M. Asmus
Laissez-moi vous dire que vous ne possédez pas une image vraie du pays messin. J’ai la chance d’être placé dans un milieu où je vois des choses qui m’ont libéré de plus d’un préjugé. Au début, j’étais comme vous ; je méconnaissais ce qu’il y a de véritable valeur humaine dans l’urbanité des gens de ce pays. Elle est chez eux un don de naissance, et puis une habileté légitime qui laisse intacte leur dignité. Vous parlez de notre discipline et vous croyez que la frivolité française nécessairement se dissipe, franchit toutes les bornes, se joue au hasard. Pourquoi n’allez-vous jamais à Nancy ? Sur la place Stanislas, vous verriez un sentiment souple, facile, heureux, et pourtant une œuvre précise, calculée, rigoureusement voulue, où tous les effets sont coordonnés, hiérarchisés, pour produire l’ensemble le plus noble et le plus aimable. Voilà ce que nous ne savons pas faire, car nous sommes incapables de maîtriser notre sentimentalité et notre humeur par notre raison. Ma propre expérience m’a conduit à reconnaître la légitimité de ce que nous appelons chez les gens de ce pays « chauvinisme » et qui est la conscience raisonnable d’une culture qu’il faut apparenter, mes chers collègues, à l’atticisme hellénique. Dans nos universités, nous nous proposons comme modèles les Hellènes ; mais nulle acquisition scolaire ne nous rapprochera d’eux. Un esprit pénétrait, harmonisait toute leur vie. Je trouve ici quelque chose de cette unité. Vous le niez ? Mais je vis dans une famille lorraine, j’ai parcouru les villages, j’écoute parler des gens très modestes, auprès de qui je profite. Je sais, à Metz, des personnes qui ont un esprit de moquerie si étonnant qu’on pourrait les croire sèches et méchantes. Oui, elles pourraient l’être, si elles le voulaient, mais elles sont naturellement bienveillantes.