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Chapitre 38

Aubry reprit des forces assez rapidement ; du moins, celles qu’il devait jamais reprendre.
La maladie avait laissé en lui des traces ineffaçables, non seulement celles qui couturaient son visage, mais le sang ne recouvrerait jamais sa vigueur et sa chaleur. Les yeux devaient rester rouges, les membres ne retrouveraient plus leur souplesse ; en un mot, Aubry avait vieilli de vingt ans, et en même temps que son corps prenait les signes distinctifs de l’âge, son caractère se modifiait en suivant la même marche.

Il devenait querelleur, méticuleux, difficile à vivre, mécontent de tout, il l’était aussi de lui-même. La jalousie qui le dévorait l’amenait à se rendre justice, voire même à se faire plus mauvais qu’il n’était, afin de mieux justifier les craintes qu’il se plaisait à nourrir.

Il n’avait pas cherché longtemps sans trouver l’objet de ses soucis. Nul autre que Bon-Louis n’approchait Vevette d’assez près pour qu’un soupçon pût s’y arrêter ; le jeune homme fut donc soumis à la plus sévère inspection, toutes les fois qu’il se vit en présence d’Aubry. Ses regards, ses paroles étaient passés à l’étamine ; ses mains même étaient sans cesse observées par l’œil vigilant du mari, si bien que plus d’une fois, malgré la gravité de la situation, Bon-Louis fut tenté de rire.

— Que veut-il donc que j’aie dans mes mains ? se demandait-il ; un ballon pour enlever sa femme ?

Mais Vevette ne riait pas ; blessée d’abord jusqu’au fond de l’âme par cette surveillance inquiète, qu’elle avait constatée dès le premier jour, elle s’y était ensuite humblement soumise, acceptant cette humiliation comme un châtiment légitime. Plus le temps s’écoulait, plus elle sentait qu’il lui serait impossible de jamais revoir secrètement Bon-Louis, pour reparaître ensuite devant son mari, et en même temps elle reconnaissait qu’elle ne pouvait plus s’enfuir, qu’elle était étroitement liée à ces deux vieillards dont elle était la vie, et qui mourraient, le jour de son départ, de honte, de douleur ou de colère.

Elle évitait Bon-Louis, dépensant à ne pas le rencontrer toute la ruse et l’ingéniosité qu’une autre eût mise à favoriser ces entrevues. Nulle part, il ne pouvait la voir seule, et, quoiqu’elle lût sur son visage amaigri, sur ses traits contractés, qu’il était peut-être prêt à toute extrémité, elle baissait les yeux et s’écartait obstinément ; elle savait si bien qu’il lui ferait commettre toutes les lâchetés avec un baiser !

Malgré tout, elle ne put l’éviter un jour. Revenant de traire ses vaches avec la servante qui, sur ses ordres, ne la quittait plus, elle aperçut une des génisses dans le clos d’un voisin peu endurant. La bonne fille déposa sur le gazon sa « cane » de cuivre pleine de lait, et courut à la recherche de la vagabonde, pendant que Vevette revenait au logis, gracieusement pliée sous le poids de l’autre cruche.

Avant qu’elle fût arrivée à la barrière du clos, Bon-Louis était là pour l’ouvrir.

— Donne-moi cela, dit-il, c’est trop lourd pour toi. Et il saisit adroitement la cruche par les deux anses.

Elle resta interdite ; tout cela s’était fait rapidement. Ils étaient seuls ; sans doute on pouvait les voir, mais on ne pouvait les entendre.

— Vevette, dit-il à voix basse, tu me feras faire un malheur…

— Il n’y a plus de malheurs, dit-elle avec un geste désespéré.

— Si fait… je puis tuer Aubry.

Elle frissonna et le regarda en face. Il pensait ce qu’il disait, c’était évident.

— Tue-moi plutôt, dit-elle.

— Toi, non. Je te veux et je t’aurai. Quand partons-nous ?

— Ô Bon-Louis, dit-elle en joignant les mains, grâce !

Des voix joyeuses se faisaient entendre en haut, sur le chemin.

— Je ne puis pas vivre ainsi, dit-il ; imagine quelque chose, je ne sais quoi. Mais il faut que je te voie. Viens à la grotte.

— Il est jaloux, répondit-elle. Il ne me quitte plus.

Bon-Louis étouffa un juron entre ses dents. La servante revenait à grands pas vers eux.

— C’est bon, dit-il, je te retrouverai, mais il faut en finir.

Il partit avec la cane pleine de lait, qu’il déposa sur le seuil de la maison sans entrer, et personne ne le vit ce jour-là.

Le lendemain était un dimanche ; Aubry avait voulu aller à la messe, et il en était revenu plus sombre que de coutume. Pendant l’office, il avait surpris le regard de Bon-Louis obstinément fixé sur Vevette, et, bien que celle-ci n’eût pas tourné la tête une seule fois, la rage et la jalousie déchiraient le cœur du pauvre homme.

Après le repas, qui fut silencieux, Aubry voulut aller voir les prés d’en haut, qu’il n’avait pas visités depuis son retour. Il était solide maintenant, et ne craignait plus la marche dans les herbes humides.

— Viens avec moi, dit-il presque brutalement à sa femme, qui s’attardait aux soins du ménage.

Elle le suivit docilement.

Ils allèrent jusqu’à la vanne, échangeant quelques brèves remarques sur l’abondance de l’eau et la quantité du foin ; puis Aubry, s’arrêtant, s’assit sur le petit pont, pendant que Vevette restait debout auprès de lui. Le ciel était chargé de nuages lourds d’un gris verdâtre qui recélaient l’orage ; le triangle de mer qu’on apercevait entre les collines était couleur de plomb, la chaleur étouffante.

— Nous allons avoir de l’eau, dit Aubry. On n’a pourtant pas besoin de ça pour la fenaison !

— Il faut prendre le temps comme il vient, dit Vevette avec sa douceur résignée.

— Et les femmes comme elles sont, n’est-ce pas ? grommela Aubry.

Vevette le regarda avec un peu d’étonnement, mais elle ne dit rien. Son mari reprit avec une mauvaise humeur croissante :

— Il faut tout endurer, n’est-ce pas ? C’est votre maxime, à vous autres, tout endurer, même ce qu’on n’a pas mérité.

— Oui, soupira Vevette à part elle, même et surtout ce qu’on n’a pas mérité.

Elle songeait à ses douleurs, à cet amour brisé avec sa vie, au fardeau de la honte qu’elle n’avait pas souhaité, et qu’elle portait si lourdement. Elle avait mérité de souffrir maintenant, puisqu’elle avait failli ; mais avait-elle mérité les souffrances du commencement et cette torture de dix années qui avait préparé la chute ?

— Tu dis ça pour moi ? fit Aubry avec une colère qu’il maîtrisait encore. Tu n’as pas mérité sans doute, belle fille comme tu l’étais, d’avoir un vieux mari, grognon et malade…

— Tel que vous êtes, Aubry, répondit Vevette avec douceur, je vous ai épousé de bon gré.

— Oui… dans ce temps-là ! fit-il sourdement.

Elle sentit qu’il savait quelque chose, que cette humeur sauvage avait une racine profonde, et tout à coup son pauvre cœur déchiré se remplit de pitié pour cet homme, qui, lui aussi, souffrait à cause d’elle. Il pouvait se montrer ingrat et cruel envers sa femme, elle saurait le supporter en silence ; ce n’était que justice. Ah Dieu ! faudrait-il que toujours elle fût la cause du chagrin de quelqu’un ? Elle qui tenait si peu à la vie, qui fût morte de bon cœur, si elle n’avait craint de laisser encore derrière elle quelque irréprochable douleur.

Elle se tint auprès de lui, muette, gênée, ne sachant que faire ni que dire. Si elle l’eût osé, elle lui eût adressé de bonnes paroles, elle l’eût assuré de son amitié, de son respect, de sa sollicitude. Volontiers elle eût traité comme un enfant malade ce vieillard irrité, et l’eût endormi avec des caresses maternelles… Mais c’était son mari, et elle l’avait trahi… que pouvait-elle lui dire ?

Avec des gestes brusques, Aubry arrachait de grands chardons qui avaient crû près de la vanne, sur un petit monticule sablonneux. Vevette le regardait faire avec regret. Elle aimait ces chardons. Du plus loin qu’elle pouvait se souvenir, les hautes tiges élégantes dans leur roideur s’étaient dressées en cet endroit. Toute petite fille, elle aimait à en cueillir les graines blanches et soyeuses, pour les voir s’éparpiller dans l’air et voler au-dessus de la prairie, emportées vers la mer par le souffle rapide des brises de nord-est.

Elle fut sur le point de demander grâce pour l’humble plante, mais elle n’osa… Si Aubry trouvait mauvais que ces chardons fussent là, que pouvait-elle faire, sinon se soumettre ? Accepter tout, voilà quel serait son devoir désormais.

— Qu’est-ce que tu as, à ne rien dire ? fit Aubry, lorsqu’il eut coupé et haché à coups de bâton les tiges hérissées d’un vert laiteux.

— Rien, Michel, répondit Vevette avec douceur.

Il la regarda d’un air mécontent, et s’en prit aux racines des chardons, qu’il exterminait avec une sorte de férocité. La jeune femme détourna les yeux vers la mer grise et sinistre, qui commençait à moutonner dans le lointain. Les nuages s’amassaient, lents et lourds comme d’immenses balles d’ouate, qui s’entassaient les unes sur les autres, en formidables amoncellements. Ce triangle de mer, il était bleu et brillant, le jour où Bon-Louis avait levé la vanne rétive… Tant d’innocence et de joie dans le passé, tant de honte et de remords dans le présent. Le ciel d’alors n’était pas plus dissemblable du ciel orageux de ce jour !

Une large goutte de pluie tomba sur le front de Vevette, et la fit tressaillir. Tout l’effrayait maintenant.

— Il va pleuvoir, dit-elle, ne ferions-nous pas bien de rentrer ?

— Je rentrerai s’il me plaît, gronda Aubry. Tu voudrais être déjà à la maison, pour aller rejoindre ton galant.

— Pourquoi me dites-vous cela, Aubry ? fit la jeune femme ; tout écrasée qu’elle fût sous le poids de sa faute, elle sentait que sa conduite passée lui imposait le devoir de se défendre, par intérêt même pour le repos de celui qui l’accusait. Vous savez, reprit-elle après un court silence, que j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour vous contenter.

— Joli contentement ! dit-il entre ses dents.

Un roulement de tonnerre se fit entendre au loin, si assourdi qu’on eût pu le prendre pour le bruit de quelque voiture. Vevette regarda autour d’elle d’un air désespéré.

— Enfin ! fit-elle en pétrissant son tablier dans ses mains fiévreuses, si vous voulez me reprocher quelque chose, dois-je savoir quoi ?

— Pourquoi es-tu restée à Clairefontaine, pendant que j’étais malade là-bas ? s’écria Aubry avec toute l’aigre injustice de ceux qui se sont mis eux-mêmes dans l’embarras ; pourquoi, si ce n’est parce que tu voulais te faire courtiser par ton galant ?

Vevette tourna vers lui sa figure blême d’indignation.

— Aubry, dit-elle avec fermeté, je ne sais qui vous a monté la tête contre votre femme, mais, si habile que soit la langue qui vous en a conté, vous auriez dû vous rappeler que c’est vous qui m’avez défendu d’aller vous soigner, et tout le monde ici vous dira mieux que moi le chagrin que j’en ai eu.

Aubry se sentit coupable, mais la mauvaise humeur était plus forte en lui que le sentiment de l’équité.

— Simagrées, dit-il ; quand on aime son mari, on ne profite pas de ce qu’il a la bêtise de dire dans sa maladie, pendant qu’il n’a pas sa tête à lui ; on va le trouver quand même !

— J’y suis allée, Aubry, et vous n’avez pas voulu me voir !

Vevette parlait haut, et d’une voix assurée, avec le sentiment d’une grande injustice de son mari. N’était-il pas responsable aussi, bien qu’il l’ignorât, celui qui l’avait repoussée et livrée sans défense aux tentations de l’amour ?

Un roulement de tonnerre plus prochain se prolongea sous les cavernes formées par l’entassement des nuages, et le jour s’obscurcit presque subitement.

— J’ai eu tort, fit Aubry, en regardant autour de lui, j’aurais dû te garder près de moi. Les femmes, ce n’est bon qu’à être surveillé de près, comme les chevaux vicieux.

— Aubry ! s’écria Vevette.

Il se retourna et la regarda en face : leurs regards se croisèrent bravement comme ceux d’adversaires décidés à tout. Elle fit un pas en avant, le rouge au front, la colère aux lèvres. Elle allait tout lui dire, elle aimait mieux être chassée que de vivre près de lui en supportant de pareils outrages. Sans doute, elle avait failli, mais ce n’était pas l’attrait du vice qui l’avait entraînée, c’était une passion profonde, longtemps combattue, où elle avait mis le meilleur d’elle-même, tout le sacrifice, toute l’abnégation ; les injures qu’elle subissait en ce moment, elle eût si bien pu se les épargner en prenant la fuite, si elle n’avait pas cru que fuir et abandonner ces vieillards, c’eût été la plus grande des lâchetés !

Elle ouvrit la bouche pour lui dire tout cela, et lui, les bras croisés, la regardait avec un air de défi qui le rendait effrayant, lorsqu’un fracas formidable éclata au-dessus de leurs têtes, si sonore, si solennel et en même temps si menaçant, que tous les deux reculèrent d’un pas. Ils n’avaient pas vu l’éclair perdu sans doute dans les méandres intérieurs de la couche épaisse de vapeurs, mais le roulement du tonnerre se prolongeait avec des reprises soudaines, des chocs répétés, des décroissances interminables et des éclats inattendus, si bien qu’ils crurent que cela ne finirait jamais, et que pour l’éternité la terre roulerait dans l’espace accompagnée de ce sinistre grondement.

Le bruit s’arrêta court après un dernier éclat, comme si toute la furie de l’orage s’était dépensée, et, sous la lumière verdâtre qui tombait des nuées immobiles, Aubry n’osa regarder sa femme. Il avait été trop loin, sans preuves ; quel méchant démon le portait à tourmenter cette pauvre créature, si blanche, si amaigrie, il y pensait maintenant !

Elle avait détourné son visage, et regardait la mer, sa consolatrice, son amie. Ah ! que ne s’était-elle livrée à ses flots, le jour où elle avait oublié son devoir !

Sans mot dire, Aubry se dirigea vers la maison, et elle le suivit à peu de distance. À mesure qu’il s’éloignait du pré, il allait plus vite, comme s’il était poursuivi. Il avait peur, oui, peur. Il lui semblait que l’orage courait derrière lui, à grandes enjambées, prêt à le pulvériser s’il se laissait gagner de vitesse.

Vevette au contraire ralentit le pas. Elle aussi attendait un nouveau coup de tonnerre ; mais, loin de le redouter, elle l’appelait. Béni le trait de foudre qui l’aurait étendue sans vie, la délivrant ainsi de toutes ses angoisses !

— Dieu sait bien ce que j’ai souffert, pensait-elle, il aura pitié de moi !

Mais l’orage s’éloigna sans s’être fait entendre. Les pesantes nuées roulèrent les unes sur les autres et s’envolèrent, comme de funèbres oiseaux de proie, vers d’autres pays, pour y porter la grêle et la terreur.

De tout le jour, Aubry et Vevette n’échangèrent pas une parole.

Vers la fin de la semaine, Bon-Louis eut d’étranges pensées.

Il s’était réfugié dans sa grotte. C’était là qu’il passait les heures, couché dans l’ombre, brisé, anéanti par l’intensité de sa fièvre. Il attendait Vevette sur le sable fin, où il cherchait encore l’empreinte de son corps ; il l’appelait parfois à voix haute, dans l’angoisse de son désir toujours trompé, et parfois il finissait par en pleurer, vaincu dans sa force et sa vie par la double torture de son âme et de son corps.

L’après-midi était douce et claire ; c’était un de ces jours où il semble qu’on entende plus particulièrement chanter les oiseaux. Sur la lande, les alouettes s’ébattaient au plus profond du ciel bleu ; du haut au bas de la falaise, les hirondelles de mer et les troglodytes allaient et voletaient joyeusement, autour des trous qui sont leurs nids : leurs cris d’allégresse parvenaient de temps en temps jusqu’au rêveur, qui poussait alors un soupir plus profond.

Il avait épuisé tout ce que l’esprit humain peut imaginer pour sortir d’une impasse. La fuite ? Mais « elle » ne voulait pas s’enfuir. L’adultère impudent, qui vit et prospère sans souci des propos ? Elle mourrait de honte sous la réprobation publique, même en admettant qu’Aubry ne fît pas un mauvais coup. Le secret, les entrevues rares, mais sûres…

Hélas ! torturée par ses scrupules, elle ne saurait pas mentir, et son secret lui échapperait… Cruelle, cruelle Vevette ! Elle ne comprenait pas que cet homme qu’elle aimait mourait d’amour pour elle, et elle l’eût compris, qu’elle eût pensé : Cela est juste !

Il ne la voyait plus que le soir, tapi contre le mur, quand elle montait dans sa chambre. Il voyait alors sa silhouette se découper sur les rideaux ; puis la bougie s’éteignait, et il regagnait sa chambre, meurtri par l’immobilité prolongée et par son souci.

— Nous aurions dû mourir avant, elle avait raison, pensait Bon-Louis. Après, on est lâche, on ne meurt pas… je n’ai pas voulu mourir avec elle, dans un dernier baiser, et nous mourrons séparés, misérablement, sans avoir pu même nous dire adieu !

Une idée qui ne lui était pas encore venue fit alors lentement son chemin dans cet esprit harassé. Toutes ces souffrances lui venaient de sa faute ! de leur faute !

Jusqu’alors il n’avait pas songé un instant que ce fût une faute ; Vevette était son bien, elle lui avait appartenu de tout temps ; on la lui avait volée, il l’avait reprise, quoi de plus naturel ? C’était avec un effort de magnanimité qu’il arrivait à ne pas haïr Aubry, et cette magnanimité lui inspirait pour lui-même une certaine estime ; il se savait gré, en de telles circonstances, de n’être pas plus méchant.

Aujourd’hui, il voyait différemment ; ce qu’il avait considéré chez Vevette comme un scrupule exagéré ne lui paraissait plus si enfantin. C’était donc juste qu’il souffrît ? C’était le châtiment de la faute ?

L’âme de Bon-Louis s’amollit ; il pleura son erreur et comprit qu’il y a au-dessus de la passion quelque chose de plus grand qui est le devoir. Tout ce qu’il n’avait pas vu, affolé par son amour aveugle, apparut très nettement à son esprit, comme dans un livre, et il devina ce que Vevette avait souffert.

— Pauvre mignonne ! se dit-il en pleurant, elle ne m’a point fait de reproches, et mon amour a été comme un poison dans sa vie… Je ne savais pas la comprendre, et maintenant je vois ce qu’elle a enduré pour moi… Ne te fais plus de chagrin, ma douce amie, je m’en irai… Oui, je saurai m’en aller ! J’irai si loin, que je ne pourrai plus revenir. Oh ! ma Vevette, nous aurons été bien malheureux ! Mais nous nous sommes pourtant bien aimés !

Tous les souvenirs de sa vie amoureuse, depuis les jours d’enfance jusqu’à l’heure de l’abandon, lui revinrent en foule, l’accablant de tendresse et de douceur. Oui, il l’avait bien aimée, elle avait été la chair de sa chair, l’âme de son âme : il saurait la remercier de l’amour qu’elle lui avait donné, par le dernier sacrifice, le seul qui pût encore être de quelque utilité à la pauvre chérie, dévorée de remords et de craintes.

— Je m’en irai, balbutia-t-il, envahi tout à coup par le demi-sommeil qui suit les grandes crises, je m’en irai demain… Tu auras bien du chagrin d’abord, mais ensuite tu te sentiras plus aise.

La mer avait monté très rapidement, tandis qu’il s’oubliait dans sa songerie, et tout à coup il sentit que le flot venait jusqu’à ses pieds. Surpris, il se leva et vit à l’entrée de la grotte les vagues se succéder, pressées, les unes derrière les autres.

— C’est grande marée, se dit-il, et la plus forte de l’année, je crois ! Je ne sais à quoi j’ai l’esprit. Je ne pense plus à rien.

Un retour de sa curiosité de marin lui fit observer la hauteur des flots. La mer, qui monterait encore pendant une heure, ce jour-là, devait emplir la grotte plus d’à moitié. Il jeta un regard de regret sur le sable où Vevette avait été assise auprès de lui, et qui serait lavé tout à l’heure ; puis, chassé par les ondes, qui arrivaient régulières et hautes, il gagna la falaise par le chemin qu’il était seul à connaître.

En arrivant au village, il trouva plusieurs des habitants de Clairefontaine auprès de la hutte des douaniers. La marée s’annonçait si forte, que, de mémoire d’homme, on n’en avait point vu de semblable, et chacun s’intéressait à la voir monter.

— On n’aura jamais vu tant de grève à découvert, dit un vieux fraudeur. Il y aura du poisson, j’en réponds !

Aubry arrivait le dernier.

— Faudrait aller pêcher, Michel Aubry, lui dit Boirot. Vous avez la meilleure barque du pays, ce serait grand dommage de ne point la faire aller à la mer !

— Ma foi, répondit Aubry, je veux bien. Mais je ne saurais y aller seul, et La Haye est empêché ; il a encore trop mal aux jambes.

— Eh bien, et le matelot ? fit Boirot sans malice. Est-ce que vous n’avez pas le plus fin gabier pour vous servir de mousse ?

Bon-Louis s’était mis un peu à l’écart. Aubry le regarda un instant, avec un air de doute et de colère, puis, tout à coup, il alla droit à lui.

— Voulez-vous, Duteux ? lui dit-il. Si le cœur vous en dit, nous irons ensemble. Seulement nous emmènerons ma femme, parce que nous ne serons pas trop de deux pour le filet, et il faut quelqu’un à la barre.

— Excusez-moi, commençait Bon-Louis, mais la clameur des paysans s’éleva contre lui.

— « Rebuquer » à une si belle partie ! Bon-Louis, tu n’es plus marin !

— Ou bien est-ce que ça vous ennuie que j’emmène ma femme ? dit Aubry avec un éclair de jalousie dans le regard. C’est que je ne saurais m’arranger sans elle…

— Cela ne m’ennuie point, Aubry, au contraire, répondit Bon-Louis, qui le regarda en face. Vous savez que Vevette est une camarade d’enfance, et que j’ai toujours aimé sa compagnie.

— Alors, c’est dit, fit Aubry, pâlissant de rage.

— À vos ordres, et, si vous voulez, nous irons « parer » la barque tout de suite. Allons, galopins, un coup de main.

Il descendit la falaise en courant, suivi par une bande de gamins, qui ne demandaient pas mieux que de bien se salir sous prétexte de nettoyer le bateau. Aubry rentra chez lui.

— Nous allons demain pêcher en mer, dit-il. On va en voir, des cailloux !

— Vous, et qui ? demanda La Haye.

— Bon-Louis Duteux, et ma femme pour tenir la barre et veiller à la voile, pendant que nous ramasserons le filet.

— Moi ? dit Vevette en pâlissant.

— Oui, toi ! Est-ce que la compagnie ne te convient pas ?

— En votre compagnie, tout me convient, Aubry, répondit la malheureuse.

Il y avait trois jours qu’elle n’avait rencontré Bon-Louis.

— Il veut nous surveiller et nous prendre ! pensa-t-elle, pourvu que Bon-Louis se méfie !

— Ils seront bien fins, se disait Aubry, si je ne parviens pas à les attraper !

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