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Chapitre 39

Le soleil du lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Presque pas de vent, à peine assez pour enfler la voile, et cependant la marée avait dépassé les prévisions. Aussi tout Clairefontaine était-il sur la grève, tant pour voir partir les pêcheurs que pour faire les petites pêches ordinaires de ces grands jours : crevettes, crabes, menus poissons et coquillages.

Les autres barques étaient parties depuis le matin, mais Bon-Louis avait eu la précaution de conduire celle de La Haye dans une petite anse où la profondeur de l’eau permettait de retarder le départ de deux heures. Après avoir franchi un espace considérable de sable fin, où des roches noires émergeaient capricieusement çà et là, ils arrivèrent à la petite anse. Vevette escalada adroitement les roches couvertes de varech glissant qui en défendaient l’approche, et elle sauta dans la barque sans s’appuyer sur la main que Bon-Louis lui tendait. Aubry, plus lourd, parut sur le rocher au même moment, et il put constater que les mains des jeunes gens ne s’étaient pas effleurées. Leurs yeux s’étaient parlé, pourtant, si pleins de douleur, qu’ils s’étaient détournés aussitôt afin de ne pas fondre en larmes.

Dès qu’Aubry fut entré, Bon-Louis s’appuyant sur la gaffe poussa vivement la barque au large ; il fallait ramer, tant qu’on serait à l’abri de la côte, et même plus loin, car le vent, bon pour revenir, était défavorable au départ, et force leur serait de courir des bordées, ce qui d’ailleurs leur importait peu.

Les deux hommes ramèrent dur pendant plus d’une heure, et Aubry s’aperçut qu’il avait trop présumé de ses forces.

— Je ne suis pas encore bien solide, dit-il, rompant le silence pour la première fois. Heureusement, le vent travaillera pour nous tout à l’heure.

En effet, moins d’un quart d’heure après, la voile fut hissée au mât, et les rameurs purent se reposer.

Une étrange quiétude, mêlée d’une sorte de joie, s’était étendue sur Vevette et sur Bon-Louis, lorsqu’ils s’étaient vus ensemble dans la barque. D’abord et en même temps, car leurs pensées étaient semblables bien souvent, ils s’étaient dit que le bonheur, ce serait d’être seuls tous deux dans un bateau, qui les emporterait n’importe où, vers l’inconnu… Une amertume poignante accompagnait cette idée ; puis le mouvement cadencé, la somnolence que donne la réflexion du soleil sur l’eau, et aussi la lassitude de la souffrance, avaient reporté leurs souvenirs bien loin en arrière, aux jours de leur enfance, où La Haye les emmenait, avec Véronique.

Ici, une nouvelle tristesse, bientôt laissée dans le sillage qui miroitait derrière eux sur l’Océan lumineux ; puis une volée de visions charmantes, ramenées comme des oiseaux au-dessus de leurs têtes, par le claquement de la voile, par le grincement de la poulie.

Ils avaient été si parfaitement heureux dans la vieille barque ! Celle-ci était plus belle et plus grande, mais l’autre avait abrité complaisamment leurs malices innocentes et leurs tours enfantins. C’était une autre barque, mais c’étaient les mêmes bruits, la même odeur, le même balancement, les mêmes paysages déroulés sous leurs yeux par la baie magnifique qu’ils parcouraient en zigzag, revenant sans cesse de gauche à droite et de droite à gauche, pour prendre le vent et gagner le large.

La magie de ces souvenirs était si puissante, que ces êtres infortunés se parlèrent, pour la première fois depuis des semaines.

— Te souviens-tu ? avait dit Bon-Louis…

— Tu n’as pas oublié ? avait répondu Vevette.

Et, bercés par la vague compatissante, ils échangeaient leurs souvenirs, en présence d’Aubry étonné, avec une douceur et une aisance à laquelle il ne comprenait rien.

Bon-Louis, résolu à partir, se disait que cette journée, la dernière, était une preuve que son projet était bon. Il voyait là le doigt de Dieu et une récompense de son sacrifice. En revanche, il jouissait de ces dernières heures avec la joie pure de ceux qui ont renoncé ; tout lui était doux à présent, puisque rien ne comptait plus.

— Qu’elle se souvienne de ce jour, pensait-il, tout en racontant quelque anecdote enfantine ; qu’elle se rappelle que j’étais gai et content, et que je ne voulais plus rien qui pût lui faire du mal ou de la peine.

Elle, touché de sa tendresse délicate, heureuse de pouvoir écouter sans crime cette voix qui pénétrait au plus profond de son âme, lui répondait avec la même douceur, afin qu’il comprît qu’elle le remerciait. Ils ne pouvaient se regarder, mais, par le son de leurs voix, ils sentaient leurs âmes étroitement liées s’en aller ensemble dans l’azur, avec le souffle de vent qui faisait trembloter au haut du mât la flamme où était écrit le nom de Vevette.

— Ne sommes-nous pas assez loin ? dit Aubry, un peu ennuyé de tant d’histoires où il ne figurait pas.

— Je crois que oui. Nous pouvons jeter le filet, si vous le voulez, répondit Bon-Louis, qui se leva rapidement et descendit la voile. Où sommes-nous, Vevette ?

— Par le travers de Vauville, répondit-elle en regardant la terre. Nous avons le clocher de Biville pour « amer ».

— Bon, allez sans crainte, Aubry, dit le jeune homme. Voilà une risette de vent qui va nous aider.

D’autres barques pêchaient à peu de distance, la place devait être bonne.

À deux, sans mouvements précipités, ils prirent le filet, massé à la poupe, et le jetèrent à l’eau, où il s’enfonça soutenu en partie par les lièges du bord supérieur. La barque flottait doucement, entraînée par un faible courant, lorsque soudain Vevette, assise au gouvernail, sentit une forte secousse ; la barque tournoya sur elle-même, et en même temps les deux hommes se trouvèrent précipités à la mer avec le reste du filet, qui resta accroché à une cheville, sur le bord.

— La Corne ! cria Vevette en courant à la poupe, avec une indicible horreur.

Les deux hommes étaient à une égale distance du bateau, l’un à gauche, l’autre à droite. Tous deux avaient évidemment les jambes embarrassées dans le filet, mais leurs bras étaient libres, au moins en partie.

Vevette les regarda pendant la durée d’un éclair, le cœur serré par une angoisse épouvantable. Elle pouvait en sauver un, par un mouvement habile ; elle n’aurait jamais le temps de les sauver tous deux. La barque, attachée à la Corne par le filet qui faisait office d’ancre, pivotait lentement sur elle-même, et tout à l’heure elle allait passer sur les malheureux.

Bon-Louis la regardait avec une tendresse égarée, et elle vit ses lèvres s’agiter en disant : Adieu.

Une lumière horrible foudroya l’âme de Vevette. D’un coup de rame, elle fit avancer le flanc de la barque vers son mari qui tendait un bras vers elle ; le saisissant avec force, elle l’aida à s’accrocher au bord… quand elle put lever les yeux et regarder, l’autre tête avait disparu.

— Bon-Louis ! cria-t-elle…

La barque tournait très lentement, penchée du côté où elle était retenue. Aubry s’était traîné jusqu’au gouvernail, et de là il avait pu se laisser tomber à l’intérieur. Ses mouvements l’avaient dégagé du filet, qui ne tenait toujours que par la cheville.

— Bon-Louis ! répéta Vevette d’une voix déchirante.

— Vevette, ma bonne femme ! dit Aubry.

Elle n’en entendit pas davantage. Un bourdonnement confus remplissait ses oreilles ; elle eut la sensation qu’elle coulait dans une eau tiède et légère ; puis tout devint noir, et elle perdit connaissance.

Son cri avait traversé l’espace. Deux ou trois barques se rapprochèrent ; on avait vu l’événement sans le comprendre, mais les explications n’avaient pas besoin d’être longues. Un pêcheur plongea non sans peine et à plusieurs reprises. Le filet dégagé de la roche recourbée à laquelle il s’était accroché remonta lentement à la surface, servant de linceul à Bon-Louis, dont les traits exprimaient une sérénité profonde.

— On dirait qu’il n’a pas souffert ! dit un des pêcheurs.

Aubry et Vevette furent transbordés dans la péniche de la douane, qui s’était hâtée d’approcher, et deux hommes se chargèrent de ramener à Clairefontaine la barque de La Haye, avec la dépouille de son matelot. Vevette n’avait pas repris connaissance, et son mari s’arrachait les cheveux de désespoir.

Le cortège funèbre arriva à Clairefontaine avec le retour de la marée. Les habitants étaient groupés sur la plage, car l’agglomération de plusieurs barques au large leur avait fait pressentir un événement, et, depuis deux heures, les commentaires allaient bon train.

Quand on vit sortir de la péniche Vevette, dans les bras d’un gars robuste, ce fut un cri de pitié.

— Vevette ? morte ? une si bonne femme !

— Non, dit Aubry, elle m’a sauvé, mais elle a eu trop peur, et elle est tombée sans connaissance. C’est Bon-Louis qui est mort.

Un mouvement de commisération parcourut l’assistance.

— Bon-Louis ! le meilleur matelot du pays ? Il s’est noyé ? Comment ?

Des pêcheurs avaient débarqué, racontant ce qu’ils savaient.

— Pris dans le filet ? disait-on ; triste mort pour un hardi garçon !

— La Vevette a sauvé son mari ! se répétaient les femmes.

Quelques-unes pleuraient en contemplant le corps de Bon-Louis qu’on rapportait chez Boirot.

Vevette sortit enfin de son évanouissement, et son premier regard fut pour son père…

— Papa, dit-elle, faiblement, j’ai fait ce que j’ai pu…

Avant que La Haye eût pu dire un mot, Aubry l’avait écarté pour prendre sa place près du lit.

— Il faut que je me confesse, dit-il ; j’avais soupçonné ma femme, sur la foi d’un méchant propos, et je lui ai fait bien du chagrin en ces temps. Je veux que le premier mot qu’elle entende soit pour lui en demander pardon. Elle avait le choix entre Bon-Louis et moi, et si c’est moi qu’elle a sauvé, c’est que c’est moi qu’elle aimait le mieux. Ma femme, je te prie de me pardonner.

— Aubry, je n’ai rien à vous pardonner, répondit-elle avec un soupir.

Bon-Louis n’était plus ; il ne pouvait plus encourir la colère du mari outragé : Vevette pensa un instant à avouer la vérité afin d’alléger sa conscience et de s’en aller plus tranquille vers la mort qu’elle sentait prochaine ; mais elle se dit qu’en agissant ainsi elle affligerait Aubry sans rendre service à personne ; et, qui sait ? peut-être même refuserait-il de la croire. Elle garda donc le silence.

Le lendemain, après midi, l’enterrement de Bon-Louis eut lieu dans le cimetière de Clairefontaine. C’est un endroit dénudé, ravagé sans cesse par les vents de mer, où nulle fleur ne peut vivre. Seule, une herbe rare et courte couvre les tombes. C’est là, tout près du cercueil de Véronique, dans l’emplacement réservé aux Boirot, que fut ensevelie la dépouille du jeune homme.

Avec les autres femmes, Vevette était venue à l’église, et, très calme, elle assista à la cérémonie sans verser une larme.

— À ta place, lui dit une voisine, j’aurais peur ! Il me semble que le pauvre garçon a dû t’en vouloir, au moment de la mort, de n’avoir rien fait pour le tirer d’affaire.

— J’ai vu ses yeux, dit Vevette simplement. Il n’était pas fâché ; il savait bien que je faisais mon devoir.

Cette aventure fut longuement commentée dans ce pays, et plus d’un, qui avait peut-être eu soupçon de la vérité, fut contraint de rendre justice à Vevette. Personne ne se douta de sa torture.

— Pourtant, dit un jour une commère au lavoir, si c’était Aubry qui fût mort, et Bon-Louis qui eût survécu, la Vevette n’aurait pas eu besoin de rester longtemps veuve ! Il lui en aurait su assez de gré pour l’épouser, ’magine !

Le propos fut rapporté à Vevette, qui ne répondit que par un triste sourire.

Elle déclinait très vite. Le médecin disait que c’était à cause de l’effet de la frayeur ; elle savait bien que c’était son amour qui la tirait vers la tombe.

Depuis la mort de son ami, elle se sentait très calme. Sûre de ne pas lui survivre longtemps, elle pensait à lui avec une grande douceur. Le souvenir des deux dernières heures de sa vie était exquis, et elle en vivait uniquement. Le dernier regard de Bon-Louis, qui l’approuvait, l’adieu qu’avaient prononcé ses lèvres, étaient encore une consolation pour celle qui se savait si près de le rejoindre.

— Comme tout cela est bien arrivé ! se disait-elle à elle-même dans ses heures de rêverie, car elle ne faisait plus rien que de rester assise au soleil, le plus souvent auprès de la hutte des douaniers, d’où elle devinait la place de la Corne, sans la distinguer. Comme tout finit bien ! Nous avons expié, nous sommes pardonnés, bien sûr, et nous ne souffrirons plus…

Elle avait des évanouissements de plus en plus fréquents, et chaque fois elle était plus longue à en revenir, si bien qu’on n’osait plus guère la laisser seule. Le père Boirot, vieux, cassé, fini, ne la quittait presque pas, durant ses longues stations au soleil ; il aimait à lui parler de Bon-Louis, et à lui faire raconter leurs aventures d’enfance. Des trois compagnons, Vevette seule était restée, et encore chacun savait-il qu’on ne la verrait plus longtemps. La Haye, miné par le chagrin, n’osait presque pas se trouver avec sa fille. Elle lui rappelait tellement sa mère, qu’il souffrait doublement quand il la regardait. Quant à Aubry, il s’absorbait autant que possible dans le travail, et essayait de se persuader que tout finirait par s’arranger, et que Vevette se guérirait lorsque les grandes chaleurs auraient passé.

Un jour, la jeune femme était assise à l’entrée de la hutte des douaniers, comme le jour où Bon-Louis lui avait apporté des roses ; le varech abondant avait amené la population de Clairefontaine à la falaise et sur la grève ; les chevaux montaient et descendaient le chemin ardu, et des voix joyeuses se jetaient partout des appels sonores.

Un flot de souvenirs inonda l’âme de Vevette.

— Père Boirot, dit-elle, je voudrais avoir des roses, les roses blanches de Véronique, vous savez, le long du mur de la maison ?

— J’y vais, ma fille, répondit le pauvre vieux, qui n’avait plus qu’un souci, trouver des caprices à la malade, afin de pouvoir les contenter.

Il gravit, appuyé sur son bâton, la route qui menait chez lui, et revint bientôt après, avec une moisson de branches fleuries.

Vevette le remercia d’un sourire attendri, et arrangea les fleurs sur ses genoux.

— Des roses, murmura-t-elle, répétant les paroles qui étaient entrées si profondément dans son cœur, des roses et du jasmin, et de la fleur d’oranger, voilà ce qu’il faudrait, pour te faire une maison d’innocence… Ah ! j’espère que nous sommes pardonnés… Je suis bien contente que nous ayons pardonné à Véronique… Père Boirot, restez là, mais dites qu’on aille chercher papa… et Aubry… je serais bien aise de les voir…

Elle était si blanche, qu’il prit peur et cria. Un de ceux qui passaient là courut à la recherche des deux hommes. La Haye arriva presque aussitôt. Sa fille lui souriait, mais ne pouvait parler. Aubry vint un peu plus tard ; elle lui tendit la main, et perdit connaissance.

Cette fois-là, on ne put la ranimer.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.