CHAPITRE IX
MINISTRE
Son heure arriva le 2 juin 1849.
Comment cet homme perspicace, qui se piquait à l’occasion de prophétiser, a-t-il pu devenir ce jour-là le ministre d’un prince, dont il aurait bien dû deviner qu’il mettrait un jour la France en esclavage? Tocqueville répondrait modestement que ce personnage ambitieux ne lui paraissait pas voué à une telle fortune. Il redoutait bien quelque sottise et sans doute avait-il envisagé que le Président serait violemment tenté de rétablir l’Empire à son profit. Mais il ne croyait pas au succès facile d’un rêve aussi fou. Il pensait, en tout cas, que le devoir d’un homme sérieux était d’entourer cet élu du peuple et de l’aider à gouverner avec sagesse. C’est dans cette pensée qu’il accepta d’entrer avec Dufaure, Lanjuinais et Falloux dans le ministère qui fut alors constitué sous la présidence d’Odilon Barrot.
Ce qu’il y avait de chimérique dans cette entreprise, il le vit plus tard et l’a écrit dans ses _Souvenirs_: «Nous voulions faire vivre la République; le Président voulait en hériter. Nous ne lui fournissions que des ministres, quand il avait besoin de complices.»
Quoi qu’il en soit, voici Tocqueville au gouvernement. Peut-être apprendra-t-on sans surprise que cet ami de la liberté, cet homme qui a certainement montré, par crainte du despotisme, une complaisance extrême pour le parlementarisme, se trouva fort à son aise quand il posséda tout à coup le pouvoir et qu’au lieu de parler des affaires publiques, il eut à les conduire. Il advint qu’il avait la tête et les nerfs d’un chef.
Il s’en est fort bien expliqué dans une belle page de ses _Souvenirs_.
«Je m’étais senti, écrit-il, perplexe, plein de soucis, de découragement et d’agitation désordonnés, en présence de responsabilités petites. J’éprouvai une tranquillité et un calme singuliers quand je me vis en face des plus grandes. Le sentiment de l’importance des choses que je faisais alors m’éleva sur-le-champ à leur niveau et m’y retint. L’idée d’un échec m’avait paru jusque-là insupportable: la perspective d’une chute éclatante sur un des plus grands théâtres du monde où j’étais monté, ne me troublait point, ce qui me fit bien voir que mon faible n’était pas la timidité, mais l’orgueil... J’ai dit combien je m’étais fait autrefois d’ennemis en me tenant à l’écart de gens qui n’attiraient mon attention par aucun mérite, et comme on avait pris souvent pour de la hauteur l’ennui qu’on me causait; je redoutais fort pour moi cet écueil dans le grand voyage que j’allais entreprendre. Mais je remarquai bientôt que, si l’insolence croît chez certaines personnes en proportion exacte du progrès de la fortune, il en était autrement pour moi, et qu’il m’était beaucoup plus aisé de me montrer prévenant et même empressé quand je me sentais hors de pair, que dans la foule. Cela vient de ce qu’étant ministre, je n’avais plus la peine d’aller chercher les gens, ni la crainte d’en être froidement reçu... Cela vient encore de ce que, comme ministre, je n’avais plus seulement affaire aux idées des sots, mais à leurs intérêts, qui fournissent toujours un sujet de conversation tout trouvé et facile.»
Avec Tocqueville ministre, il ne sera pas question de métaphysique, mais de psychologie. C’est, pour un homme d’action, moins dangereux, et c’est pratique. Tout de suite il regarde ceux qui l’entourent, et derrière les faits qu’on lui signale, il cherche les hommes et leurs mobiles. Il s’agit de ne pas gouverner en l’air, mais avec des êtres de chair, qui ont des intérêts, des passions, et d’abord avec ce Prince-Président, curieux homme.
Il l’analyse, celui-là, avec un rare bonheur; et vraiment le portrait qu’il a tracé de lui dans ses _Souvenirs_ est de main d’ouvrier. Il commence avec esprit. «Il était, nous dit-il, très supérieur à ce que sa vie antérieure et ses folles entreprises avaient pu faire penser à bon droit de lui... Il déçut sur ce point ses adversaires et peut-être plus encore ses amis.» Ceux-ci ne l’avaient choisi, en effet, que pour user de lui et, s’il devenait gênant, le briser. «En quoi, conclut Tocqueville, ils se trompèrent lourdement...»
Il continue ainsi: «Louis-Napoléon avait, comme homme privé, certaines qualités attachantes: une humeur bienveillante et facile, un caractère humain, une âme douce et même assez tendre, sans être délicate, beaucoup de sûreté dans les rapports, une parfaite simplicité, une certaine modestie dans sa personne, au milieu de l’orgueil immense que lui donnait son origine... Sa conversation était rare et stérile; chez lui, nul art pour faire parler les autres et se mettre en rapport intime avec eux; aucune facilité à s’énoncer lui-même, mais des habitudes écrivassières et un certain amour-propre d’auteur. Sa dissimulation, qui était profonde comme celle d’un homme qui a passé sa vie dans les complots, s’aidait singulièrement de l’immobilité de ses traits et de l’insignifiance de son regard; car ses yeux étaient ternes et opaques, comme ces verres épais destinés à éclairer les chambres des vaisseaux, qui laissent passer la lumière, mais à travers lesquels on ne voit rien. Très insouciant du danger, il avait un beau et froid courage dans les jours de crise et, en même temps, chose assez commune, il était fort vacillant dans ses desseins. On le vit souvent changer de route, avancer, hésiter, reculer à son grand dommage: car la nation l’avait choisi pour tout oser, et ce qu’elle attendait de lui, c’était de l’audace et non de la prudence... Son intelligence était incohérente, confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées, qu’il empruntait tantôt aux exemples de Napoléon, tantôt aux théories socialistes, quelquefois aux souvenirs de l’Angleterre où il avait vécu; sources très différentes et souvent fort contraires. Il les avait péniblement ramassées dans des méditations solitaires, loin du contact des faits et des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique. Mais, quand on le forçait à sortir de ces vagues et vastes régions pour resserrer son esprit dans les limites d’une affaire, celui-ci se trouvait capable de justesse, quelquefois de finesse et d’étendue, et même d’une certaine profondeur, mais jamais sûr et toujours prêt à placer une idée bizarre à côté d’une idée juste.
«En général, il était difficile de l’approcher longtemps de très près sans découvrir une petite veine de folie courant ainsi au milieu de son bon sens...
«Il avait eu, avant d’arriver au pouvoir, le temps de renforcer ce goût naturel que les princes médiocres ont toujours pour la valetaille. Je crois que la difficulté qu’il avait à exprimer ses pensées autrement que par écrit l’attachait aux gens qui étaient depuis longtemps au courant de ses idées et familiers avec ses rêveries, et que son infériorité dans la discussion lui rendait, en général, le contact des hommes d’esprit assez pénible...»
Tocqueville réussissait d’ailleurs à se faire entendre mieux que tout autre de cet homme compliqué. «Il m’écoutait volontiers, nous assure-t-il, sans laisser percevoir l’impression que produisait sur lui mon langage: c’était son habitude. Les paroles qu’on lui adressait étaient comme les pierres qu’on jette dans les puits; on en entendait le bruit, mais on ne savait jamais ce qu’elles devenaient.» Il a tout le temps des images ou des formules de cette qualité. «Le président, nous dit-il ailleurs, se taisait, mais ne se rendait pas.» Dans une lettre inédite à G. de Beaumont[50] il nous le montre «sympathique et apathique..., aussi ingouvernable qu’incapable de gouverner». Tocqueville connaissait la manière d’user d’un caractère dont il avait si bien dénombré les rouages: le problème était, nous dit-il, de décourager le rêveur et de flatter l’épicurien. «Ce qui m’avait toujours frappé, c’était la nécessité qu’il y avait de nourrir son esprit d’une espérance quelconque, si l’on voulait tenir celui-ci en repos.» Alors Tocqueville détournait la pensée de cet homme de toute entreprise aventureuse, mais lui laissait entendre qu’on pourrait, s’il était sage, le garder longtemps dans la ouate à la tête de la République.
[50] 4 novembre 1849.
Car Tocqueville, à cette époque de sa vie, a été républicain, mais pas pour la République, pour la France. «Je ne croyais pas plus alors que je ne crois aujourd’hui que le gouvernement républicain fût le mieux approprié aux besoins de la France; ce que j’entends à proprement parler par le gouvernement républicain, c’est le pouvoir exécutif électif. Chez un peuple où les habitudes, la tradition, les mœurs ont assuré au pouvoir exécutif une place si vaste, son instabilité sera toujours, en temps agité, une cause de révolution; en temps de calme, de grand malaise.» Il voulait pourtant maintenir la République, parce qu’il ne voyait alors rien de prêt, ni de bon à mettre à sa place. «Louis-Napoléon, nous dit-il, était seul préparé à prendre la place de la République... Mais que pouvait-il sortir de son succès, sinon une monarchie bâtarde, méprisée des classes éclairées, ennemie de la liberté et gouvernée par des intrigants, des aventuriers et des valets?»
Et il ajoute ceci, que notre expérience a singulièrement confirmé: «La République était sans doute très difficile à maintenir, car ceux qui l’aimaient étaient, la plupart, incapables ou indignes de la diriger, et ceux qui étaient en état de la conduire la détestaient, _mais elle était assez difficile à abattre_.» Ce que nous formulerions aujourd’hui en disant qu’on peut, pour se débarrasser d’un roi, lui trancher le cou, et qu’il n’y a malheureusement pas moyen, si mécontent qu’on soit d’elle, de couper celui de la République.
Voilà donc, non un idéologue, mais un réaliste, aux affaires. Il jette un premier regard sur ses agents, et voit tout de suite le cas médiocre qu’il faut faire des rapports officiels des préfets. «J’avais vu, nous dit-il, à la fin de l’administration de Cavaignac, comment un gouvernement pouvait être entretenu dans des espérances chimériques par la complaisance intéressée de ses agents. Je vis cette fois comment ces mêmes agents peuvent travailler à accroître la terreur de ceux qui les emploient: chacun d’eux, jugeant que nous étions inquiets, voulait se signaler par la découverte de nouvelles trames et nous fournir à son tour quelque indice nouveau de la conspiration qui nous menaçait.» Quant au personnel diplomatique, «la plupart de nos ambassadeurs, écrit-il, craignaient de s’attacher à aucune politique dans le pays où ils nous représentaient et redoutaient même de manifester à leur propre gouvernement des opinions dont on eût plus tard à leur faire un crime. Il avaient donc soin de se tenir cachés et bien à couvert dans un fouillis de petits faits, dont ils remplissaient leurs correspondances (car en diplomatie il faut toujours écrire, ne sût-on rien ou ne voulût-on rien dire); ils se gardaient bien d’y montrer ce qu’ils pensaient des événements dont ils faisaient le récit, et encore moins d’indiquer ce que nous devions en conclure. Cette _nullité volontaire_, à laquelle se réduisaient nos agents et qui, à la vérité, chez la plupart d’entre eux, n’était qu’un perfectionnement artificiel de la nature, me porta, dès que je l’eus reconnue, à employer dans les grandes cours des hommes nouveaux.»
Des hommes à lui, dont il savait qu’il pourrait compter sur le zèle et l’absolu désintéressement: Lamoricière en Russie, Beaumont à Vienne, Corcelle à Rome. Il faut seulement ajouter que le choix de Lamoricière fut à double fin. «A la tête de nos adhérents dans l’Assemblée nationale se trouvait, nous dit-il, le général Lamoricière, dont je redoutais fort la pétulance, les imprudents propos et surtout l’oisiveté... J’entrepris de lui donner une grande ambassade lointaine.» Il choisit fort bien celle de Russie, «où il n’y a guère que les généraux, et les généraux célèbres, qui réussissent».
La situation, quand les nouveaux ministres prirent le pouvoir, était difficile. Au dehors, l’expédition de Rome. A l’intérieur, en connexion avec l’aventure lointaine, une émeute menaçante, qui éclatera d’ailleurs onze jours plus tard, le 13 juin. Et, par là-dessus, le choléra. Il paraît que Thiers s’en crut atteint un jour. Tocqueville, qui n’épargne jamais celui-là, nous le représente, au début de l’insurrection, «plongé dans un grand fauteuil, les jambes étendues sur un autre, et se frottant le ventre», car, nous dit-il, «il ressentait quelques atteintes de la maladie régnante». Ajoutez ce détail, dont Tocqueville, observateur comme un romancier, précis comme un metteur en scène, connaît toute l’importance: les débats parlementaires avaient lieu dans une salle de délibération trop petite. C’était l’ancienne Chambre des députés, préparée pour quatre cent-soixante membres, et dans laquelle ils sont maintenant sept cent cinquante. «On s’y touchait donc, tout en se détestant... La gêne y augmentait la colère... Un duel dans un tonneau.»
Mais on ne finirait pas de relever les mots de cet homme sur les choses et sur les gens. Il en a de fameux sur Falloux, qu’il estimait et admirait, mais avec des réserves: «Sincère, nous dit-il de lui, en ce sens qu’il ne considérait que sa cause et non son intérêt particulier, mais, au demeurant, très fourbe et d’une fourberie peu commune et très efficace, car il parvenait à mêler momentanément dans sa propre croyance le vrai et le faux, avant de servir ce mélange à l’esprit des autres; seul secret qui puisse donner l’avantage de la sincérité dans le mensonge et permettre d’entraîner vers l’erreur qu’on juge bienfaisante ceux qu’on pratique et qu’on dirige.» Plus loin, parlant du même homme, il dit ceci: «Il avait cédé à un moment irréfléchi, ce qui lui arrivait quelquefois; car la nature l’avait fait léger et étourdi, avant que l’éducation et l’habitude l’eussent rendu calculé jusqu’à la duplicité.» De Molé, il dira, non pas à nous, mais à Beaumont, dans cette lettre inédite du 4 novembre 1849, que j’ai déjà citée: «Il est toujours à vendre.» Quant aux violents, aux Burgraves, dont il n’y a aucune conduite soutenue à attendre, «ce sont, nous dira-t-il, des bâtons flottants sur un océan de vanité[51].»
[51] Lettre inédite à G. de Beaumont, du 24 novembre 1849.
Parmi tant d’hommes divers, il gardera d’ailleurs intacts son esprit, sa volonté: «Mon secret, nous dit-il, consista à flatter leur amour-propre, en même temps que je négligeais leurs avis.» Et cette bonne recette, il la détaille en une page remarquable, qu’il faut lire. Écoutez ceci: «J’avais fait, dans les petites affaires, une remarque que je jugeais très applicable aux grandes: j’avais trouvé que c’est avec la vanité des hommes qu’on peut entretenir le négoce le plus avantageux, car on obtient souvent d’elle des choses très substantielles, en donnant en retour fort peu de substance; on fera toujours de moins bonnes affaires avec leur ambition ou leur cupidité; mais il est vrai que pour traiter avantageusement avec la vanité des autres, il faut mettre entièrement de côté la sienne propre et ne s’occuper que du succès de ses desseins; c’est ce qui rendra toujours ce genre de commerce difficile. Trois hommes, par le rang qu’ils avaient occupé jadis, se croyaient surtout en droit de diriger notre politique étrangère: c’étaient M. de Broglie, M. Molé et M. Thiers. Je les accablai tous les trois de déférence; je les fis venir souvent chez moi, et me rendis quelquefois chez eux pour les consulter et leur demander, avec une sorte de modestie, des conseils dont je ne profitai presque jamais; ce qui n’empêcha pas que ces grands hommes ne se montrassent très satisfaits. Je leur agréais davantage en leur demandant leur avis sans le suivre, que si je l’avais suivi sans le leur demander.» Voilà qui est dur pour le régime parlementaire, où ce n’est pas l’homme d’action, mais les donneurs d’avis qui font la loi. «Ce fut surtout avec M. Thiers, ajoute Tocqueville, que ce manège me réussit merveilleusement. Rémusat, qui, sans prétentions personnelles, désirait sincèrement la durée du cabinet, et qu’une pratique de vingt-cinq ans avait familiarisé avec tous les faibles de M. Thiers, m’avait dit un jour: «Le monde connaît mal M. Thiers; il a bien plus de vanité que d’ambition; il tient aux égards plus encore qu’à l’obéissance, et aux apparences du pouvoir qu’au pouvoir même. Consultez-le beaucoup et faites ensuite comme il vous plaira. Il tiendra plus de compte de votre déférence que de vos actes.» Ainsi fis-je, et avec le plus grand succès. Dans les deux principales affaires que j’eus à traiter pendant mon ministère, celle du Piémont et celle de la Turquie, je fis précisément le contraire de ce que voulait M. Thiers, et nous n’en restâmes pas moins jusqu’à la fin bons amis.»
Il eut à traiter trois affaires et non pas deux. Il oublie là celle des réfugiés en Suisse. Il y eut aussi la liquidation de l’expédition romaine, mais dont nous ne dirons qu’un mot, pour l’écarter.
Ce que nous faisons ici n’étant pas une histoire du ministère, mais du caractère de Tocqueville, il importe peu que nous entrions dans le détail de toute cette affaire romaine, qui demanderait un volume à elle seule et que Tocqueville débrouilla comme il put, mais sans bonne humeur. Il trouva les choses mal engagées à son arrivée au pouvoir. Dans quelle mesure aida-t-il à leur dénouement et faut-il souscrire au jugement de l’historien Pierre de la Gorce, qui lui a reproché de s’être montré dans la circonstance nerveux et impressionnable? Pour ma part, je m’abstiendrai de tout avis tant que n’auront pas été publiées ou que je n’aurai pas eu sous les yeux les lettres particulières échangées entre Tocqueville et son ambassadeur auprès du Pape, son ami Corcelle. Cette correspondance, très précieuse, non seulement pour l’étude de l’affaire romaine, mais parce que c’est avec Corcelle que Tocqueville a, toute sa vie, débattu avec le plus de passion la question religieuse et celle qui le préoccupait tant, des rapports de l’autorité et de la liberté, il faut souhaiter que ses détenteurs actuels se décident à la publier ou à la montrer. Jusque-là il vaut mieux, faute d’un élément essentiel, réserver son jugement sur l’ambassadeur, sur le ministre et sur ce qu’ils ont fait ensemble, tantôt d’accord et tantôt se disputant.
Il y a d’ailleurs moyen de juger Tocqueville ministre sur d’autres pièces.
C’est d’abord l’affaire des révolutionnaires réfugiés en Suisse. On sortait d’une période de troubles violents. On avait, en Allemagne, en Italie, en France, battu et chassé des bandes rebelles et tout ce monde turbulent s’était réfugié en Suisse. Ils étaient là dix à douze mille, toujours prêts à venir troubler l’ordre dans les États voisins. La Prusse, l’Autriche, la Russie se plaignaient fort, menaçant la Confédération, si elle entretenait chez elle ce personnel inquiétant, d’envahir le territoire helvétique et d’y venir faire la police.
«J’essayai d’abord, nous dit Tocqueville, de faire entendre raison aux Suisses et de leur persuader de ne point attendre qu’on les menaçât, mais de chasser eux-mêmes de leur territoire, comme le droit des gens les y obligeait, tous les principaux meneurs qui menaçaient ouvertement la tranquillité des peuples voisins... Si vous allez ainsi au devant de ce qu’on peut vous demander de juste, répétai-je sans cesse au représentant de la Confédération à Paris, comptez sur la France pour vous défendre contre toutes les prétentions injustes ou exagérées des cours. Nous risquerons plutôt la guerre que de vous laisser opprimer ou humilier par elles.» Ici, il faut interrompre Tocqueville pour noter comme il sait prendre ses responsabilités. Nous allons le voir, dans les autres affaires, même importantes, comme dans celle-ci qui l’est peu, poser si nettement la question, qu’on voit aussitôt ce que la France permettra; hors de quoi, ce sera la guerre. Il est crâne, mais parce qu’il sait où il va. En politique, il faut être intelligent d’abord, courageux ensuite. Les deux sont nécessaires, et dans cet ordre. Le langage qu’il tenait ainsi aux Suisses avait d’ailleurs peu d’effet «car, nous dit-il, rien n’égale l’orgueil et la présomption des Suisses. Il n’y a pas un de ces paysans qui ne croie fermement que son pays est en état de braver tous les princes et tous les peuples de la terre». Alors Tocqueville eut une idée, une idée de grand politique, bien que l’aventure fût petite. «Ce fut, nous explique-t-il, de conseiller aux gouvernements étrangers qui n’y étaient, du reste, que trop disposés, de n’accorder pendant quelque temps aucune amnistie à ceux de leurs sujets qui s’étaient réfugiés en Suisse, et de leur refuser à tous, quelle que fût leur culpabilité, la permission de revenir dans leur patrie. De notre côté nous fermâmes nos frontières à tous ceux qui, après s’être réfugiés en Suisse, voulaient traverser la France pour se rendre en Angleterre ou en Amérique, à la foule des réfugiés inoffensifs aussi bien qu’aux meneurs. Toutes les issues étant ainsi bien closes, la Suisse resta encombrée de ces dix ou douze mille aventuriers, gens les plus remuants et les moins ordonnés qui fussent en Europe. Il fallut les nourrir, les héberger, et même les solder, afin qu’ils ne missent pas le pays à contribution. _Cela éclaira tout à coup les Suisses sur les inconvénients du droit d’asile._ Ils se fussent bien arrangés de conserver indéfiniment parmi eux les chefs illustres, malgré le danger que ceux-ci faisaient courir aux voisins; mais l’armée révolutionnaire les incommodait fort. «Alors ils cédèrent, expulsèrent les meneurs et, après avoir failli s’attirer toute l’Europe sur les bras plutôt que d’éloigner ces hommes de leur territoire, les Suisses les en chassèrent volontairement afin d’éviter une gêne momentanée et une médiocre dépense.» Tocqueville ne peut s’empêcher de donner, pour conclure, un coup de griffe au régime démocratique. «Jamais on ne vit mieux, dit-il, le naturel des démocraties, lesquelles n’ont, le plus souvent, que des idées très confuses ou très erronées sur les affaires extérieures, et ne résolvent guère les questions du dehors que par des raisons du dedans.»
Il fut également heureux et ferme dans le débat qu’il s’agissait de clore entre l’Autriche et le Piémont. Battus à Novare, les Piémontais étaient sur le point de signer la paix avec leurs vainqueurs, et Tocqueville s’était, nous dit-il, très ardemment entremis entre les deux parties, «parce que la France avait intérêt à la fin de cette affaire.» Déjà, il se félicitait qu’il ne restât qu’une mince question d’argent à résoudre, quand, brutalement, l’Autriche envoya à Turin un ultimatum, avec menace d’hostilité dans les quatre jours. Alors, le ministre français qui, tout en soutenant les Piémontais dans leur résistance à certaines exigences déraisonnables des Autrichiens, leur avait nettement dit et écrit qu’il ne fallait pas qu’ils escomptassent le concours militaire de la France, n’hésita pas à jeter sur l’heure même notre épée dans la balance. «Je vis, a-t-il écrit dans ses _Souvenirs_, que c’était là une de ces circonstances extrêmes que j’avais envisagées d’avance où il convenait de risquer non seulement mon portefeuille, ce qui, il est vrai, n’était pas risquer grand chose, mais le sort de la France.» Il ordonna que l’armée de Lyon fût concentrée au pied des Alpes; il fit savoir à notre représentant à Turin, par une lettre écrite de sa main, «car le style flasque de la diplomatie, nous assure-t-il, ne convenait pas à la circonstance», que si le Piémont était attaqué, nous le défendrions; enfin il appela chez lui le ministre d’Autriche et profita de ce que les habitudes de la réserve diplomatique devaient lui être encore peu familières pour lui faire une scène violente, telle que le pauvre homme, il devait l’avouer plus tard, n’en avait jamais subi de sa vie. Tout cela finit fort bien. L’Autriche n’avait élevé le ton que pour hâter le dénouement. Elle ne demanda rien de plus que ce qui lui était accordé déjà et signa. Mais la France, par la voix de Tocqueville, avait affirmé sa politique et sa force.
Cette affaire à peine finie, une nouvelle histoire de réfugiés menaça d’incendier l’Europe. Les Hongrois venaient de se faire écraser par l’Autriche; et leurs chefs, ainsi qu’un certain nombre de généraux polonais, qui s’étaient associés à leur cause, s’étaient sauvés en Turquie. De là, les deux principaux d’entre eux, Denbiski et Kossuth, avaient écrit à notre ambassadeur à Constantinople, réclamant la protection de la France. Au même moment les ambassadeurs d’Autriche et de Russie priaient le gouvernement turc de leur livrer ces hommes. Les deux ambassades, surprises qu’on n’obéît pas aussitôt à leurs injonctions, menacèrent. Les Turcs, d’une voix douce, répondirent qu’on ne les ferait pas céder. «Si je perds le pouvoir pour ceci, disait le grand vizir, j’en serai fier.» Et il ajoutait: «Dans notre religion, tout homme qui demande merci doit l’obtenir.» Tocqueville constate, dans ses _Souvenirs_, que ces Turcs parlaient ainsi comme des gens civilisés et des chrétiens. «Les ambassadeurs, ajoute-t-il, se bornèrent à répondre, en vrais turcs, qu’il fallait livrer les fugitifs, ou subir les conséquences d’une rupture, qui irait probablement jusqu’à la guerre.» Puis le tsar écrivit de sa main une lettre comminatoire au sultan. Celui-ci refusa de se plier à cette nouvelle injonction et congédia sans ménagements le porteur de la missive. Alors la Russie et l’Autriche rompirent les rapports diplomatiques: c’étaient les hostilités toutes proches.
Là-dessus, gros émoi en Angleterre, où l’on décide de faire tout de suite des représentations au tsar et à l’empereur d’Autriche, et d’envoyer la flotte au secours de la Turquie. Tocqueville, si porté qu’il fût à soutenir le Sultan, trouva, cette fois, qu’on tirait un peu vite l’épée du fourreau. Il est intéressant de voir avec quelle indépendance il juge ses amis anglais, quand il n’est plus question de faire avec eux de la philosophie politique, mais d’agir dans le monde. Les Anglais, dans l’affaire du Piémont, nous avaient abandonnés sans vergogne. Cette fois ils voulaient nous entraîner avec eux dans une aventure où ils ne risquaient que quelques bateaux et nous notre existence. Malheureusement leur ambassadeur à Paris avait capté Louis-Napoléon qui, à son tour, convainquit les ministres. Falloux même, le seul sur qui comptât Tocqueville pour réagir contre un état d’esprit qui lui semblait fou, acquiesça étourdiment aux vues anglaises. Il ne resta plus au ministre des Affaires étrangères que d’atténuer, par son action personnelle, la gravité de la faute. Il envoya alors à Lamoricière des instructions pleines de sens: «Engagez l’affaire très doucement, lui mandait-il par lettre particulière; gardez de mettre contre nous l’amour-propre de nos adversaires; évitez une trop grande et trop ostensible intimité avec les ambassadeurs anglais, dont le gouvernement est abhorré dans les cours où vous êtes, tout en conservant pourtant avec ces ambassadeurs de bons rapports. Pour arriver au succès, prenez le ton de l’amitié et ne cherchez pas à faire peur...»
Il arriva que Lamoricière, avant d’avoir reçu ces instructions, se conduisit comme s’il les avait connues. C’est d’un grand ministre que d’être exactement servi par ses agents. Cela prouve qu’on a su les choisir, et pour une politique qu’ils peuvent entendre. «Lamoricière, nous dit Tocqueville, se hâta de lui-même d’exprimer très vivement, quoique sur un ton amical, qu’il blâmait ce qui venait de se passer à Constantinople; mais il se garda de faire des représentations officielles et surtout menaçantes. Tout en se concertant avec l’ambassadeur d’Angleterre, il évita soigneusement de se compromettre avec lui dans des démarches communes; et quand Fuad Effendi, porteur d’une lettre du sultan au tsar, arriva, il lui fit dire secrètement qu’il n’irait pas le voir, afin de ne pas compromettre le succès de la négociation, mais que la Turquie pouvait compter sur la France.» C’est toujours, chez Tocqueville et ceux qui servent sa pensée, la même fermeté, digne d’un pays fort, mais avec les mêmes façons adroites, par où s’est distinguée, à toutes ses grandes heures, la politique de la France. Le tsar céda, non aux Anglais, mais aux Turcs. La note déplaisante que Palmerston destinait à la Russie arriva à Saint Pétersbourg quand l’affaire était déjà réglée. «Le mieux, dit fort à propos Tocqueville, eût été de ne plus rien dire; mais tandis que dans cette affaire nous n’avions visé qu’au succès, le cabinet anglais avait, de plus, cherché le bruit. Il en avait besoin pour répondre à l’irritation du pays.» La note fut donc présentée au comte de Nesselrode. «Le Russe répliqua qu’il ne concevait ni le but ni l’objet de cette demande; que l’affaire dont, sans doute, on voulait parler, était arrangée, et que, d’ailleurs, l’Angleterre n’avait rien à y voir. Lord Bloomfield demanda où en étaient les choses. Le comte de Nesselrode refusa avec hauteur de lui donner aucune explication; parce que ce serait, dit-il, reconnaître le droit de l’Angleterre de s’immiscer dans une affaire qui ne la regarde point. Et comme l’ambassadeur anglais insistait pour laisser du moins copie de la note dans les mains du comte de Nesselrode, celui-ci, après s’y être d’abord refusé, reçut enfin la pièce de mauvaise grâce et le congédia en disant nonchalamment qu’il allait répondre à cette note, qu’elle était terriblement longue et que ce serait fort ennuyeux. «La France, ajouta le chancelier, m’a déjà fait dire les mêmes choses; mais elle les a fait dire plus tôt et mieux.»
Quelques jours plus tard, Tocqueville, qui avait bien servi la France en des circonstances difficiles, était, avec tous ses collègues du ministère, congédié par le maître. L’heure des ministres était passée. Les complices allaient entrer en scène.
Tocqueville avait un tempérament d’homme d’état. Louis-Napoléon, devenu empereur, devait tenter plusieurs fois de le rappeler aux affaires. Et s’il avait vécu, l’auteur de la _Démocratie en Amérique_, eût certainement joué, après la guerre de 1870, un grand rôle. Pendant son ministère si court, il ne cessa d’intervenir dans des affaires qui, toutes, pouvaient nous engager dans la guerre. Il estimait que la France n’était pas en état, en tous cas n’avait pas le goût d’accomplir de grandes choses. Et cependant il parla et agit avec tant de vigueur et de souplesse à la fois, que notre prestige sortit des dures épreuves de cette période non seulement intact, mais agrandi.
Au bas d’une lettre à Beaumont, je trouve ce _post-scriptum_ qui n’a pas été publié: «Je suis fatigué, tourmenté et un peu découragé en vous écrivant. Il y a en ce moment trop et de trop grandes affaires. Je plie sous le faix. Et puis, mon cher ami, quelle misère que de diriger les affaires étrangères d’un peuple, qui, ayant le souvenir d’une force immense, et, dans la réalité, une puissance limitée, aspire à tout, et, au fond, ne veut, et peut-être ne peut rien oser. Il vaudrait mieux planter ses choux.»
Tout Tocqueville est dans ces quelques lignes. Tempérament mélancolique, dû au pitoyable état de son estomac, dû aussi aux prémisses qu’au temps de son imprudente jeunesse, il a inscrites dans une _Préface_ fameuse, et dont, à l’automne de sa vie, il aperçoit, avec plus d’épouvante que jamais, où elles mèneraient le monde et d’abord la France, si vraiment il fallait en tirer les déductions logiques. Mais tempérament de feu. «A votre âge, j’aurais sauté sur les tours de Notre-Dame!» disait-il à des jeunes gens qu’il trouvait mous. Et l’on se souvient comme il secoua Corcelle, le menaçant de lui donner des coups de bâton, parce que cet ami plus calme ne s’excitait pas sur la politique. Ainsi, au total, une âme trépidante dans un corps délabré. Cela étant, si on écrit ou qu’on laisse aller son esprit de déduction en déduction, on peut bien, sous l’influence de nerfs malades, se tromper un peu ou beaucoup. Quand on passe aux actes et que c’est pour ou contre la France, pour ou contre le bien public, qu’il va falloir prendre des décisions, encourir des responsabilités, alors le mécanisme intellectuel fonctionne, comme on dit aujourd’hui, à plein rendement; et l’intelligence de Tocqueville était vive et nourrie à des sources dont une expérience séculaire a éprouvé la qualité.
Oui, grand ministre, d’une école qu’on a vainement essayé de discréditer: celle du réalisme. Mais surtout, ministre maître d’agir, détaché de toutes les chaînes dont tant d’autres ont les membres embarrassés; ministre libre, vis-à-vis des autres et de soi-même, ne connaissant ni la peur, ni le bas intérêt, ni les intrigues par où la plupart ont accédé et se maintiennent au pouvoir. Il n’y a pas de plus belle illustration de l’idée que Tocqueville se faisait de sa liberté, que le spectacle de sa noble, vigilante et rayonnante activité au quai d’Orsay.
Il est un point sur lequel on pourrait lui chercher chicane. Dans le débat, qui nous passionne aujourd’hui, sur la politique de la France en Europe centrale en face de l’hégémonie prussienne, on a d’abord l’impression que Tocqueville n’avait pas une doctrine sûre et que peut-être il eût été de ceux qui ont si malheureusement laissé croître la puissance de la Prusse.
Au moment où il arriva au pouvoir, la Prusse venait de prendre, à la date du 26 mai 1849, la tête d’une confédération, dont les provinces s’étendaient de Memel à Bâle et qui réunissait, sous son pouvoir, vingt-sept millions d’Allemands. Il y avait de quoi faire réfléchir un homme d’état français. Tocqueville réfléchit, en effet, et consigna sa pensée dans un passage de ses _Souvenirs_, qu’on aimerait mieux ne pas trouver sous une telle plume: «L’intérêt de la France est-il que le lien de la Confédération germanique se resserre ou se relâche?... La réponse qu’on fera à cette question dépend de la réponse qu’on fera à cette autre: quel est au vrai, de nos jours, le péril que fait courir la Russie à l’indépendance de l’Europe? Quant à moi, qui pense que notre occident est menacé de tomber tôt ou tard sous le joug ou du moins sous l’influence directe et irrésistible des tsars, je juge que notre intérêt est de favoriser l’union de toutes les races germaniques, afin de l’opposer à ceux-ci.» On ne pouvait pas alors se tromper plus lourdement.
Mais dans une lettre inédite à Beaumont, je trouve ces mots: «Je sais très bien tout ce qu’il y a de dangereux pour la France, au point de vue de sa politique permanente, à ce qu’il se fonde une unité gouvernementale en Allemagne.»
Et voici un passage des entretiens de Tocqueville avec Nassau Senior[52].
[52] D’EICHTAL, p. 230.
«27 juillet 1848. Conversation sur la politique de lord Palmerston concernant l’Allemagne. Tocqueville dit qu’il la trouvait _trop favorable à la Prusse_.
«SENIOR: L’Autriche menaçant ruine,--puisqu’elle deviendra impuissante si elle perd la Hongrie, et qu’elle passera sous l’influence de la Russie, si elle la garde,--il est important de lui substituer une puissance qui puisse s’élever entre l’Europe occidentale et la Russie: la Prusse n’est-elle pas le seul État capable de remplir ce rôle? Par suite, si la politique de lord Palmerston tend vers ce but, elle me paraît louable.
«TOCQUEVILLE: Ceci peut être vrai en ce qui concerne les intérêts de l’Angleterre, mais la France ne peut pas voir avec plaisir un nouvel accroissement d’une grande puissance militaire tout contre sa frontière.»
Voilà qui nous rassure. Le passage des _Souvenirs_ est, il est vrai, postérieur à cette conversation. Mais qu’importe? Tocqueville a formulé là deux avis contradictoires, et dans le mauvais ordre, puisque c’est le fâcheux qui a suivi l’excellent; mais, les deux fois, il a considéré la France et non une philosophie, ni des principes. Il n’a pas mis, comme Voltaire, son pays aux pieds d’un roi philosophe, ni servi, avant sa patrie, le principe des nationalités comme on devait faire après lui. Il a regardé de son mieux la carte d’Europe. Il a, nous ne le voyons qu’aujourd’hui, surestimé la Russie, mais il n’a pas haï l’Autriche; il a seulement constaté sa faiblesse. Et s’il a parlé avec détachement de l’unité allemande, ce fut à une heure où elle apparaissait, après les rêves de 1848, comme chimérique. Que Palmerston favorise effectivement la Prusse, voilà un fait précis et menaçant. Alors l’homme d’état prend la parole et prononce que la France n’a que faire à ses portes d’une grande puissance militaire. Nous pouvons être tranquilles, Tocqueville n’aurait pas, en 1919, au congrès de Versailles, demandé le démembrement de l’Autriche, mais celui de l’Allemagne.
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Il n’est pas possible de clore ce court chapitre de la vie de Tocqueville, sans nommer l’homme qui remplit auprès du ministre les fonctions de chef de son cabinet, le comte J. Arthur de Gobineau. Celui-ci avait alors trente-quatre ans. Le volume de correspondance entre Tocqueville et lui, qu’a publié en 1909 l’Allemand Schemann nous révèle que Gobineau se flattait, dès 1843, «d’être en très bonne posture auprès de M. de Tocqueville». Ce dernier l’avait chargé de faire pour l’Académie des Sciences morales et politiques un grand travail sur l’état des doctrines morales au XIXe siècle. Le jeune homme s’acquittait de sa tâche à la satisfaction du maître. «J’ai déjeuné avec lui il y a quelques jours, écrit-il, et il m’a fait des tendresses infinies.»
A vrai dire, Tocqueville ne fut pas toujours tendre à l’excès pour l’écrivain, s’il demeura fidèle à l’ami. J’avais remarqué dans sa correspondance inédite plusieurs passages sévères à l’endroit de Gobineau[53], et je savais que le gros ouvrage que celui-ci avait consacré à l’_Inégalité des races humaines_ l’avait fort mécontenté. Dans les lettres que M. Schemann, gobiniste fervent, a retrouvées et publiées, on trouve les raisons, qui sont curieuses, de ce mécontentement.
[53] _Œuvres_, t. VI, p. 236. Le nom de Gobineau n’est pas cité par Beaumont, mais figure dans la lettre originale. Voir aussi t. VII, p. 500.
Tocqueville reproche à Gobineau d’avoir une doctrine triste et de ne laisser aux hommes aucun goût pour réagir contre un destin qu’il leur présente comme fatal. Gobineau aurait pu répondre à Tocqueville que, lui aussi, croyait à une fâcheuse fatalité et que sa terreur religieuse en présence d’une certaine démocratie providentielle, n’était pas non plus une doctrine gaie. Mais en Tocqueville, je l’ai dit, il y a toujours eu deux hommes: l’un qui a écrit la _Préface de la Démocratie en Amérique_, l’autre qui n’a cessé de témoigner contre cet écrit de jeunesse. L’un des deux s’est assurément trompé. Nous allons voir avec quelle force, en 1853, puis en 1858, dans des lettres admirables, il parle à Gobineau un langage qu’eût entendu avec profit le Tocqueville de 1831.
«Vous vous comparez, lui écrit-il, à un médecin qui annonce à un malade qu’il a une maladie mortelle, et vous dites: qu’y a-t-il là d’immoral? Je réponds que si l’acte n’est pas immoral en lui-même, il ne peut produire que des conséquences immorales ou pernicieuses. Si mon docteur me venait dire un de ces matins: «Mon cher Monsieur, j’ai l’honneur de vous annoncer que vous avez une maladie mortelle, et, comme elle tient à votre constitution même, j’ai l’avantage de pouvoir ajouter qu’il n’y a absolument aucune chance pour en réchapper d’aucune manière», je serais d’abord tenté de battre le médecin. Secondement, je ne verrais plus autre chose à faire que de me mettre la tête sous la couverture et d’attendre la fin prédite, ou si j’avais l’humeur qui animait les personnages de Boccace durant la peste de Florence, je ne songerais qu’à m’abandonner sans effort à tous mes goûts en attendant cette fin inévitable, afin de faire au moins ma vie, comme on dit, courte et bonne. Encore je pourrais mettre à profit la sentence en me préparant à la vie éternelle: mais il n’y a pas de vie éternelle pour les sociétés[54].»
[54] Schemann, _op. cit._, p. 287.
Gobineau prétendait expliquer la destinée des différents peuples par les caractères, les tares ou les vertus de leurs races. «Quel intérêt, lui répond Tocqueville, peut-il y avoir à persuader à des peuples lâches qui vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou dans la servitude, qu’étant tels de par la nature de leur race, il n’y a rien à faire pour améliorer leur condition, changer leurs mœurs ou modifier leur gouvernement?... Quand on a vu un peu longtemps et d’un peu près la manière dont se mènent les choses publiques, croyez-vous qu’on ne soit pas parfaitement convaincu qu’elles réussissent précisément par les mêmes moyens qui font réussir dans la vie privée; que le courage, l’énergie, l’honnêteté, la prévoyance, le bon sens sont les véritables raisons de la prospérité des empires comme de celle des familles et, qu’en un mot, la destinée de l’homme, soit comme individu, soit comme nation, est ce qu’il la veut faire[55].»
[55] SCHEMANN, _op. cit._, p. 287.
Les sages, les mâles paroles! Et comme on aime à les lire sous la plume de ce Tocqueville qui eût si facilement laissé croire, par d’autres de ses écrits, qu’il était, lui aussi, un fataliste et un désespéré.
Et voyez comme il se fâche quand on met en cause le destin de la France. «Quant à vous, écrit-il à Gobineau[56], soit naturel, soit conséquence des luttes pénibles auxquelles votre jeunesse s’est courageusement livrée, vous vous êtes habitué à vivre du mépris que vous inspire l’humanité en général et en particulier votre pays. Comment voulez-vous, par exemple, que je ne sois pas un peu impatienté, quand je vous entends dire que votre nation n’a jamais pris les choses que par le côté petit et mesquin et n’a pas produit d’esprit hors ligne, si ce n’est peut-être cet ignoble Rabelais dans les œuvres duquel je ne suis jamais arrivé à trouver un louis d’or qu’après avoir remué, à grand dégoût, des tas d’ordures? Comme si plusieurs grandes choses de ce monde n’avaient pas été faites par nous? Comme si ce n’était pas nous, surtout, qui depuis trois cents ans, par une succession non interrompue de grands écrivains, avons le plus agité l’esprit humain, l’avons le plus poussé, animé, précipité dans tout le monde civilisé, en bien ou mal, cela peut se discuter, mais puissamment, qui en doute? Je ne connais pas un étranger, si ce n’est peut-être quelque cuistre de professeur allemand, qui porte sur la France le jugement que vous, Français, portez sur elle.»
[56] _Ibid._, p. 334.
Voilà de dures paroles, plus dures sans doute que ne les voulait Tocqueville, car il ne prévoyait évidemment pas alors que les Allemands découvriraient un jour Gobineau et serviraient sa gloire avec un zèle aussi désobligeant pour elle que pour nous.