Partie 4 · SOYEZ LES BIENVENUS !
C’est gentil, hein ?
Moi aussi, j’ai eu ma trouvaille : j’ai suggéré l’idée de couronner de fleurs le drapeau, c’est-à-dire nous.
— Oh ! oui, ont crié Anaïs et Marie Belhomme.
— Ça va. (Pour ce que ça nous coûte !) Anaïs, tu seras couronnée de coquelicots ; Marie tu te diadèmeras de bluets, et moi, blancheur, candeur, pureté, je mettrai…
— Quoi ? des fleurs d’oranger ?
— Je les mérite encore, Mademoiselle ! Plus que vous-même sans doute !
— Les lis te semblent-ils assez immaculés ?
— Tu m’arales ! Je prendrai des marguerites ; tu sais bien que le bouquet tricolore est composé de marguerites, de coquelicots, et de bluets. Allons chez la modiste.
D’un air dégoûté et supérieur, nous choisissons ; la modiste mesure notre tour de tête et nous promet « ce qui se fait de mieux ».
Le lendemain, nous recevons trois couronnes qui me navrent : des diadèmes renflés au milieu comme ceux des mariées de campagne ; le moyen d’être jolie avec ça ! Marie et Anaïs, ravies, essayent les leurs au milieu d’un cercle admirant de gosses ; moi, je ne dis rien, mais j’emporte mon ustensile à la maison où je le démolis commodément. Puis, sur la même armature de fil de fer, je reconstruis une couronne fragile, mince, les grandes marguerites en étoiles posées comme au hasard, prêtes à se détacher ; deux ou trois fleurs pendent en grappes près des oreilles, quelques-unes roulent par derrière dans les cheveux ; j’essaye mon œuvre sur ma tête ; je ne vous dis que ça ! Pas de danger que j’avertisse les deux autres !
Un surcroît de besogne nous arrive : les papillotes ! Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir. Apprenez qu’à Montigny une élève n’assisterait pas à une distribution de prix, à une solennité quelconque, sans être dûment frisée ou ondulée. Rien d’étrange à cela, certes, quoiques ces tire-bouchons raides et ces torsions excessives donnent plutôt aux cheveux l’aspect de balais irrités ; mais les mamans de toutes ces petites filles, couturières, jardinières, femmes d’ouvriers et boutiquières, n’ont pas le temps, ni l’envie, ni l’adresse de papilloter toutes ces têtes. Devinez à qui revient ce travail, parfois peu ragoûtant ? Aux institutrices et aux élèves de la première classe ! Oui, c’est fou, mais quoi, c’est l’habitude, et ce mot-là répond à tout. Une semaine avant les distributions de prix, des petites nous harcèlent et s’inscrivent sur nos listes. Cinq ou six pour chacune de nous, au moins ! Et pour une tête propre aux jolis cheveux souples, combien de tignasses grasses — sinon habitées !
Aujourd’hui nous commençons à papilloter ces gamines de huit à onze ans ; accroupies à nos pieds sur des petits bancs, ou par terre, elles nous abandonnent leurs têtes, et, comme bigoudis, nous employons des feuilles de nos vieux cahiers. Cette année, je n’ai voulu accepter que quatre victimes, et choisies dans les propres encore ; chacune des autres grandes frise six petites ! Besogne peu facile, car les filles de ce pays possèdent presque toutes des crinières abondamment fournies. À midi, nous appelons le troupeau docile ; je commence par une blondinette aux cheveux légers qui bouclent mollement, de façon naturelle.
— Comment ? qu’est-ce que tu viens faire ici ? avec des cheveux comme ça, tu veux que je te les frise ? C’est un massacre !
— Tiens ! mais bien sûr que je veux qu’on me frise ! Pas frisée, un jour de Prix, un jour de Ministre ? On n’aurait jamais vu ça !
— Tu seras laide comme quatorze péchés capitaux ! Tu auras des cheveux raides, une tête de loup.
— Ça m’est égal, je serai frisée, au moins.
Puisqu’elle y tient ! Et dire que toutes pensent comme celle-ci ! Je parie que Marie Belhomme elle-même…
— Dis donc, Marie, toi qui tirebouchonnes naturellement, je pense bien que tu restes comme tu es ?
Elle en crie d’indignation :
— Moi ? Rester comme ça ? Tu n’y songes pas ! J’arriverais à la distribution avec une tête plate !
— Mais moi, je ne me frise pas.
— Toi, ma chère, tu « boucles » assez serré, et puis tes cheveux font le nuage assez facilement… et puis on sait que tes idées ne sont jamais pareilles à celles des autres.
En parlant, elle roule avec animation — avec trop d’animation, — les longues mèches couleur de blé mûr de la fillette assise devant elle et ensevelie dans sa chevelure, — une broussaille d’où sortent parfois des gémissements pointus.
Anaïs malmène, non sans méchanceté, sa patiente, qui hurle.
— Aussi, elle a trop de cheveux, celle-là ! dit-elle en guise d’excuse. Quand on croit avoir fini on est à moitié ; tu l’as voulu, tu y es, tâche de ne pas crier !
On frise, on frise… le couloir vitré s’emplit des bruissements du papier plié qu’on tord sur les cheveux. Notre travail achevé, les gamines se relèvent en soupirant et nous exhibent des têtes hérissées de copeaux de papier, où l’on peut lire encore : « Problèmes… morale… duc de Richelieu… » Elles sont hideuses ! Pendant ces quatre jours, elles se promènent, ainsi fagotées, par les rues, en classe, sans honte. Puisqu’on vous dit que c’est l’habitude.
… On ne sait plus comment on vit ; tout le temps dehors, trottant n’importe où, portant ou rapportant des roses, quêtant — nous quatre, Anaïs, Marie, Luce et moi — réquisitionnant partout des fleurs, naturelles celles-là, pour orner la salle du banquet, nous entrons (envoyées par Mademoiselle qui compte sur nos jeunes frimousses pour désarmer les formalistes) chez des gens que nous n’avons jamais vus ; ainsi, chez Paradis, le receveur de l’enregistrement, parce que la rumeur publique l’a dénoncé comme le possesseur de rosiers nains en pots, de petites merveilles. Toute timidité perdue, nous pénétrons dans son logis tranquille et « Bonjour, Monsieur ! Vous avez de beaux rosiers, nous a-t-on dit, c’est pour les jardinières de la salle du banquet, vous savez bien, nous venons de la part, etc., etc. » Le pauvre homme balbutie quelque chose dans sa grande barbe, et nous précède armé d’un sécateur. Nous repartons chargées, des pots de fleurs dans les bras, riant, bavardant, répondant effrontément aux gars qui travaillent tous à dresser, au débouché de chaque rue, les charpentes des arcs de triomphe et nous interpellent : « Hé ! les gobettes, si vous avez besoin de quelqu’un, on vous trouverait encore ça… heullà t’y possible ! en v’là justement qui tombent ! Vous perdez quelque chose, ramassez-le donc ! » Tout le monde se connaît, tout le monde se tutoie…
Hier et aujourd’hui les gars sont partis à l’aube, dans des carrioles, et ne reviennent qu’à la tombée du jour, ensevelis sous les branches de buis, de mélèzes, de thuyas, sous des charretées de mousse verte qui sent le marais : et après ils vont boire, comme de juste. Je n’ai jamais vu en semblable effervescence cette population de bandits qui, d’ordinaire, se fichent de tout, même de la politique ; ils sortent de leurs bois, de leurs taudis, des taillis où ils guettent les gardeuses de vaches, pour fleurir Jean Dupuy ! C’est à n’y rien comprendre ! La bande à Louchard, six ou sept terribles vauriens dépeupleurs de forêts, passent en chantant, invisibles sous des monceaux de lierre en guirlandes, qui traînent derrière eux avec un chuchotement doux.
Les rues luttent entre elles, la rue du Cloître édifie trois arcs de triomphe, parce que la Grande Rue en promettait deux, un à chaque bout. Mais la Grande-Rue se pique au jeu et construit une merveille, un château moyen âge tout en branches de pin égalisées aux ciseaux, avec des tours en poivrières. La rue des Fours-Banaux, tout près de l’école, subissant l’influence artistico-champêtre de M Sergent, se borne à tapisser complètement les maisons qui la bordent en branches chevelues et désordonnées, puis à tendre des lattes, d’une maison à l’autre et à couvrir ce toit de lierres retombants et enchevêtrés ; résultat : une charmille obscure et verte, délicieuse, où les voix s’étouffent comme dans une chambre étoffée ; les gens passent et repassent dessous par plaisir. Furieuse alors, la rue du Cloître perd toute mesure et relie l’un à l’autre ses trois arcs triomphaux par des faisceaux de guirlandes moussues, piquées de fleurs, pour avoir, elle aussi, sa charmille. Là-dessus, la Grande-Rue se met tranquillement à dépaver ses trottoirs, et dresse un bois, mon Dieu, oui, un vrai petit bois de chaque côté, avec de jeunes arbres déracinés et replantés. Il ne faudrait pas plus de quinze jours de cette émulation batailleuse pour que tout le monde s’entr’égorgeât.
Le chef-d’œuvre, le bijou, c’est notre École, ce sont nos Écoles. Quand tout sera fini, on ne verra pas transparaître un pouce carré de muraille sous les verdures, les fleurs et les drapeaux. Mademoiselle a réquisitionné une armée de gars ; les plus grands élèves, les sous-maîtres, elle dirige tout ça, les mène à la baguette, ils lui obéissent sans souffler. L’arc de triomphe de l’entrée a vu le jour ; grimpées sur des échelles, Mesdemoiselles et nous quatre avons passé trois heures à « écrire » en roses roses