visites, citations, tout était vain: Son Excellence invisible se refusait à tout accommodement comme à tout à compte; son palais cependant retentissait de cliquetis joyeux et de bruits de fête; bals et dîners s'y succédaient sans relâche; mais Son Excellence ne payait pas. Mr M..., à bout de patience, pénètre un soir sans invitation dans la salle de bal, armé de sa terrible facture. Il y avait foule: on jouait, on dansait, et le général faisait avec grandeur les honneurs de sa maison; en apercevant Mr M..., sa figure perdit de sa sérénité, mais trop bien appris pour laisser rien voir de la surprise que lui causait l'intempestive apparition de son créancier, ou plutôt craignant un éclat, il s'empressa près de son nouvel hôte.
--Eh! mon fils, quel honneur! voilà qui est bien, et je ne m'attendais pas à pareille fortune. Puis appelant un domestique:
--Holà! Pablo, s'écria-t-il, du champagne par ici.
--Général, répond Mr M..., je ne suis point ici pour danser, mais pour exiger le montant de ma facture; voilà vingt fois qu'au palais et chez vous on me refuse votre porte: vous avez été jusqu'à ce jour insolvable et introuvable à la fois, il me faut mon argent.
L'Excellence pâlit affreusement, et le menaça tout bas de le faire jeter par la fenêtre; mais le créancier élevant la voix, il le pria poliment de passer dans son cabinet, et fermant la porte à clef:
--À nous deux, lui dit-il, d'une voix terrible, et, mêlant à ses menaces d'affreux blasphèmes, il saisit une canne: on eût dit que le dernier jour de Mr M... était arrivé. Mais, sans se déconcerter le moins du monde, le créancier s'approcha d'un air résolu, et saisissant Son Excellence au collet:
--Mettez bas cette canne, lui dit-il, et surtout payez, ou, par la corbleu! je vous étrangle comme un poulet. L'Excellence lâcha le bâton, et du ton le plus naturel et le plus amical:
--Allons! mauvaise tête, lui dit-il, pas de scandale, voilà ton argent; et, fouillant dans un tiroir, il paya le tout en or au créancier presque épouvanté de son succès.
Depuis lors, ils furent toujours amis, et le général, ou payait comptant, ou faisait des dupes ailleurs.
La composition des cours de justice est aussi remarquable que celle de l'armée, et je ne sais si l'épithète de vénale est suffisante pour caractériser les manoeuvres de certains juges.
L'anecdote suivante en peut donner une idée; je fus témoin de la chose et je puis parler _de visu_: Un de mes amis se trouvait en procès avec un avocat de la plus déplorable réputation; il s'agissait d'une somme réclamée par ce dernier, et qu'à tort ou raison, il prétendait ne pas devoir; les antécédents de mon ami plaidaient en sa faveur: c'était la première fois qu'il se trouvait en discussion pour affaire de ce genre, et l'avocat bien connu pour ses chantages avérés, comme pour une conduite des plus compromettantes; une simple information devait éclairer la religion du tribunal.
Le jour de la citation, et en présence du juge, X. déclara sous serment ne pas devoir, expliquant l'origine du débat, et se proposant de citer trois témoins à l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de même; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle. L'affaire fut renvoyée à huitaine. X. s'en fut tranquille: les témoins étaient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagnée. Pendant l'intervalle, il reçut la visite du juge en personne, qui, tout en causant art, commerce et théâtre, sut adroitement amener l'objet du procès.
--Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du fait, et vos témoins sont inutiles.
Il s'étendit alors en épithètes vigoureuses sur la conduite de l'avocat, et partit en accablant X. de louanges métaphoriques.
--Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme d'affaire pour entendre le prononcé du jugement.
Huit jours après, mon trop confiant ami était condamné à payer la somme en question, plus les frais, etc. Toute réflexion serait ici superflue: les deux fripons avaient partagé.
En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionnée pour les fêtes et le jeu, si attachée à ses vieilles superstitions et à ses vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prétentieuse, si voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans administration, sans police, sans moeurs et sans lois, il vous passe d'étranges idées sur le sort réservé à cette immense république.
Quarante années de luttes, de guerres civiles et de dévastations effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois d'arrêt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au moment que tout doit succomber.
C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes plus au siècle des conquêtes, l'on jette en vain sur le vieux monde un regard interrogateur; le Mexicain lui-même ne saurait à quelle puissance s'adresser pour fonder, dans sa patrie dévastée, un ordre régulier et des institutions qui lui manquent.
Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours présentes; il aime le Français et respecte l'Anglais; quant à l'Américain, il en éprouve une terreur indéfinissable: il semble qu'il devine en lui le futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race.
Tout faisait présager ce résultat, et quoique le nombre des Américains soit fort réduit dans ses provinces, le Mexique néanmoins, encerclé dans les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrésistible ascendant.
Au nord, la Californie, dans son incroyable prospérité, menaçait déjà ses frontières et convoitait la Sonora; au nord-est et à l'est le Nouveau-Mexique et le Texas cédés par Santa-Anna, avaient jeté jusqu'au centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud n'était plus qu'une colonie américaine.
Il était réservé à la France de secouer le Mexique de son engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le cataclysme d'un grand peuple et le génie d'un grand prince, pour l'arracher à la pente fatale qui l'entraînait à l'Amérique.
La scission des États-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous l'influence européenne, et l'expédition actuelle assure à la France une prépondérance sans conteste sur cette contrée la plus riche du globe.
À son origine, l'expédition alliée, dirigée dans le simple but d'une réclamation de créance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un débiteur insolvable. Le Mexique, dans l'état où l'a réduit la guerre civile, privé de ressources et malgré la meilleure volonté du monde, n'aurait pu rembourser la moindre échéance, et la saisie de ses douanes ne pouvait que le précipiter dans de nouveaux désordres. Mais il semble que la Providence ouvre à ce pays une perspective nouvelle.
Aujourd'hui le Mexique lui-même ne peut qu'applaudir au succès et au développement de l'expédition française. Libérale, la France ne peut que lui imposer un régime libéral, et les clameurs des partis n'en imposeront point à la clairvoyance de l'empereur.
L'Amérique seule protestera; mais, abattue déjà par l'effroyable guerre qui la dévore, réduite à l'impuissance par la reconnaissance probable du Sud, elle ne pourra qu'assister d'un oeil jaloux à la renaissance du magnifique empire qui lui échappe.
Maîtresse des grandes villes de la république, Vera-Cruz, Puebla, Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitué par ses soins et son influence, enrichi de voies ferrées, décuplant en quelques mois ses immenses richesses, assurer à nos manufactures l'écoulement de leurs produits, verser entre nos mains les trésors métalliques dont il regorge, et s'élancer dans l'avenir vers une prospérité qu'il n'eût jamais rêvée. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant à la vaste entreprise de l'isthme de Suez.