L’ARC-EN-CIEL, VOICI:
O, MERCI, MON DIEU!
CHANSON FARCIE A LA FAÇON DE NOS PÈRES
--Lætabundus! Tant que Français France aura, Dom Pinard on chantera: Alleluia!
Laudamus qui bien en boit, S’il est tel comme il se doit: Res miranda!
Buvez pour bien être en point Droit et sec: la nuit est loin: Sol de stella!
Buvez bien et buvez beau, Du toujours même tonneau, Semper clara!
Tant et que n’en reste rien, Vous le vôtre et moi le mien, Pari forma!
Béni soit le bon copain Qu’en régale son voisin, Carne sumpta,
Bénis Brennus et Noé Par qui dom Pinard est né: Alleluia!
CANZONETTE DES SIRÈNES
D’APRÈS GABRIEL D’ANNUNZIO
--Sept sœurs, nous étions sept sœurs Qui se miraient aux fontaines; Sept sœurs, nous étions sept sœurs, Et belles comme des cœurs.
Entendez-vous les sirènes, Les entendez-vous, mes sœurs?
--«Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin, Ni fil d’herbe toile fine»: Mais la mère parle en vain.
Nous étions sur la colline Belles comme le matin.
La première, filandière, Lui fallait des fuseaux d’or; La seconde, tissandière, Lui fallait navettes d’or.
Nous étions à la rivière Belles comme des trésors.
La troisième était cousette: Ne voulait qu’aiguilles d’or; La quatrième, soubrette, Voulait table à coupes d’or.
Et nous étions sur l’herbette Belles comme des fruits d’or.
La cinquième, la dormeuse, Voulait des courtines d’or; La sixième, la rêveuse, Ne rêvait que songes d’or.
Nous étions toutes joyeuses, Belles comme une aube d’or.
Mais la dernière qui chante, Chante rien que pour chanter, Mais la dernière qui chante, Elle n’a rien demandé.
Nous nous mirions en l’attente De nos jeunes destinées.
--«Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin, Ni fil d’herbe toile fine»: Mais la mère parle en vain.
Et les sirènes marines Nous chantaient notre destin.
La première file, file, Tord ses fuseaux et son cœur; La seconde tisse, tisse Une toile de douleur.
Et la Mort tire l’aiguille, Mauvais Sort est le tailleur.
La troisième, sa chemise Se coud du fil de la Mort. Pour la quatrième est mise La table de Mauvais Sort.
Mauvais Sort est dans les coupes, Et la verseuse est la Mort.
La cinquième dort et plonge Aux suaires de la Mort, Et la sixième elle songe Entre les bras de la Mort.
La mère que le deuil ronge Pleure sur le mauvais sort.
Mais la dernière qui chante, Chante rien que pour chanter, Mais la dernière qui chante A la belle destinée:
Les Sirènes bruissantes En leurs bras l’ont emportée.
Et la mer et les sirènes La voulurent pour leur sœur, Dans leurs bras elles l’emmènent, Et l’entraînent dans le chœur:
Nous étions à la fontaine, Belles, nous étions sept sœurs.
CHANSON DU CHÈVREFEUILLE
D’APRÈS MARIE DE FRANCE, CHRÉTIEN DE TROYES, JOSEPH BÉDIER, PHILÉAS LEBESGUE, ET AUTRES JONGLEURS INCLYTES.
A Mademoiselle Marie-Madeleine Martineau.
--La chanson du Chèvrefeuille, Laissez-moi vous la chanter. Bouche à bouche on la recueille, Ainsi me l’a-t-on contée.
--Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs tu fis couler!
Tristan et Yseult la reine, Je vous veux dire comment Ils connurent joie et peine Pour tant triste dénouement.
--Marjolaine, marjolaine, Tant de peine ont les amants!
Ils se virent, ils s’aimèrent, Ensemble devaient finir. Le roi Mark en sa colère Les voudra faire mourir.
--Que rosisse la bruyère, C’est qu’hiver veut revenir.
Pour sauver sa souveraine, Tristan s’enfuit de la cour; Retourne aux landes lointaines Où jadis a vu le jour.
--Romarin, sauge et verveine, Gardez-nous du mal d’amour!
Se languit toute une année, D’amour se meurt lentement, N’en soyez pas étonnée: Amour est deuil et tourment.
--Et la rose au matin née Se fane au jour finissant.
S’en revient en Cornouailles Là où tient le roi sa cour, Tant triste qu’il en défaille, Se cache aux bois d’alentour.
--Paille et foin et foin sur paille, C’est sa litière d’amour.
Tristan çà et là s’abrite, Plus ne sort que nuit tombant. Chez les paysans il gîte, Vit avec les pauvres gens.
--Épandez la marguerite Et les lys d’or et d’argent.
--Tristan savez-vous nouvelles? On attend joyeux déduit, A Pentecôte prochaine, Barons seront réunis.
--Ravenelles, ravenelles, Vous verrai-je refleuries?
Seront là le roi de France Et le duc d’Andalousie, Cent vassaux, dix mille lances, Verrons notre reine aussi.
--La rose et les lys de France, Genêts de Bretagne ici.
Tristan à ces mots tressaille, A la forêt il s’en vint: --Verge de coudrette il taille Au coudrier du chemin.
--Grain d’avoine, brin de paille, Qui te reverra demain?
Son nom grave sur la branche Du tranchant de son couteau: Sur la coudriette blanche, Yseult le verra tantôt.
--Mais qui verra la pervenche Rebleuir au mai nouveau?
Quand l’apercevra la reine, Saura là qu’est son ami. Elle comprendra sans peine Que sans elle plus ne vit.
Liserons des haies, troëne, Que de peine aux cœurs amis!
Tel un chèvrefeuille souple A sa coudrette enlacé, Tant que forment un seul couple, Ensemble peuvent durer.
--Et violettes vont en troupe, En troupe bluets d’été.
Mais qu’on les isole et cueille, Chacun meurt de son côté, Et se meurt le chèvrefeuille, Et se meurt le coudrier.
--Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs vas-tu coûter!
O pure fleur de moi-même, Belle amie ainsi de nous: Vous que j’aime autant qu’on aime, Vous sans moi ni moi sans vous.
--Chèvrefeuille est notre emblème, Et ce soir où serons-nous?
La reine en forêt chevauche, Y voit deux coudriers blancs: Un est à droite, un à gauche, A gauche elle a lu: TRISTAN.
--La Mort fauche, fauche, fauche, Épis mûrs et blés naissants.
Son cœur tremble et se transporte A voir un tel nom écrit, Elle ordonne à son escorte: --Prenons le repos ici.
--Quand la coudriette est morte, Chèvrefeuille il meurt aussi.
On obéit, on s’empresse, Et Brangaine au même instant S’en vient dire à sa maîtresse: --Ici près j’ai vu Tristan.
--Fleurs des champs l’amour vous tresse, Et vous dessèche à l’instant.
La reine quitte la ronde, A vu l’ami de son cœur: L’aimait plus que tout au monde, Et depuis d’amour se meurt.
--L’amour fleurit tout au monde, La Mort fauche toutes fleurs.
Entre eux deux la joie est telle Qu’à peine peuvent parler; Tous deux tremblent, ils s’appellent, Tous deux tombent expirés.
--Fleur de chèvrefeuille est belle Autant que son coudrier.
Si se meurt le chèvrefeuille, Si se meurt le coudrier: Ainsi Tristan et Yseulde Moururent de tant s’aimer.
--Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Si mon cœur pouvait parler!
ÉPIGRAMMES ET MADRIGAUX
GLOIRE
A Madame Dussane, Comédienne.
C’est la corvette.
Auber-Scribe (Haydée)
--Entends, poète, Ce soir est ta fête, Ta muse est prête Et le ciel a dit oui:
Un vol t’élance Par l’éther immense, Sous le silence Des astres éblouis;
Puis tout retombe Neige, fleurs, colombes, Nourrir les tombes De tes frères ici.
C’est moi, filleule, C’est l’étoile seule, C’est ton aïeule, Qui là-haut resplendit,
Quand sur ta tombe, Neige de colombes, Mon baiser tombe Et ta muse a dit oui:
Une plume tombe.
Ci-gît Maurice du Plessys-Flandre-Noblesse, Gentilhomme authentique, et poète: ô grands dieux Vous le savez, dieux purs! en nos soirs de bassesse, Il aura su rester poète, et noble, et gueux,
C’est-à-dire noble trois fois. Que son exemple Soit précepte à nous tous qui naissons flamme au poing: N’oublions donc jamais que l’Art demeure un temple Où la canaille ou pauvre ou riche n’entre point.
Cimetière Montparnasse: 20 Janvier 1924
A JEAN MORÉAS
--Amphion de Dircé sur l’actique Aracynthe A vu sa lèvre close et son pipeau brisé, Et de tes grands roseaux et de tes lauriers roses, Eurotas, Eurotas, les plaintes ont cessé, Mais sur ta lyre, ô Moréas, vient et se pose, Le frémissant essaim de l’Hymette exilé.
POUR L’ANTHOLOGIE DES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE
Nos pauvres morts çà et là qui sommeillent, Nos pauvres morts qui saura les entendre? O Thierry Sandre, oh réveille, réveille, O Thierry Sandre, oh réveille les morts!
Pauvres morts qui tendent l’oreille, L’heure revient: Debout les morts: Chantre de Héro et Léandre, L’heure remonte, affreusement pareille. O Thierry Sandre, oh réveille, réveille, O Thierry Sandre, oh réveille les morts.
POUR CLAUDE DEBUSSY, DÉCORÉ
Janvier 1900
--De Saint Janvier la dolente légende Pour Debussy vient rajeunir: Une goutte du sang martyr de Mélisande Saigne à nouveau, descendant te fleurir.
POUR GENEVIÈVE LONGNON
10 Mai 1913
--Elle est née en Pentecôte, Jeanne d’Arc est son abri: Les vertus seront son hôte, Et les dons du Saint-Esprit.
A M. RENÉ PHILIPON
--La flèche traversant deux cœurs Va jusqu’au ciel et puis retombe, Et les plus fraîches de nos fleurs S’épanouissent sur des tombes, Puis Dieu fait sur toutes douleurs Descendre un fleuve de colombes.
A VINCENT MUSELLI
--O Vincent Muselli voici l’heure des lampes; L’argent cerne l’ébène à l’entour de tes tempes, Mais lui-même le temps, honteux de son affront, Épaissit aussitôt le laurier sur ton front.
A ALPHONSE MÉTÉRIÉ
Vos vers sont les souples osiers Où font étoiles les corymbes Secrets et purs des alisiers: Métérié, archange des limbes, Que seriez-vous si vous osiez!
A THÉRIVE
--Le roi Henri m’a donné Paris et sa rive, Mais s’il me fallait quitter Ton bedon, Thérive, Je dirais au roi Henri: Reprenez votre Paris, J’aime mieux Thérive, ô gué, J’aime mieux Thérive!
AUX FRÈRES LE CARDONNEL
--Menton aigu, nez qui fend l’air, Moustache de chat en colère, Georges a tout du mousquetaire; Séraphique psaltérion, Louis avec magnificence Vibre sous l’aile des Puissances: Et la voilà donc, l’alliance Du sabre-z-et du goupillon!
--Dis-nous, Fagus, sous quel prétexte Tu refuses d’entendre un seul petit morceau De Valéry?--Du Valéry? moi? quelque sot! Tant qu’à subir J.-B. Rousseau, Je l’aime encore mieux dans le texte!
--Quand j’étais petit Je n’étais pas grand, J’ trouvais du talent Même à Valéry;
Maint’nant je suis grand, C’est encor plus beau: Je trouv’ du génie Même à Jean Cocteau!
SUR MAURICE BOISSARD
--Cet animal n’est pas méchant: Quand on l’attaque il se défend. Par malheur il commence avant.
A M. JOUHANNAUD
Doux rond-de-cuir, chaque aube que fait Dieu lever, Je fuis l’obscur logis où Lutèce m’héberge, Priant saint Antoine de Padoue et la Vierge D’autrement qu’en décombre au soir le retrouver.
Je double l’Institut, où je songe à cuver L’eau d’immortalité, longe l’auguste berge Où le Louvre me fait à nos Valois rêver, Tandis que sur l’eau se dandine un chien crevé.
Par-dessus cinq cents toits l’Hôtel de Ville émerge, Guêpier des guêpes de vingt révolutions, Hérissé d’hommes d’armes d’or plantés en cierges,
Et sur son dada de bronze, l’huissier à verge Étienne Marcel m’arrête de sa flamberge Et me brandit ma feuille de contributions!
IMPRÉCATIONS A UN LACHE TRANSFUGE
Déplorable Ponchon, qu’as-tu fait de ta gloire? Tu vas à des croquants qui ne savent point boire Et chez qui tous pinards prennent goût de bouchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Le moins moche, Daudet, dessous sa vantardise, Ne boit les soirs d’hiver, faut-il qu’on te le dise? Que de l’eau de Janos, et, l’été, de Luchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Geffroy l’Armoricain n’admet que la tisane: “Cidre” dit-il, et moi: pur jus de pissat d’âne; Hennique du Viandox, tout froid, à plein cruchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Bourges pompe l’orgeat, qu’il dénomme ambroisie, Et l’Arverne Ajalbert, sa mixture choisie, C’est bière de Beauvais, puant l’impur torchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Hument les deux Rosny d’affreux bols funéraires Recueillis en vos creux, cavernes quaternaires Qu’arrosa le mammouth, ancêtre folichon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Descaves s’insinue en façon de rogomme Du lait chaud, très sucré, voire un sirop de gomme, Où trempe une angélique au vert de cornichon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Tout ça c’est prosateurs: des indignes de vivre. Si ton Latin Pays tu le fuis pour les suivre, Tu n’es qu’un renégat, un traître, un noir cochon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Ton estomac sera tout grouillant de grenouilles, Ton fondement fuira tel les vieilles gargouilles, Et ton zizi sera pis qu’un tire-bouchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!
Que dis-je? pour les joindre il faut passer un fleuve! Plein d’eau! si que pourtant telle horreur ne t’émeuve, Songe à ta rive gauche, enfant, qui t’y cherchons, Ponchon, Ponchon, Ponchon d’entre tous les Ponchons!
TABLE
Au lecteur 7
BALLADES
Prière à la Très Sainte-Vierge 11 Ballade votive à Jean-Marc Bernard 13 Ballade du pauvre bougre 15
SONNETS
Silencieuse 19 Invention du sonnet 20 Confection sur mesure 21 Sur un pied danse... 24 Principes 26 Épitaphe 28
RYTHMES ET CHANSONS
Double rondeau fleuri 31 Noël breton 33 Rythmes 39 Chanson farcie à la façon de nos pères 42 Canzonette des sirènes 44 Chanson du chèvrefeuille 49
ÉPIGRAMMES ET MADRIGAUX
Gloire 59 Ci-gît Maurice du Plessys... 61 A Jean Moréas 62 Pour l’anthologie des écrivains morts à la guerre 63 Pour Claude Debussy, décoré 64 Pour Geneviève Longnon 65 A M. René Philipon 66 A Vincent Muselli 67 A Alphonse Métérié 68 A Thérive 69 Aux Frères Le Cardonnel 70 Dis-nous, Fagus... 71 Quand j’étais petit... 72 Sur Maurice Boissard 73 A M. Jouhannaud 74 Imprécations à un lâche transfuge 75
CE LIVRE, F DE L’ALPHABET DES LETTRES achevé d’imprimer pour la Cité des Livres, le 28 janvier 1926, par Ducros et Colas, Maîtres-Imprimeurs à Paris, a été tiré à 440 exemplaires: 5 sur papier vélin à la cuve “héliotrope” des papeteries du Marais, numérotés de 1 à 5; 10 exemplaires sur japon ancien à la forme, numérotés de 6 à 15; 25 exemplaires sur japon impérial, numérotés de 16 à 40; 50 exemplaires sur vergé de Hollande, numérotés de 41 à 90; et 350 exemplaires sur vergé à la forme d’Arches, numérotés de 91 à 440. Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués alphabétiquement de A à Z; et 30 exemplaires hors commerce sur papiers divers, numérotés de I à XXX.
Exemplaire Nº