‹ Comme disait Monsieur de Tocqueville...Chapitre 4 sur 15 · CHAPITRE III

CHAPITRE III

UN DOCUMENT

Tocqueville était comme beaucoup d’écrivains; il laissait traîner des quantités de papier noirci sur son bureau. Quand venait l’heure de ranger, à la veille d’un voyage par exemple, il mettait tout pêle-mêle dans un dossier, avec une date. Quelquefois il inscrivait avant la date le mot anglais «_rubbish_», qui signifie détritus, vieilles hardes, ou, dans le cas présent, paperasses de rebut.

J’avais fouillé dans beaucoup de ces «_rubbish_» et, triste chiffonnier, je n’en avais rien tiré, quand, un jour, chez un marchand d’autographes, j’en découvris un, qui me fut cédé pour quelques francs. Il portait la date de Novembre 1841 et contenait trois feuilles de papier, divisées chacune en deux colonnes, par un pli encore apparent. Tocqueville avait porté sur la colonne de gauche des notes de discours sur la politique extérieure, et la colonne de droite constituait une marge pour les corrections et les observations. J’aurais dû lire, pour commencer, les notes principales, à gauche. Mais la colonne de droite du premier feuillet était si bien remplie et précédée d’un titre si étrange que ce fut vers elle que ma curiosité se porta d’abord.

Ni l’orthographe ni la calligraphie de Tocqueville n’ont jamais été très sûres. Le titre vrai de la note que j’avais sous les yeux était certainement celui-ci: _Mon instinct, mes opinions._ Cependant si l’on regarde bien le _fac-simile_ que j’ai cru devoir donner ici de cette pièce importante, on lira plutôt: _mon intérêt_. C’est, tout bien pesé, _Mon instinct_ qu’il aura voulu écrire.

Ainsi, tout-à-coup, ayant noté à gauche ses réflexions sur la situation de la France révolutionnaire et libérale vis-à-vis de l’Europe, il a voulu s’examiner lui-même et préciser, en marge, pour son édification propre, ses opinions et ses instincts. C’est une confession que nous allons lire, une confession de la plus absolue sincérité, puisqu’elle a été faite pour lui seul, sur un chiffon de papier. Par quel prodige a-t-elle survécu? Gustave de Beaumont ne la connaissait pas, puisqu’il ne l’a ni publiée, ni détruite. Comment est-elle sortie de ses dossiers ou de ceux que conserve soigneusement la famille de Tocqueville, pour échouer dans les cartons d’un marchand d’autographes? Nous l’avons, c’est l’essentiel. En voici le texte exact:

[Illustration]

MON INSTINCT, MES OPINIONS

L’expérience m’a prouvé que chez presque tous les hommes, mais à coup sûr chez moi, on revenait toujours plus ou moins à ses instincts fondamentaux et qu’on ne faisait bien que ce qui était conforme à ces instincts. Recherchons donc sincèrement où sont mes _instincts fondamentaux_ et mes _principes sérieux_.

J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule.

J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme.

Je hais la démagogie, l’action désordonnée des masses, leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irreligieuses. Voilà le fond de l’âme.

Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin.

La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai.

J’ai d’abord hésité à publier ce document, à cause des premiers mots: _je méprise et crains la foule._

Tocqueville n’aurait jamais écrit cela pour le public. Il avait le cœur trop fier pour sentir du mépris à l’égard de n’importe quel autre homme fier, même appartenant au peuple le plus misérable. Et la foule, même innombrable et méchante, n’aurait pas fait trembler son corps chétif. Il était galant homme et courageux.

Mais il ressentait du dégoût pour les bas sentiments de la multitude et sans doute estimait-il que, du peuple assemblé pour les affaires de l’état, il y avait tout à redouter. Aristocrate, il se tenait pour responsable, par droit de naissance, du bien public, et la foule, incompétente et grossière, le gênait.

Il n’y a pas autre chose dans ces quelques mots violents et je ne me consolerais pas de les avoir mis à la lumière si on devait leur donner un sens déplaisant pour le caractère de Tocqueville. C’est un noble citoyen qui s’affirme ici, dans une formule impérissable. A quiconque viendra dire que Tocqueville a été un démocrate, Tocqueville répondra désormais lui-même avec hauteur: Je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule.--Mais, lui dira-t-on, n’aimez-vous pas, du moins, la démocratie libérale?--J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie.--Mais le peuple est roi...--Je hais la démagogie!--Alors que voulez-vous?--La liberté est la première de mes passions, voilà ce qui est vrai.--Mais quelle liberté?

Cela, nous allons essayer de le dire au chapitre suivant.