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Chapitre 2

Sous le soleil lourd, par les chemins creux dont les arbres se croisaient souvent au-dessus de sa tête, Jean Boirot s’en allait vers Sainte-Croix au pas tranquille de sa bonne jument grise.
Paisible d’habitude, il avait martel en tête ce jour-là, car deux affaires l’avaient poussé hors de chez lui, et deux affaires à la fois, c’était beaucoup pour un homme qui d’ordinaire n’en avait aucune.

La première, la plus ancienne en date, c’était une promesse d’un camarade, rencontré à la dernière foire, et qui lui avait donné rendez-vous pour ce jour-là ; leur but était de lui faire avoir une belle charrette presque neuve pour la moitié du prix qu’elle avait coûté, étant donné que celui qui l’avait fait faire avait grand besoin d’argent et ne savait où en trouver.

La seconde affaire était moins importante ; aussi Jean Boirot n’y songeait qu’entre deux, lorsque l’idée de la charrette avait un peu fatigué son esprit.

La veille, il avait reçu une lettre écrite sur ce papier à envelopper le fromage de gruyère que l’on retrouve encore dans les épiceries de campagne ; le style était simple, mais presque obscur, à force de sous-entendus ; l’enveloppe était cachetée avec de la mie de pain. Du tout ensemble, Boirot avait appris que sa cousine Mélanie Duteux était morte dans sa maison, laissant un fils âgé de huit ans et quelques dettes ; qu’elle avait ordonné avant sa mort de vendre tous ses biens mobiliers pour payer ce qu’elle devait, et que, comme parent, Jean Boirot était invité à passer une fois ou l’autre à Sainte-Croix, afin de voir à ce qu’on ferait du petit garçon.

On cousine à des degrés fort éloignés en Normandie, et surtout dans ce coin de terre compris entre la Manche et l’Océan qu’on appelle la Hague. Les villages sont éloignés les uns des autres ; point de villes ni de gros bourgs pour rapprocher les distances : les cultures, souvent espacées par de grandes landes improductives, retiennent les hommes loin des hameaux tout le jour. Si par tradition les paysans riches ou pauvres ne conservaient pas l’habitude de se visiter de temps à autre, au moins une fois l’an entre gens qui ont quelque lien de parenté, l’isolement moral deviendrait bientôt aussi complet que l’isolement matériel. Donc, on cousine au vingtième degré. Mais Mélanie Duteux n’était point une parente si éloignée pour Jean Boirot ; aussi pensait-il à la défunte avec une sorte de mélancolie.

— C’était une jolie fille autrefois, se disait-il ; si jolie que les garçons se retournaient pour la voir, quand elle passait sur les routes en allant au marché à Cherbourg. Son mari ne valait pas grand-chose, il a bien fait de mourir, et ça l’a bien débarrassée, mais c’était trop tard, à ce qu’il paraît, puisque la voilà qui s’en est allée aussi…

La cloche aiguë de l’église de Sainte-Croix jeta dans l’air une volée de sons joyeux.

— Déjà vêpres ? se demanda Boirot en frappant du talon le flanc de sa bête pacifique. Je me suis joliment attardé !

Comme il débouchait sur la lande, dont il avait à traverser un coin avant de gagner le village, il vit apparaître sur une charrette une armoire de chêne, dont les portes enlevées laissaient voir l’intérieur béant. Derrière la charrette marchaient deux ou trois femmes qui jacassaient avec animation, en se montrant l’une à l’autre des hardes et des affiquets de femme qu’elles emportaient.

— Est-ce qu’ils auraient fait aujourd’hui la vente de Mélanie, pour profiter de l’occasion de la foire ? se demanda Boirot. Et un peu mécontent, avec une vague impression qu’on n’eût pas dû aller si loin sans lui, il fit prendre de force le trot à sa monture.

La maison de Mélanie Duteux était située un peu à l’écart, dans un groupe de constructions qui avait jadis dû former un petit hameau ; mais la plupart des demeures étaient tombées en ruine par la mort ou l’abandon, et la veuve avait passé les dernières années de sa vie dans l’isolement presque complet que produit dans ce pays à demi sauvage le manque de proches voisins.

C’était pourtant une riante maisonnette, à cette heure du jour où le soleil en éclairait la façade. Un rosier blanc, de ceux que les jardiniers rustiques appellent le bouquet de la mariée, cachait la nudité des pierres grises sous un splendide manteau de feuillage sombre et luisant, semé d’une profusion inouïe de grappes d’un blanc à peine rosé. Mais les portes et les fenêtres étaient ouvertes ; la paille jonchait le seuil et les alentours ; des voix criardes piaillaient à l’intérieur ; de gros rires éclataient de temps en temps, couverts par le bruit d’une discussion animée : Jean Boirot se sentit de plus en plus mécontent. Il descendit de sa bête et l’attacha par la bride à l’anneau scellé dans le mur.

Deux ou trois femmes sortirent de la maison pendant que d’autres entraient : chacune emportait quelque objet à la main ; on se hâtait, car la cloche ne cessait de tinter, dominant le tapage de sa claire sonnerie.

— C’est donc pour aujourd’hui la vente ? dit-il à un homme qui sortait.

— C’était pour aujourd’hui, reprit l’homme, car la voilà qui est finie.

La cloche s’arrêta, et les femmes réunies en groupes se mirent à courir du côté de l’église. Bientôt il ne resta plus devant la maison que quelques hommes, parmi lesquels l’huissier qui avait fait la vente.

Boirot se fit connaître et demanda d’un ton fâché pourquoi l’on s’était tant pressé.

— C’était la volonté de la défunte, répondit l’huissier, indifférent : et puis mieux valait aujourd’hui, à cause de la foire. Tout s’est bien vendu, allez, plus qu’on ne pouvait l’espérer ; non seulement les dettes sont couvertes, mais il restera quelque chose pour le petit.

— Tiens, le petit ! C’est vrai ! dit Boirot, où est-il ?

— Depuis que la vente a commencé, je ne l’ai pas vu, fit le notaire, qui venait de se joindre au groupe.

On appela : – Bon-Louis ! mais rien ne répondit.

— Il se retrouvera ce soir, à l’heure de la soupe ! dit quelqu’un en riant.

Boirot hocha la tête d’un air grave. Il n’était satisfait ici ni des hommes ni des choses, mais sa dignité lui interdisait d’en rien manifester.

— Je vais le chercher, dit-il.

Les autres s’éloignèrent, et Boirot entra dans la maison ouverte où il n’y avait plus rien à prendre.

Il la parcourut dans tous les sens, du haut en bas, sans y trouver rien que de la paille et des papiers déchirés. L’endroit où avait été le lit se reconnaissait à la boiserie moins enfumée, protégée jadis par les vieilles courtines d’indienne ou de toile bleue en usage dans ce pays. Involontairement Boirot se découvrit et fit un signe de croix, comme s’il eût été devant le corps de la défunte, tel qu’on l’y avait vu si peu de jours auparavant.

Presque honteux de cette action machinale, il se détournait, lorsqu’il vit dans la porte l’enfant qu’il cherchait.

C’était un beau petit gars de huit ou neuf ans, grand pour son âge, d’un blond de lin, avec des yeux bleus très honnêtes et braves ; les sourcils, d’un noir d’encre, donnaient à ce visage enfantin une fermeté presque virile ; mais, dans ce moment, les lèvres tremblantes et les joues pâles le rendaient aussi pitoyable que le plus misérable orphelin.

— Bon-Louis, dit le paysan, ému, c’est moi qui suis le cousin Jean, Jean Boirot, tu sais bien ?

L’enfant fit un effort souverain pour empêcher ses larmes de couler, et répondit d’un signe de tête.

— Tu me connais ? insista Boirot.

— Maman vous aimait bien, répondit Bon-Louis d’une voix mal assurée. Elle avait dit que vous viendriez.

Le cousin Jean aurait bien voulu dire quelque chose, mais il ne savait pas quoi ; donc il se tut un moment.

— Où t’étais-tu sauvé ? reprit-il pour changer le tour de la conversation.

— Dans le jardin, répondit le petit garçon en indiquant de la main le parterre qui s’étendait derrière la maison ; ils n’ont pas touché aux fleurs ; ils n’y ont pas pensé. Tant mieux. Maman aimait ses roses.

Machinalement Boirot suivait l’enfant, qui s’était avancé sur le seuil et qui regardait tristement le jardin plein de bruissements d’insectes. La joie du jour éclatait dans toute son intensité sur ce coin de terre embaumé.

— Pourquoi t’étais-tu caché ? demanda Boirot, dont l’esprit simple se sentait bouleversé par mille impressions confuses.

— Parce que j’étais en colère. Est-ce que vous croyez que ça me fait plaisir de les entendre rire et plaisanter de ce qui avait appartenu à ma maman ? Je les déteste tous !

Il ferma les poings, et ses sourcils noirs se rejoignirent en une barre qui traversa tout son visage, donnant une expression redoutable à cette physionomie bonne et franche.

— Et moi ? fit Jean Boirot en posant sa rude main avec une douceur féminine sur la tête du petit rebelle.

— Vous, ce n’est pas la même chose. Je vous ai vu tout à l’heure quand vous vous êtes signé devant la place du lit.

Ils restèrent sans parler, au milieu des roses épanouies, où les abeilles entraient avec avidité pour en ressortir lourdes et chargées de miel. La cloche tinta quelques coups isolés, pour Complies, dans le ciel tranquille où de légers nuages passaient très lentement. Tout était autour d’eux clos et borné par des frondaisons d’un vert intense, et il faisait très chaud.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Boirot.

Bon-Louis haussa les épaules, pour dire qu’il n’en savait rien.

— Tu ne vas pas rester ici tout seul, pourtant ! insista le paysan.

— J’aimerais bien, mais ils ne voudront pas.

— Qu’est-ce que tu aimerais le mieux ? hasarda Boirot.

Bon-Louis se tut un instant, puis brusquement :

— Je voudrais aller à la mer, répondit-il.

— À la mer ! comme marin ?

— Je ne sais pas, je voudrais voir la mer.

— Tu ne l’as jamais vue ?

— Non, fit brièvement le petit.

Cela, c’était le seul chagrin que lui eût causé sa mère. Jamais elle n’avait voulu l’emmener avec elle quand elle allait, – si rarement ! – à la ville, et Sainte-Croix se trouve assez loin dans les terres pour qu’un enfant ne puisse aller et revenir seul, en un jour, de l’Océan ou de la Manche.

— Sais-tu où je demeure ? demanda Boirot, pour dire quelque chose.

— À Clairefontaine.

— Sais-tu où c’est ?

— C’est dans la Hague.

Le paysan traversa la maison et se retrouva sur le chemin. Bon-Louis l’avait suivi.

— Viens avec moi, lui dit-il, nous allons goûter.

— Je n’ai pas faim.

— Ça ne fait rien ; viens tout de même.

Ce n’est pas l’autorité que Boirot venait de mettre dans sa voix qui décida le petit garçon, mais quelque chose d’indéfinissable. Il se sentait malgré lui attaché à ce nouveau venu, étranger tout à l’heure. Il le suivit docilement, aussi docilement que la bonne jument dont Boirot lui avait remis la bride.

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