Partie 4
La ville et l’école sont sens dessus-dessous. Si ça continue, je n’aurai plus le temps de rien raconter. Le matin nous arrivons en classe dès sept heures, et il s’agit bien de classe ! La Directrice a fait venir du chef-lieu des ballots énormes de papier de soie, rose, bleu-tendre, rouge, jaune, blanc ; dans la classe du milieu nous les éventrons, — les plus grandes constituées en commis principaux et allez, allez compter les grandes feuilles légères, les plier en six dans leur longueur, les couper en six bandes, et attacher ces bandes en petits monceaux qui sont portés au bureau de Mademoiselle. Elle les découpe sur les côtés, en dents rondes à l’emporte-pièce, M Aimée les distribue ensuite à toute la première classe, à toute la seconde classe. Rien à la troisième, ces gosses trop petites gâcheraient le papier, le joli papier, dont chaque bande deviendra une rose chiffonnée et gonflée, au bout d’une tige en fil d’archal.
Nous vivons dans la joie ! Les livres et les cahiers dorment sous les pupitres fermés, et c’est à qui se lèvera la première pour courir tout de suite à l’École transformée en atelier de fleuristes.
Je ne paresse plus au lit, non, et je me presse tant d’arriver tôt que j’attache ma ceinture dans la rue. Quelquefois nous sommes déjà toutes réunies dans les classes quand ces demoiselles descendent enfin, et elles en prennent à leur aise aussi, au point de vue toilette ! Mademoiselle Sergent s’exhibe en peignoir de batiste rouge (sans corset, fièrement) ; sa câline adjointe la suit, en pantoufles, les yeux ensommeillés et tendres. On vit en famille ; avant-hier matin M Aimée, s’étant lavé la tête, est descendue les cheveux défaits et encore humides, des cheveux dorés doux comme de la soie, assez courts, annelés mollement à l’extrémité ; elle ressemblait à un polisson de petit page, et sa Directrice, sa bonne Directrice, la buvait des yeux.
La cour est désertée ; les rideaux de serge, tirés, nous enveloppent d’une atmosphère bleue et fantastique. Nous nous mettons à l’aise, Anaïs quitte son tablier et retrousse ses manches comme une pâtissière ; la petite Luce, qui saute et court derrière moi tout le long du jour, a relevé en laveuse sa robe et son jupon, prétexte pour montrer ses mollets ronds et ses chevilles fragiles. Mademoiselle, apitoyée, a permis à Marie Belhomme de fermer ses livres ; en blouse de toile à rayures noires et blanches, l’air toujours un peu pierrot, elle voltige avec nous, coupe les bandes de travers, se trompe, s’accroche les pieds dans les fils d’archal, se désole et se pâme de joie dans la même minute, inoffensive et si douce qu’on ne la taquine même pas.
M Sergent se lève et tire le rideau d’un geste brusque, du côté de la cour des garçons. On entend, dans l’école en face, des braiements de jeunes voix rudes et mal posées : c’est Monsieur Rabastens qui enseigne à ses élèves un chœur républicain. Mademoiselle attend un instant, puis fait un signe du bras, les voix se taisent là-bas, et le complaisant Antonin accourt, nu-tête, la boutonnière fleurie d’une rose de France.
— Soyez donc assez aimable pour envoyer deux de vos élèves à l’atelier, vous leur ferez couper ce fil d’archal en bouts de vingt-cinq centimètres.
— Incontinint, Mademoiselle. Vous travaillez toujours à vos fleurs ?
— Ce n’est pas fini de sitôt ; il faut cinq mille roses rien que pour l’école seule, et nous sommes encore chargées de décorer la salle du banquet !
Rabastens s’en va, courant nu-tête sous le soleil féroce. Un quart d’heure après, on frappe à notre porte, qui s’ouvre devant deux grands nigauds de quatorze à quinze ans ; ils rapportent les fils de fer, ne savent que faire de leurs longs corps, rouges et stupides, excités de tomber au milieu d’une cinquantaine de fillettes qui, les bras nus, le cou nu, le corsage ouvert, rient méchamment des deux gars. Anaïs les frôle en passant, j’accroche doucement à leurs poches des serpents de papier, ils s’échappent enfin, contents et malheureux, tandis que Mademoiselle prodigue des « Cht ! » qu’on écoute peu.
Avec Anaïs je suis plieuse et coupeuse, Luce empaquette et porte à la Directrice, Marie met en tas. À onze heures du matin, et à trois heures de l’après-midi, on laisse tout et on se groupe pour répéter l’Hymne à la Nature. Vers cinq heures, on s’attife un peu, les petites glaces sortent des poches ; des gamines de la deuxième classe, complaisantes, nous tendent leur tablier noir derrière les vitres d’une fenêtre ouverte ; devant ce sombre miroir nous remettons nos chapeaux, j’ébouriffe mes boucles, Anaïs rehausse son chignon affaissé, et l’on s’en va.
La ville commence à se remuer autant que nous ; songez donc, M. Jean Dupuy arrive dans six jours ! Les gars partent le matin dans des carrioles, chantant à pleine gorge et fouettant à tour de bras la rosse qui les traîne ; ils vont dans les bois de la commune — et dans les bois privés aussi, j’en suis sûre — « choisir » leurs arbres et les marquer ; des sapins surtout, des ormes, des trembles aux feuilles veloutées périront par centaines, il faut bien faire honneur à ce récent ministre ! Le soir, sur la place, sur les trottoirs, les jeunes filles chiffonnent des roses de papier et chantent pour attirer les gars qui viennent les aider. Grand Dieu, qu’ils doivent donc hâter la besogne ! Je vois ça d’ici, ils s’y emploient des deux mains.
Des menuisiers enlèvent les cloisons mobiles de la grande salle de la mairie où l’on banquètera ; une grande estrade pousse dans la cour. Le médecin-délégué-cantonal Dutertre fait de courtes et fréquentes apparitions, approuve tout ce qu’on édifie, tape sur les épaules des hommes, pince les mentons féminins, paye à boire et disparaît pour revenir bientôt. Heureux pays ! Pendant ce temps-là on ravage les bois, on braconne jour et nuit, on se bat dans les cabarets, et une vachère du Chêne-Fendu a donné son nouveau-né à manger aux cochons. (Au bout de quelques jours on a mis fin aux poursuites, Dutertre ayant réussi à prouver l’irresponsabilité de cette fille… On ne s’occupe déjà plus de l’affaire). Grâce à ce système-là il empoisonne le pays, mais il s’est constitué, de deux cents chenapans, des âmes damnées qui tueraient et mourraient pour lui. Il sera nommé député. Qu’importe le reste !
Nous, mon Dieu ! nous faisons des roses. Cinq ou six mille roses, ce n’est pas une petite affaire. La petite classe s’occupe tout entière à fabriquer des guirlandes de papier plissé, de couleurs tendres, qui flotteront un peu partout au gré de la brise. Mademoiselle craint que ces préparatifs ne soient pas terminés à temps, et nous donne à emporter chaque soir une provision de papier de soie et de fil de fer ; nous travaillons chez nous après dîner, avant dîner, sans repos ; les tables, dans toutes les maisons, s’encombrent de roses blanches, bleues, rouges, roses et jaunes, gonflées, raides et fraîches au bout de leurs tiges. Ça tient tant de place, qu’on ne sait où les mettre ; elles débordent partout, fleurissent en tas multicolores, et nous les rapportons le matin en bottes, avec l’air d’aller souhaiter la fête à des parents.
La Directrice, bouillonnante d’idées, veut encore faire construire un arc de triomphe à l’entrée des écoles ; les montants s’épaissiront de branches de pins, de feuillages échevelés, piqués de roses en foule. Le fronton portera cette inscription, en lettres de roses roses, sur un fond de mousse :