CHAPITRE VIII
1848
Dans un discours du 29 janvier 1848, le plus beau, le seul grand de sa carrière, Tocqueville annonça à la Chambre des Députés, avec une sorte de divination, la Révolution toute prochaine.
«On dit qu’il n’y a point de péril parce qu’il n’y a pas d’émeute... Sans doute le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits.»
Et, montrant que les passions des classes ouvrières, de politiques, sont devenues sociales, et ne vont pas seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, il s’écrie: «Je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan.»
Il donne avec éloquence ses raisons, puis se reprend à vaticiner: «Est-ce que vous ne ressentez pas, dit-il, par une sorte d’intuition instinctive qui ne peut pas s’analyser, mais qui est certaine, que le sol tremble de nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas... que dirais-je?... un vent de révolution qui est dans l’air? Ce vent, on ne sait où il naît, d’où il vient, ni, croyez-le bien, qui il enlève: et c’est dans de pareils temps que vous restez calmes en présence de la dégradation des mœurs publiques... La dégradation des mœurs publiques vous amènera dans un temps court, prochain peut-être, à des révolutions nouvelles... Est-ce que vous avez, à l’heure où nous sommes, la certitude d’un lendemain? Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d’ici à un an, à un mois, à un jour peut-être?... Ce que vous savez, c’est que la tempête est à l’horizon; c’est qu’elle marche sur nous; vous laisserez-vous prévenir par elle?» Et plus loin: «Gardez les lois, si vous voulez; quoique je pense que vous ayez grand tort de le faire, gardez-les; gardez même les hommes, si cela vous fait plaisir; mais, pour Dieu, changez l’esprit du gouvernement; car, je vous le répète, cet esprit-là vous conduit à l’abîme.»
Tocqueville tenait beaucoup à sa renommée de prophète. Il a eu soin de recopier, dans ses _Souvenirs_, tous les passages que je viens de citer de ce fameux discours. Il faut avouer que, ce jour-là, il a prédit juste.
Pour annoncer l’avenir, faut-il plus de sensibilité ou d’intelligence? Un autre devin, qui ne réfléchissait pas sur le destin, mais le sentait, Lamartine, nous avait promis, sous Louis-Philippe, la guerre franco-allemande et la commune. Je crois que les poètes voient quelquefois plus loin que les autres, parce qu’ils sont plus profondément ébranlés par toutes sortes de phénomènes mystérieux que les hommes ordinaires ne sentent pas. La sensibilité de Tocqueville, à la veille de 48, avait quelque chose de frémissant. Toute sa prédiction, il l’a basée sur cette dégradation des mœurs, dont le spectacle lui causait vraiment du malaise, et dont il est facile, du moment qu’on est seul à la bien voir, d’être seul à dénoncer les conséquences.
Il a fait d’autres prédictions, mais jamais avec cette assurance. C’est qu’il était à la fois curieux et circonspect: curieux de l’avenir vers lequel il jetait des regards pleins d’angoisse, et prudent comme un Normand. Il poussait jusqu’au scrupule le souci de bien comprendre les événements et de n’en tirer que des déductions sages. Et, par exemple, il se défiait de cette recette des faux prophètes, qui consiste à chercher dans le passé des situations analogues à celles du présent et à croire que les dénouements seront les mêmes. «J’ai toujours remarqué, a-t-il écrit, qu’en politique on périssait souvent pour avoir eu trop de mémoire.» Voilà une belle formule et qu’il a illustrée par de frappants exemples. Louis-Philippe, nous explique-t-il, dans une page curieuse de ses _Souvenirs_, avait été déçu, comme tous ses ministres, «par cette lueur trompeuse que jette l’histoire des faits antérieurs sur le temps présent». Et il ajoute: «On pourrait faire un tableau singulier de toutes les erreurs qui se sont ainsi engendrées les unes des autres sans se ressembler. C’est Charles Ier poussé à la violence et à l’arbitraire par la vue des progrès qu’avait faits l’esprit d’opposition en Angleterre, sous le règne bénin de son père; c’est Louis XVI déterminé à tout souffrir parce que Charles Ier avait péri en ne voulant rien endurer; c’est Charles X provoquant la Révolution, parce qu’il avait eu sous les yeux la faiblesse de Louis XVI...» Ailleurs, dans une conversation avec l’Anglais Senior, il reproche à Louis-Napoléon d’être essentiellement un _copiste_: «Il a tout pris, dit-il, au plus dangereux des modèles. Il vaudrait mieux qu’il oubliât l’histoire de son oncle[48].»
[48] D’EICHTAL, _op. cit._, p. 325.
Ainsi Tocqueville se méfie des leçons du passé, mais il ne les méprise pas. Il s’agit de les comprendre. Et il écrit: «L’histoire même de nos jours, quelque nouvelle et impérieuse qu’elle paraisse, appartient toujours par le fond à la vieille histoire de l’humanité, et ce que nous appelons des faits nouveaux ne sont le plus souvent que des faits oubliés[49].» Je cite à dessein cette formule après l’autre. Elles sont également saisissantes, également propres à faire réfléchir, mais contradictoires. On voit ainsi comment travaillait le cerveau de cet homme scrupuleux, qui ne cessait de lancer en avant, puis de contraindre sa pensée, de l’animer et de la contrôler.
[49] Souvenirs.
Trois semaines après qu’il l’avait prédite, la Révolution éclatait et le trône de Louis-Philippe tombait en pièces. A partir de maintenant, c’est à Tocqueville lui-même que je vais passer la parole. Nous allons puiser dans ses _Souvenirs_, qui sont un petit livre extraordinaire et peut-être son chef-d’œuvre. Dans ces pages, que le comte de Tocqueville, son petit-neveu, nous a fait connaître seulement en 1893, ses contemporains et lui-même sont peints d’un trait vif, souvent brutal. Sa pensée sur les hommes, leurs passions, leur sottise, sur les événements, leurs causes et leurs suites, il paraît que, si riche qu’elle nous paraisse, si ingénieuse, si profonde, quelquefois si méchante, nous ne l’y trouvons pas encore dans toute sa couleur et sa force, et que l’éditeur et ses conseils ont fait comme Gustave de Beaumont: les passages les plus durs, disons les plus beaux, ils n’ont pas voulu nous les montrer. On assure qu’il y avait, en particulier, dans le manuscrit un portrait de Louis-Philippe auquel ne ressemble pas tout-à-fait celui qui a paru. J’en demande pardon à ceux à qui je dois la connaissance de tant d’autres richesses inédites; mais au risque de leur paraître indiscret, je leur donne publiquement l’assurance qu’ils serviront la gloire dont ils sont les premiers gardiens, en nous donnant le plus tôt possible à admirer les tableaux du peintre vigoureux qu’était leur oncle, avec les couleurs choisies par lui.
Ces _Souvenirs_, nous pouvons les lire en confiance. Tocqueville était sincère et sans vanité. J’estime qu’ils ont, quand il parle de lui-même, la valeur d’une confession. Ce que cachent d’habitude les auteurs de _Mémoires_, ce ne sont pas leurs fautes, mais les mobiles, souvent bas, de leurs actes, même heureux. Avec Tocqueville, on est tranquille. Sa conscience est droite. On sent que, s’il s’analyse, il dit tout.
S’il analyse le prochain aussi. Dès la Révolution déchaînée, deux traits marquent la physionomie de cet homme: un courage endiablé, et une curiosité aiguë, à qui rien n’échappera.
On a d’abord l’impression, quand on lit, dans ses _Souvenirs_, les pages consacrées aux journées de février, puis à celles de juin, qu’il est à son affaire dans l’émeute. Rien de plus faux. Son ami Beaumont fut un des meneurs de la campagne des banquets; pas lui. Le 24 février, il voit Odilon Barrot et Beaumont escortés par une foule turbulente. Il les peint, le chapeau enfoncé jusque sur les yeux, les habits poussiéreux, la joue creuse, l’œil fatigué. «Jamais triomphateurs, ajoute-t-il narquois, ne ressemblèrent mieux à des gens qu’on va pendre.» Il les tient évidemment pour des hommes égarés. Ampère fait ce jour-là un discours enflammé à ses élèves du collège de France et s’écrie: «Loin de nous les démagogues, mais salut à la démocratie!» Tocqueville, qui dîne avec lui le même soir, se fâche tout rouge et le traite d’homme de lettres, qui ne connaît rien à la politique. «Quelle que soit la suite des évènements, lui dit-il, ni la liberté ni nos amis n’y gagneront.» Il a annoncé la Révolution, il ne l’a pas désirée.
Mais la voici; alors il la regarde. Il va la voir aux bons endroits, dans la rue. Il a d’ailleurs tous les courages, le moral et le physique. C’est ainsi qu’à la Chambre, tandis que la populace a envahi les tribunes puis les gradins, et se fait menaçante, il se hâte de gagner sa place accoutumée. «J’ai toujours eu pour maxime que, dans les moments de crise, il faut non seulement être présent à l’assemblée dont on fait partie, mais s’y tenir à l’endroit où on a l’habitude de vous voir.» Les combattants de 1914 ont connu des chefs qui préféraient lâchement exposer leurs corps en première ligne que de rester, un peu plus en arrière, au poste des responsabilités. Tocqueville, à la guerre, aurait passé, soldat, son temps dans les fils de fer, et, capitaine, au centre de sa compagnie. Je fais à dessein cette comparaison. Car, dans ces grandes heures, ceux qui n’ont pas eu à rougir de leur âme ont tous ressenti cette ardeur à regarder la guerre et à s’y mêler, qui l’animait lui-même en 1848, tandis qu’il courait à travers les rues, comptait et mesurait les barricades, cherchait à comprendre et à servir. Parce qu’il ne connaît pas, ou, ce qui est mieux, ne veut pas connaître la peur, il a vite aperçu la poltronnerie de beaucoup d’autres. Crémieux et Cormenin, qui devaient avec lui s’en aller en députation dans une direction où l’on se battait, obliquèrent tout à coup vers les Tuileries, assurant avec animation qu’ils seraient plus utiles de ce côté-là. «J’ai toujours trouvé, dit Tocqueville, qu’il était assez intéressant de suivre les mouvements involontaires de la crainte chez les gens d’esprit. Les sots montrent grossièrement leur peur toute nue, mais les autres savent la couvrir d’un voile si fin et si délicatement tissu de petits mensonges vraisemblables, qu’il y a quelque plaisir à considérer ce travail ingénieux de l’intelligence.»
Et goûtez ce qu’il dit de cet autre qui, un peu plus tard, s’affolait à l’excès: «M. Thiers survint alors et se jeta au cou de Lamoricière en lui disant qu’il était un héros. Je ne pus m’empêcher de sourire de cette effusion, car ils ne s’aimaient point; mais le grand péril est comme le vin, il rend les hommes tendres.»
Tocqueville était brave, parce qu’il était un brave homme: tels sont les trésors qu’on trouve dans la langue de nos pères. Ils mettaient un seul adjectif pour dire honnête ou courageux; c’était pour eux la même chose. Et le courage s’appelait en latin _virtus_. Nous tolérons aujourd’hui des vertus molles. Celles de Tocqueville étaient de vraies vertus, fières et vigoureuses.
La Révolution, qui ne le surprit pas, l’offensa. Et cependant elle lui apporta, il le confesse dans ses _Souvenirs_, un certain soulagement. «Je souffrais pour mon pays, écrit-il, de ce terrible événement, mais il était clair que je n’en souffrais pas pour moi-même.» Le monde parlementaire, dans lequel il avait enduré toutes les misères que nous savons, s’était effondré; et, franchement, il n’en était pas fâché. De cette aventure était sortie, il est vrai, «une société désordonnée, confuse, mais où l’habileté devenait moins nécessaire et moins prisée que le désintéressement et le courage, où le caractère était plus important que l’art de bien dire ou de manier les hommes, mais surtout où il ne restait plus aucun champ libre à l’incertitude de l’esprit: ici le salut du pays, là sa perte. Il n’y avait plus à se tromper sur le chemin à suivre: on allait y marcher au grand jour, soutenu et encouragé par la foule.» Et il ajoute: «La route paraissait dangereuse, il est vrai; mais mon esprit est ainsi fait qu’il redoute bien moins le péril que le doute. Je sentais, d’ailleurs, que j’étais encore dans la force de l’âge, que j’avais peu de besoins et surtout que je trouvais dans ma maison l’appui, si rare et si précieux en temps de révolution, d’une femme dévouée, qu’un esprit pénétrant et ferme, et une âme naturellement haute devaient tenir sans effort au niveau de toutes les situations, et au-dessus de tous les revers. Je me décidai donc à me jeter à corps perdu dans l’arène, et à risquer pour la défense, non pas de tel gouvernement, mais des lois qui constituent la société même, ma fortune, mon repos, et ma personne. Le premier point était de se faire élire, et je partis aussitôt pour mon pays de Normandie, afin de me présenter aux électeurs.»
Cette joie forte n’empêcha point qu’arrivé à Tocqueville, il se mit à pleurer. Il le dit à sa femme dans une lettre qui mérite que nous la lisions. Car cette compagne, dont il était si fier, il dut, par économie, la laisser à Paris, tandis qu’il allait visiter ses électeurs. Quand il écrit qu’il n’a pas de besoins et que, sa fortune même, il est prêt à la risquer pour son pays, il tient un propos grave. Il était pauvre et ce qu’il offrait au bien public, c’était son nécessaire.
«Tocqueville, ce 20 mars 1848. Je suis arrivé ici, mon amie chérie, il y a deux heures. J’y venais chercher des impressions paisibles et douces, et, à peine arrivé, j’ai été saisi du plus grand abattement auquel je me sois livré depuis un mois. Quand je me suis trouvé en face de ce lieu, le seul qui me soit cher dans ce monde, que j’ai pensé à tous les moments heureux, à toutes les douces heures que j’y avais connues avec toi, alors, me reportant de ces souvenirs au milieu du présent, et de l’avenir plus sombre encore qu’on voit au delà, je me suis senti un serrement de cœur extraordinaire et (ce que je n’oserais dire qu’à toi) j’ai pleuré comme un enfant... Dans le temps où nous vivons, des émotions comme celle que je viens d’avoir ne sont pas bonnes. Elles énervent. J’espère y échapper désormais, car j’ai bien besoin de mes forces. Je suis tout à la fois effrayé et attendri en voyant l’espoir que toute cette population met en moi, qui ne peux rien cependant sur sa destinée. Il semble que je tienne dans mes poches tout leur avenir. Et pourtant, qui peut rien aujourd’hui pour l’avenir de personne dans ce grand jeu de hasard que joue la France?
«J’ai tout trouvé en ordre dans le château. Médor m’a reçu avec tous les bonds de joie que son âge lui permet encore de faire. Lubin m’a paru velu comme un ours; il cabriole comme s’il était jeune. Les myrrhes devant le château ont beaucoup souffert de l’hiver. Je n’ai pas encore vu le curé. Je lui ai fait demander de venir ce soir. J’ai peur de ma solitude. Si seulement j’avais les deux lettres de toi qui m’attendent à Valognes, cela peuplerait un peu le château.
«Je viens de causer avec Birette; il n’a pas encore vendu le foin. Je lui ai parlé de l’emprunt de 3.000 francs; il va s’en occuper. Je dépense, comme tu peux croire, le moins que je puis... Si je suis élu, nous aurons l’indemnité, mais ce sera de l’argent bien péniblement gagné...
«Mardi--Valognes.--J’ai vu, en passant, les S...; ils sont bien tristes et bien affligés. Ils ont raison de l’être, car, comme ils me le disaient eux-mêmes, les manufacturiers sont à cette révolution ce que les nobles étaient à la première...
«Tes lettres ne m’ont déplu que sur un point, c’est en ce que tu me dis de l’effet produit par la fatigue sur ta santé. Au nom de Dieu, ne fais rien qui compromette cette santé! Elle est non seulement ton premier bien, mais mon premier bien. Quelque privés que nous soyons d’argent, ne fais _pas une économie_ dont le résultat puisse réagir sur ta santé. Quelle folie d’avoir supprimé le beurre de ton déjeuner.»
Mais aussi, entre nous, qu’avait-elle besoin de le lui dire? L’héroïsme n’est pas de se priver, mais de le faire en secret. Cette femme supérieure avait le don de jeter mal à propos dans l’émoi son mari.
· · ·
J’ai dit qu’après son courage, l’autre vertu de Tocqueville, au temps de 1848, fut de savoir regarder avec intensité les choses et les hommes.
Sur les événements, il a porté d’adroits jugements et les a formulés, ce qui ne gâte rien, dans une langue parfaite, à la fois précise et colorée.
«J’ai entendu plusieurs fois, nous dit-il, M. Guizot, et même M. Molé et M. Thiers dire qu’il ne fallait attribuer le succès de la Révolution de février qu’à une surprise et ne le considérer que comme un pur accident, un coup de main heureux et rien de plus. J’étais toujours tenté de leur répondre, ainsi que le Misanthrope de Molière à Oronte:
_Pour en juger ainsi, vous avez vos raisons._»
Ils avaient dirigé, avec Louis-Philippe, les affaires pendant dix-huit ans et n’étaient pas disposés à convenir que leur malheur, c’était eux qui l’avaient préparé.
«La Révolution de février, leur réplique Tocqueville, naquit de causes générales, fécondées par des accidents...
«La révolution industrielle qui, depuis trente ans, avait fait de Paris la première ville manufacturière de France, et attiré dans ses murs tout un nouveau peuple d’ouvriers, auquel les travaux des fortifications avaient ajouté un autre peuple de cultivateurs maintenant sans ouvrage; l’ardeur des jouissances matérielles...; le malaise démocratique de l’envie...; les théories économiques et politiques, qui tendaient à faire croire que les misères humaines étaient l’œuvre des lois et non de la Providence et qu’on pouvait supprimer la pauvreté...; le mépris dans lequel était tombée la classe qui gouvernait et surtout les hommes qui marchaient à sa tête; la centralisation qui réduit toute l’opération révolutionnaire à se rendre maître de Paris...; la mobilité enfin de toutes choses, dans une société qui a été remuée par sept grandes révolutions en moins de soixante ans...; telles furent les causes générales sans lesquelles la Révolution de février eût été impossible.
«Les principaux accidents qui l’amenèrent furent les passions de l’opposition dynastique qui prépara une émeute en voulant faire une réforme; la répression de cette émeute, d’abord excessive, puis abandonnée; la disparition soudaine des anciens ministres venant rompre tout à coup les fils du pouvoir, que les nouveaux ministres, dans leur trouble, ne surent ni ressaisir à temps ni renouer; les erreurs et le désordre d’esprit de ces ministres, si insuffisants à raffermir ce qu’ils avaient été assez forts pour ébranler; les hésitations des généraux; l’absence des seuls princes qui eussent de la popularité et de la vigueur; mais surtout l’espèce d’imbécillité sénile du roi Louis-Philippe, faiblesse que nul n’aurait pu prévoir, et qui reste encore presque incroyable après que l’événement l’a montrée.»
Voilà donc une révolution qui peut-être n’était pas fatale. Elle avait des causes lointaines et Louis-Philippe était sur une pente, mais Tocqueville conçoit à peine qu’il n’ait pas su, à la minute suprême, se raidir et sauver la partie: témoignage intéressant sous sa plume.
Nous allons, par contre, retrouver un peu plus loin l’homme qui a écrit la Préface de la _Démocratie en Amérique_. S’il a nettement vu les causes fondamentales ou accidentelles de la Révolution de 1848, il est moins précis sur l’avenir des doctrines sociales qui ont animé cette révolution.
«Le socialisme, écrit-il, restera-t-il enseveli dans le mépris qui couvre si justement les socialistes de 1848? Je fais cette question sans y répondre. Je ne doute pas que les lois constitutives de notre société moderne ne soient fort modifiées à la longue; elles l’ont déjà été dans beaucoup de leurs parties principales; mais arrivera-t-on jamais à les détruire et à en mettre d’autres à la place? Cela me paraît impraticable. Je ne dis rien de plus, car, à mesure que j’étudie davantage, je suis tenté de croire que ce qu’on appelle les institutions nécessaires ne sont souvent que les institutions auxquelles on est accoutumé, et qu’en matière de constitution sociale, le champ du possible est bien plus vaste que les hommes qui vivent dans chaque société ne se l’imaginent.» Comment parlerait-il autrement, puisqu’il a, aux premiers pas dans sa carrière, douté de l’essentiel, dénié à l’intelligence des hommes le pouvoir de conduire les événements et placé le troupeau humain sous une loi mystérieuse, qu’en l’appelant providentielle, il n’a pas rendue plus rassurante.
Il a d’ailleurs regardé les socialistes et les émeutiers de 1848 avec de bons yeux. Dès le 24 février, il est dans la rue et il observe. Le voici, avec son ami Corcelle, sur les boulevards. «On n’y apercevait presque personne, écrit-il, quoiqu’il fût près de neuf heures du matin; et l’on n’y entendait pas le moindre bruit de voix humaine; mais toutes les petites guérites, qui s’élèvent le long de cette vaste avenue, semblaient s’agiter, chanceler sur leurs bases et, de temps en temps, il en tombait quelqu’une avec fracas, tandis que les grands arbres des bas-côtés s’abattaient sur la chaussée comme d’eux-mêmes. Ces actes de destruction étaient le fait d’hommes isolés, qui les opéraient silencieusement, régulièrement et à la hâte, préparant ainsi les matériaux de barricades que d’autres allaient élever. Rien ne m’a jamais paru mieux ressembler à l’exercice d’une industrie. Je ne sais si, dans tout le cours de la journée, je fus aussi vivement ému qu’en traversant cette solitude...»
A la Chambre, par contre, il n’éprouva qu’une émotion médiocre. Il vient de nous raconter l’inoubliable séance où parut la Duchesse d’Orléans: «J’ai assisté, écrit-il, pendant le cours de la Révolution de février, à deux ou trois spectacles qui avaient de la grandeur; celui-ci en manqua absolument, parce que la vérité ne s’y rencontra jamais. Nos Français, surtout à Paris, mêlent volontiers les souvenirs de la littérature et du théâtre à leurs manifestations les plus sérieuses; cela fait souvent croire que les sentiments qu’ils montrent sont faux, tandis qu’ils ne sont que maladroitement ornés. Ici l’imitation fut si visible, que la terrible originalité des faits en demeurait cachée. C’était le temps où toutes les imaginations étaient barbouillées par les grosses couleurs que Lamartine venait de répandre sur les _Girondins_. Les hommes de la première Révolution étaient vivants dans tous les esprits; leurs actes et leurs mots présents à toutes les mémoires. Tout ce que je vis ce jour-là porta la visible empreinte de ces souvenirs; il me semblait toujours qu’on fût occupé à jouer la Révolution française plutôt qu’à la continuer.»
Dans son ensemble, cette révolution nouvelle lui paraît stupide: «Il y a eu des révolutionnaires, nous dit-il, plus méchants que ceux de 1848, mais je ne pense pas qu’il y en ait jamais eu de plus sots.» Et, pour illustrer cette opinion dépourvue d’aménité, il nous conte une anecdote. «Je me rappelle avoir lu, écrit-il, dans les journaux d’alors cette annonce, qui me frappe encore comme un modèle de vanité, de poltronnerie et de bêtise, agréablement mêlés ensemble: «Monsieur le Rédacteur, y était-il dit, j’emprunte la voix de votre journal pour prévenir mes locataires que, voulant mettre en pratique à leur égard les principes de fraternité qui doivent guider les vrais démocrates, je délivrerai à ceux de mes locataires qui la réclameront quittance définitive du terme prochain.»
A l’égard du peuple seulement, il est indulgent, et c’est un signe de race. Il en parle toujours avec clairvoyance et bonté, alors qu’il n’a envers les bourgeois médiocres aucune patience. Parce qu’il éprouve ce sentiment des hommes d’élite, des vrais gentilshommes et des chefs, qu’est l’amour intelligent des petits, il se tient pour un démocrate, et il a tort. Il nous raconte une fois de plus, dans ses _Souvenirs_, que le rêve de toute sa vie a été de défendre la cause de la dignité humaine. Et il ajoute: «Protéger les anciennes lois de la société contre les novateurs à l’aide de la force nouvelle que le principe républicain pouvait donner au Gouvernement; faire triompher la volonté évidente du peuple français sur les passions et les désirs des ouvriers de Paris; _vaincre ainsi la démagogie par la démocratie_, telle était ma seule visée. Jamais but ne me parut à la fois ni plus haut ni plus visible. Je ne sais si le trajet un peu hasardeux qu’il fallait faire avant de l’atteindre ne me le rendait pas encore plus attrayant, car j’ai un penchant naturel pour les aventures, et une petite pointe de péril m’a toujours paru le meilleur assaisonnement qu’on puisse donner à la plupart des actes de sa vie.» Il est là tout entier, et ce qu’il dit est fort bien. Mais il se méprend sur la valeur des mots. Il veut combattre la démagogie, voilà qui est clair. Il veut la combattre en rassemblant toutes les forces honnêtes qu’il reconnaît dans le pays; en s’appuyant, pour vaincre, sur cette puissance nouvelle qu’est, pour l’heure, le principe républicain: ce sont là des paroles d’homme d’état, non de démocrate. Il se sent proche du peuple, voilà la vérité. Il l’aime pour ses vertus foncières. Il s’aperçoit que les femmes prennent une part active à la révolution et ne s’en fâche pas.
«Tandis que les hommes combattaient, nous explique-t-il, elles préparaient les munitions. On peut dire que ces femmes apportaient au combat des passions de ménagères; elles comptaient sur la victoire pour mettre à l’aise leurs maris, et pour élever leurs enfants. Elles aimaient cette guerre, comme elles eussent aimé une loterie.» Quant aux maris, ce sont de bons artisans, qui font avec conscience la guerre civile: «Je trouvai le peuple occupé à établir des barricades; il procédait à ce travail avec l’habileté et la régularité d’un ingénieur, ne dépavant que ce qu’il fallait pour fonder, à l’aide des pierres carrées qu’il se procurait ainsi, un mur épais, très solide et même assez propre.» En vérité tous ces gens-là sont charmants et sympathiques. On les a trompés: voilà le mal. Et, sur cette erreur, Tocqueville ne plaisante pas. Un de ses confrères de l’Institut lui a conté qu’il a pris à son service le fils d’un pauvre villageois, dont la misère l’avait touché: «Le soir du jour où l’insurrection commença, il entendit cet enfant, qui disait en desservant le dîner de la famille: Dimanche prochain (on était au jeudi), c’est nous qui mangerons les ailes de poulet... A quoi une petite fille, qui travaillait dans la maison, répondit: Et c’est nous qui porterons les belles robes de soie.» Tocqueville trouve que cette scène enfantine donne une idée exacte de l’état des esprits. Ce qui l’amuse, c’est que son ami se garda bien de paraître entendre ces marmots. «Ils lui faisaient grand’peur», nous dit-il. Et il ajoute, achevant de mettre tout ce monde à sa place: «Ce ne fut que le lendemain de la victoire, qu’il se permit de reconduire ce jeune ambitieux et cette petite glorieuse dans leur taudis.»
Tocqueville a bien regardé les gens de la rue. Mais il a encore mieux vu ses collègues de l’Assemblée. Et les portraits qu’il a tracés de quelques-uns d’entre eux sont fameux. J’en citerai plusieurs. Vous remarquerez qu’en chaque personnage il a saisi le trait qui fait réfléchir, le trou au visage par où on voit l’âme. C’est la méthode de Barrès, quand, pour faire apparaître la turpitude des gens du Panama, il nous montra _leurs figures_.
Voici Duchatel, qui préside la dernière séance de la Chambre. On discute nonchalamment la création d’une banque à Bordeaux. Tocqueville s’approche du personnage, qui lui dit que tout va bien. «Il dit cela d’un air assuré et agité à la fois, qui me parut suspect. Je remarquai qu’il remuait le cou et les épaules (ce qui était son tic habituel) beaucoup plus vivement et plus fréquemment que de coutume; je me rappelle que cette petite observation me donna plus à réfléchir que tout le reste.» Ainsi vous ne prendrez pas ce que Tocqueville va nous dire maintenant pour de la méchanceté. Il avait de bons yeux, voilà tout.
Son portrait de Lamartine est célèbre: «Je ne pense pas, dit-il, qu’il lui fût possible, quelque conduite qu’il eût tenue, de garder longtemps le pouvoir; je crois qu’il ne lui restait que la chance de le perdre avec gloire, en sauvant le pays. Lamartine n’était assurément pas homme à se sacrifier de cette manière. Je ne sais si j’ai rencontré, dans ce monde d’ambitions égoïstes, au milieu duquel j’ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que le sien. J’y ai vu une foule d’hommes troubler le pays pour se grandir; c’est la perversité courante; mais il est le seul, je crois, qui m’ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire. Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, ni qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière. En parlant ou en écrivant, il sort du vrai et y rentre sans y prendre garde; uniquement préoccupé d’un certain effet qu’il veut produire à ce moment-là.» Il ajoute, un peu plus loin: «En fait, je le tenais pour capable de tout, excepté d’agir lâchement et de parler d’une façon vulgaire.» Et voici une anecdote qu’il tient de Marrast: On avait formé à la hâte une liste de candidats pour le gouvernement provisoire; il s’agissait de la faire connaître au peuple; je la donnai, dit Marrast, à Lamartine, en le priant de la lire à haute voix du haut du perron. «Je ne puis, me répondit Lamartine, après en avoir pris connaissance; mon nom s’y trouve.» Je la passai alors à Crémieux, qui, après l’avoir lue: «Vous moquez-vous de moi, me dit-il, de me proposer de lire au peuple une liste sur laquelle mon nom ne se trouve pas!»
Voici Ledru-Rollin. Ce n’était «qu’un gros garçon très sensuel et très sanguin, dépourvu de principes et à peu près d’idées, sans véritable audace d’esprit ni de cœur, et même sans méchanceté, car il voulait naturellement du bien à tout le monde et était incapable de faire couper le cou à aucun de ses adversaires, si ce n’est peut-être par réminiscence historique ou par condescendance pour ses amis».
Voici Dupin: «Je lui connaissais un cœur habituellement intéressé et lâche, sujet seulement de temps à autre à des soubresauts de courage et d’honnêteté. Je l’avais vu, pendant dix ans, rôder autour de tous les partis sans y entrer et courir sus à tous les vaincus; moitié singe et moitié chacal, sans cesse mordant, gambadant et toujours prêt à se jeter sur le malheureux qui tombait.»
Voici Lamennais. «Il avait beau porter des bas blancs, un gilet jaune, une cravate bariolée et une redingote verte, il n’en était pas moins resté prêtre par le caractère et même par l’aspect. Il avançait à petits pas pressés et discrets, sans jamais détourner la tête ni regarder personne, et se glissait ainsi dans la foule d’un air gauche et modeste, comme s’il fût sorti d’une sacristie, et avec cela un orgueil à marcher sur la tête des rois et à tenir tête à Dieu.»
Voici Crémieux: «Janvier a dit de lui que c’était un _pou éloquent_. Que ne l’a-t-il vu ce jour-là, harassé, débraillé, dégouttant de sueur et souillé de poussière, entortillé d’une longue écharpe qui se tournait plusieurs fois en divers sens autour de son petit corps, mais trouvant sans cesse des idées nouvelles ou plutôt des tours et des mots nouveaux... Je ne crois pas qu’on ait jamais vu et je ne crois pas qu’on ait jamais imaginé un homme qui fût plus laid ni plus disert.»
Voici Louis Blanc. «Plusieurs hommes le saisirent dans leurs bras et le promenèrent ainsi en triomphe dans la salle. Ils le tenaient par ses petites jambes au-dessus de leurs têtes; je le vis qui faisait de vains efforts pour leur échapper; il se repliait et se tordait de tous les côtés, sans pouvoir glisser d’entre leurs mains, tout en parlant d’une voix étranglée et stridente; il me faisait l’effet d’un serpent auquel on pince la queue.»
Et voici le plus vilain: «Je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n’ai jamais vu que ce jour-là, mais dont le souvenir m’a toujours rempli de dégoût et d’horreur; il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l’air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir; on me dit que c’était Blanqui.»
Il est moins dur avec les femmes, mais tout de même il les voit comme elles sont. Il a rencontré George Sand chez un Anglais de ses amis. Il remarque avec plaisir que ses manières et son langage ont de la simplicité. Mais ses vêtements en ont trop. «Je confesse, dit-il alors, que, plus ornée, elle m’eût paru plus simple.»
Il ne ménageait d’ailleurs pas ses amis. Voici comment il arrange tout ensemble Dufaure et Molé. Le roi vient de congédier Guizot. «Je sortis, dit Tocqueville, avec M. Dufaure,... je sentis tout aussitôt qu’il se sentait dans la situation critique et compliquée d’un chef de l’opposition près de se transformer en ministre, et qui, après avoir tenté l’utilité dont lui étaient ses amis, commence à penser aux embarras que leurs prétentions pourraient bien lui causer. M. Dufaure avait un esprit un peu sournois, qui donnait volontiers entrée à de pareilles pensées et une sorte de rusticité naturelle, qui, entremêlée d’une grande honnêteté, ne lui permettait guère de les cacher.
«... A sa place M. Molé eût senti bien plus d’égoïsme et d’ingratitude encore, mais il n’en eût été que plus ouvert et plus aimable.»
Tous ces portraits sont évidemment d’un peintre sincère et qui voyait dans les âmes. Si Tocqueville a pu, en des heures si troublées, regarder froidement les gens qui s’agitaient autour de lui, c’est qu’il avait plus de désintéressement que la plupart de ses amis eux-mêmes. «Il y avait dans la foule, dit-il un jour à son ami Senior, cinquante personnes qui voulaient chacune être le héros du jour.» Il savait bien, quant à lui, que son heure n’était pas venue.