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Chapitre 3

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de cet enfant-là ?

Artémise Boirot, qu’on appelait familièrement Témise, regarda de travers son mari, qui, penaud, se tenait debout près de la table.

— Tu nous trouves trop riches, n’est-ce pas, que tu nous amènes une bouche de plus à nourrir ?

Boirot continuant à se taire, Témise répéta brutalement sa question :

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de cet enfant-là ?

Bon-Louis réprima le mouvement de hautaine colère qui lui avait fait relever la tête pour braver la maussade hôtesse. L’éclair de ses yeux bleus s’éteignit subitement, et il sembla se rencoigner dans l’ombre de la table pour échapper aux mauvaises paroles.

Les flammes mouvantes du foyer jetaient des lueurs capricieuses sur les objets aussi bien que sur les hôtes de ce logis primitif. La nuit qui tombait à peine au dehors était déjà faite depuis longtemps à l’intérieur de la maison basse et enfumée, mais le feu allumé pour le repas du soir jetait dans l’air une sorte de joie inquiète, instable et fugitive comme la courte flambée des ajoncs que jetait sous la chaudière fumante la main parcimonieuse de la ménagère.

Le long de la muraille, près de la porte, s’étageaient sur l’éyer de chêne les assiettes d’étain estampées au millésime de 1672, côte à côte, avec les plats fleuris de faïence, où une fleur bizarre, d’un style archaïque transmis de père en fils chez des décorateurs sans artifice, s’étale sur un fond bleuté, aussi doux au regard que poli sous la main.

Les flammes dansantes jetaient un point rouge sur une assiette de métal, un point d’argent sur un plat de faïence, puis retombaient soudain comme mortes. La grande vieille armoire de chêne sculpté devenait alors toute noire ; les lits drapés d’indienne violette, au bout de la salle, prenaient des airs de sarcophages ; seul, le foyer, d’un rouge sombre, vivait encore, comme un œil courroucé, jusqu’au moment où Témise y jetait une nouvelle flambée d’ajoncs crépitants.

— Vois-tu, ma femme, dit Boirot après un long silence, j’ai amené le petit parce qu’il le fallait.

Artémise haussa les épaules, mais son mari était maintenant décidé à dire ce qu’il avait sur le cœur, et il ne se laissa point troubler.

— Si tu avais vu ce que j’ai vu, reprit-il, tu aurais fait comme moi. Quand je suis allé à Sainte-Croix, je m’imaginais que quelqu’un se serait occupé du petit, que quelques bonnes gens auraient pris soin de lui, comme de son bien. De son bien, oui ; car je suis arrivé comme on finissait la vente des meubles ; j’en avais rencontré sur la route, en m’en venant. Mais je ne pensais pas que c’étaient ceux que notre pauvre grand-mère avait laissés à Mélanie en mourant. Enfin, tout a été vendu pour payer les dettes, car la pauvre cousine avait accepté les dettes de son mari…

— Un joli monsieur ! grommela Artémise en jetant un gros paquet d’ajoncs sous la chaudière.

— C’est son fils qui nous écoute, fit observer doucement Boirot.

La ménagère baissa la tête. Elle était rude, mais point mauvaise au fond, et ne se sentait pas l’envie de blâmer le père mort devant le fils deux fois orphelin.

— Les hardes vendues, reprit le paysan, on a eu de quoi payer tout ce qui était dû, et il est resté quelque chose à Bon-Louis, en même temps que la maison et le bout de jardin. Pour la maison, quelqu’un du pays avait envie de la prendre, et, d’accord avec le notaire, on la lui a louée pour cinquante francs par an, à charge de l’entretenir. D’ailleurs, elle est en bon état et d’ici longtemps n’aura point besoin de réparation. Mais personne ne s’était inquiété du petit. Il faut pourtant bien que cet enfant vive quelque part, et je l’ai amené ici. Il est courageux et point sot ; il saura se rendre utile et gagner sa nourriture. On lui placera son argent, et quand il sera homme, il se trouvera à la tête de quelques écus.

Témise ne répondit rien, ce qui n’était pas bon signe.

— Comment t’appelles-tu ? chuchota une petite voix à l’oreille du garçonnet.

Il faillit tressaillir, mais il se retint.

— Bon-Louis, répondit-il, sans se retourner.

— Moi, je m’appelle Véronique, fit la petite voix, et je suis ta cousine. Quel âge as-tu ?

— Bientôt neuf ans.

— Moi, j’en aurai douze à la Chandeleur.

Boirot s’était rapproché de sa femme et lui parlait à voix basse. Bon-Louis se détourna un peu et regarda sa cousine, aux lueurs fantastiques du foyer.

Elle était un peu plus grande que lui et possédait les mêmes yeux bleus, le même teint délicat. Un grand air de famille les eût fait prendre pour le frère et la sœur de Véronique, sauf que les sourcils, au lieu de se rejoindre comme chez le petit garçon en une ligne sombre et bien fournie, étaient à peine indiqués par une ombre légère et soyeuse.

Elle lui souriait, et pourtant il restait inquiet. Alors, elle prit doucement la main qu’il laissait pendre et la retint dans la sienne.

— Ce n’est point un mendiant, te dis-je, conclut Boirot à demi-voix, et, s’il en était besoin, on pourrait se faire payer son entretien, mais nous ne sommes pas des malheureux, et il me semble que…

— Qu’il reste, alors, fit Artémise avec un soupir de résignation. On le couchera dans le grenier, auprès des pommes de terre.

La main de Bon-Louis, jusque-là molle et lâche, se resserra sur les doigts de la petite fille, mais il ne dit rien.

— Véronique, s’écria tout à coup madame Boirot, va-t’en fermer la barrière du jardin ; je suis sûre de l’avoir laissée ouverte, et la vache sera entrée…

La fillette disparut, comme une ombre s’évanouit sur un mur, et Bon-Louis sentit soudain quelque chose lui manquer.

Boirot s’était remis à causer avec sa femme ; les flammes ne dansaient plus sur le foyer, devenu un amas de paillettes ardentes, où le noir gagnait de plus en plus… Bon-Louis regarda la porte, toujours ouverte en ce pays, excepté durant le sommeil des hôtes, et se glissa sans bruit au dehors.

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