CHAPITRE IV
LA LIBERTÉ
La liberté, c’est-à-dire la faculté de faire ce qu’on veut, n’existe pas: voilà ce qu’on peut avancer de plus certain sur la matière.
Ce qui existe, c’est la servitude de tous les hommes, même les plus fiers, à l’égard des lois: lois morales, lois naturelles, lois humaines.
Ainsi réduits en esclavage, tout ce que nous pouvons faire est d’opter entre les deux manières de servir: la manière noble et la manière dégradante.
En 1857, l’Empereur Napoléon III visitait une ville de Cotentin; Tocqueville observa que l’évêque, allant au devant du maître, jeta fort peu d’eau bénite sur les fidèles qui se pressaient et lança tout le goupillon à la tête de Sa Majesté: voilà la mauvaise manière.
Aux premiers temps de l’Église, les évêques, pour le service de Dieu, allaient au martyre: c’était la manière noble.
Il n’y a pas de liberté, mais des degrés dans la servitude, et l’on peut, sous le joug, être un héros ou un laquais: au regard du laquais, le héros est un homme libre.
La seule affaire est de distinguer la bonne et la mauvaise obéissance, c’est-à-dire de reconnaître, parmi les lois, celles auxquelles il est de la nature de l’homme de se soumettre. Il peut y avoir du mérite, de l’héroïsme même, à céder, par raison, à ces lois inéluctables. On commet une faiblesse en se pliant bénévolement aux autres. L’homme libre ne prodigue pas sa docilité.
Mais où sont les lois nécessaires?
Dans l’ordre matériel, elles existent, c’est indéniable: ce sont les lois naturelles. La pesanteur est une loi qu’il faut subir bon gré mal gré. Si l’on se révolte contre elle, on n’est pas pour cela un homme libre; on est un fou. Il n’y a que les fous qui s’élancent dans les airs par la fenêtre. Les gens raisonnables acceptent l’obligation de passer par l’escalier, afin d’aller trouver la rue. Ils savent que l’humiliant esclavage n’est pas d’obéir à la loi qui les rive au sol. La connaissance d’autres lois les aiderait à conquérir les airs, sans violer la pesanteur; mais ils ne connaissent pas encore ou connaissent mal ces autres lois: voilà la faute. Il y a des gens hardis et des savants, qui consacrent leur existence à les chercher; dès qu’ils les ont formulées, des industriels s’ingénient à les appliquer, c’est-à-dire à s’y soumettre. On appelle cela le progrès, ce qui prouve que, dans l’ordre matériel, le dernier mot du progrès n’est pas la liberté, mais la servitude intelligente de l’homme à l’égard des lois inéluctables[17].
[17] Ce passage figure à peu près textuellement dans un autre ouvrage, les _Méditations dans la Tranchée_, que j’ai fait paraître en 1916 chez Payot (pp. 52 et 53). Mais ce n’est pas aujourd’hui que je me copie moi-même. Ce fut en puisant, tandis que j’écrivais mon petit livre de guerre, dans les notes que j’avais déjà rédigées sur la liberté selon Tocqueville. J’aurais volontiers fait l’effort de formuler ici avec d’autres mots la même idée. Mais ces mots me paraissent exprimer exactement ce que j’ai à dire, et je prie qu’on me pardonne de les maintenir.
Dans l’ordre moral, c’est la même chose. Sauf les anarchistes purs, qui sont des fous, tous les hommes conviennent qu’il y a des lois. La difficulté est seulement de les connaître. Là-dessus, chacun a son fragile avis ou ses doutes, et c’est la Tour de Babel.
Il est toutefois une catégorie de gens qui peuvent se flatter de posséder sur la matière des certitudes: ce sont les hommes religieux, et plus spécialement, dans notre société occidentale et latine, les catholiques romains. Pour eux, il n’y a pas d’hésitation: ils croient en un Dieu, dont la loi est claire. Ils savent toute l’étendue de leur esclavage et, du même coup, sa limite. Ils sont serfs en deçà, affranchis au delà. Ce sont les plus asservis de tous les hommes et les plus libres.
Dans l’antiquité, certains hommes devaient à leur naissance, à leurs richesses, à leur génie, une belle indépendance; mais la masse humaine était à la chaîne. Ceux mêmes qui émergeaient de la foule ne tenaient pas de leur qualité d’hommes, mais des circonstances, la liberté précaire dont ils jouissaient. Pour les autres, il était si peu question de la dignité de leur nature, qu’on les considérait comme des choses. Le Christ vint et changea tout cela. _Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles._ Il renversa d’un seul coup les faux maîtres et brisa tous les liens. Il plaça chaque homme, même le plus misérable, en face de la divinité. Il fit de ces objets vils des êtres de noblesse, de ces esclaves des affranchis. Toutes les servitudes furent abolies, sauf une seule: à la condition d’obéir à Dieu, chacun devint souverainement libre à l’égard de ses semblables.
Alors s’ouvrit une ère, où, sous l’étroite autorité du maître de l’Univers, régna cependant la liberté, la noble et généreuse liberté, dont on parle toujours après vingt siècles, mais qu’on ne connaît plus.
Il n’y eut pas de joug, hormis celui de Dieu, qu’un chrétien ne secouât fièrement. Le christianisme fut la première religion fière, et la fierté la première vertu chrétienne. Braver les puissants de la terre; rester le seul maître, après Dieu, de soi-même; regarder la mort avec insolence: voilà les joies orgueilleuses, qui grandissaient les âmes et faisaient les cœurs robustes.
La générosité fut une autre vertu des chrétiens. Quand le Christ releva Marie-Madeleine avec des paroles de bonté, il remplit de stupeur les hommes d’éducation païenne qui étaient là. C’est qu’il leur donnait deux enseignements nouveaux. Il exaltait, dans la personne de cette femme déchue, l’humanité elle-même et chacun fut prompt à considérer d’abord avec ivresse son propre ennoblissement. Le maître entendait, en outre, qu’ils considérassent désormais tous les hommes avec le respect dû à leur nature ennoblie. Il leur commandait d’être généreux, en même temps qu’ils étaient fiers. Il voulait qu’ils fussent à la fois des hommes libres et, comme on pourrait dire, si l’usage n’avait donné à ce mot le sens le plus équivoque, des «libéraux». La leçon fut comprise et bientôt naquit cette admirable communauté chrétienne, où les fidèles connurent l’honneur de placer à leur tête les plus dignes, et ceux-ci la gloire d’être choisis pour leurs vertus par les plus nombreux.
La société moderne était fondée. Mais, sur ces chrétiens indépendants, un maître incontesté régnait. Ils n’étaient aussi libres entre eux que parce que Dieu les avait individuellement enchaînés à lui. L’obéissance à la loi du Ciel était le prix de l’affranchissement sur la terre. On ne pouvait pas plus concevoir la liberté sans religion, que la religion sans liberté.
· · ·
Lisez Tocqueville. Il a conçu la liberté à peu près comme faisaient ces chrétiens.
Vous chercheriez en vain parmi ceux qui, de son vivant ou avant lui, ont traité de la liberté, un maître dont la doctrine ressemblât vraiment à la sienne. Il a appris tout seul à être libre et à vouloir que les autres le fussent. Il est probable qu’il se prit à aimer la liberté dans les premières années de son enfance, tandis que l’abbé Lesueur lui expliquait le catéchisme.
«L’un de mes rêves, a-t-il écrit[18], le principal, en entrant dans la vie politique, était de travailler à concilier l’esprit libéral et l’esprit de religion, la société nouvelle et l’Église.» Il écrit encore: «La véritable grandeur de l’homme n’est que dans l’accord du sentiment libéral et du sentiment religieux, travaillant à la fois à animer et à contenir les âmes...[19]»
[18] _Œuvres_, t. VI, p. 119.
[19] _Ibid._, t. VI, p. 232.
Je pourrais multiplier les citations. Que signifient-elles? Tocqueville a-t-il voulu être quelque chose comme un catholique libéral? Un catholique libéral est un catholique honteux, un catholique qui fait des avances aux mécréants. Tocqueville était tout le contraire. Il disait: «Je suis un mécréant»; et il faisait des avances aux croyants. Il ne s’intéressait évidemment à la religion que comme moyen, non comme fin. Sa fin était la politique, une politique d’hommes libres. Son moyen était le catholicisme romain, avec ses dogmes et sa discipline. Il a eu de la sympathie pour Montalembert, mais sous l’Empire et parce que la même horreur de la servitude politique les rapprochait alors. S’il n’a pas aimé Veuillot, c’est que leurs tempéraments se heurtaient; mais que Veuillot fût tout à la servitude chrétienne, cela n’était point pour scandaliser Tocqueville. Celui-ci voulait un clergé indépendant du pouvoir civil et soumis à Rome. Il ne lui semblait pas que les protestants fussent des chrétiens. Il considérait qu’une Église forte et fière était la condition même de la liberté politique: «Je crois, écrivait-il, que les fautes du clergé seront toujours infiniment moins dangereuses à la liberté que son asservissement[20].» Et ce qu’il redoutait le plus était une «sorte d’arrangement qui ferait du gouvernement et de l’Église deux associés aux dépens de la liberté[21]».
[20] _Œuvres_, t. VI, p. 120.
[21] _Ibid._
Le fond même de sa doctrine était que le pouvoir politique peut être d’autant plus modéré que les citoyens sont plus étroitement soumis à une religion qui règle leurs mœurs. Tocqueville n’a guère cru à la vertu des institutions et c’est d’ailleurs le procès, le gros procès, que peuvent lui faire les amis éclairés de son caractère et de sa doctrine. Il aime l’ordre, mais il compte, pour son établissement et son maintien, sur la sagesse des hommes plus que sur la force publique. Et, pour rendre les hommes sages, il attend tout de la religion seule.
C’est pourquoi il perd patience quand il voit le clergé, dont tout le rôle politique devrait être d’affranchir les citoyens, donner l’exemple de l’asservissement à César. Non seulement il ne veut pas de servitude politique, mais il est prêt même à refuser, au nom de Dieu, toute obéissance au maître. «Nous ne prenons ni l’un ni l’autre, écrit-il au prince de Broglie[22], au pied de la lettre et comme règle de morale publique, de rendre à César ce que nous lui devons, sans examiner quel est César et quel est le droit et la limite de sa créance sur nous.»
[22] _Œuvres_, t. VI, p. 323.
Et sans doute est-ce au nom de la souveraineté populaire, au nom des droits de l’homme, qu’il va contrôler la créance de César? Point. Il ne connaît vraiment qu’une souveraineté: celle de Dieu.
Notez que Tocqueville n’est nullement un mystique ni un évangélique. Ce fils de Normands austères, rigoristes, qui font penser aux puritains et que le Jansénisme a certainement marqués un peu, croit en un Dieu sévère et lointain, ordonnateur des grandes disciplines sous lesquelles il n’y a qu’à courber le front. Et je ne le propose pas comme un écrivain d’édification, mais comme un homme qui, au lieu de chercher sa loi en lui, reconnaît celles qui le dominent.
La liberté, c’est, pour lui, le droit d’aller chercher ce Dieu et ces lois par-dessus la tête des hommes. C’est, d’une façon plus générale, le droit de faire sans entraves son devoir, notamment son devoir civique. Il faut des lois, il faut des maîtres. Il n’y a aucun esclavage à obéir aux lois sages, aux maîtres justes. Mais l’homme libre obéit à bon escient. Il est d’abord un homme vertueux, fort, soucieux de sa responsabilité, qui met le bien, y compris le bien public, au-dessus de tout. C’est un honnête homme.
Cela étant, Tocqueville devait chercher d’abord les hommes libres parmi ceux qu’on appelait alors les honnêtes gens. Il fut rapidement déçu.
Ouvrez son premier ouvrage. Au début même de l’introduction de la _Démocratie en Amérique_, il s’exprime ainsi, parlant de la France:
«Où sommes-nous donc?
«Les hommes religieux combattent la liberté et les amis de la liberté attaquent les religions; des esprits nobles et généreux vantent l’esclavage et des âmes basses et serviles préconisent l’indépendance; des citoyens honnêtes et éclairés sont ennemis de tous les progrès, tandis que les hommes sans patriotisme et sans mœurs se font les apôtres de la civilisation et des lumières.
«Tous les siècles ont-ils donc ressemblé au nôtre? L’homme a-t-il toujours eu sous les yeux, comme de nos jours, un monde où rien ne s’enchaîne, où la vertu est sans génie et le génie sans honneur, où l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans et le culte saint de la liberté avec le mépris des lois...?»
Voilà qui est peut-être écrit d’une manière un peu solennelle. N’y faisons pas attention. Ces esprits nobles et généreux dont parle Tocqueville, ces champions de la vertu, de l’honneur, de l’ordre, ces hommes qui ne sont pas libres et qui devraient l’être: ce sont ses amis, ses pairs, tous ses proches, hommes religieux.
Les autres, qui aiment la liberté et ne devraient pas l’aimer, ces âmes basses et serviles, ces hommes sans patriotisme et sans mœurs: ce sont les ennemis de la religion.
«Ce qui m’a le plus frappé de tout temps dans mon pays, écrit-il en 1836 à son ami Kergorlay, ç’a été de voir rangés d’un côté les hommes qui prisaient la moralité, la religion, l’ordre; et de l’autre ceux qui aimaient la liberté, l’égalité des hommes devant la loi. Ce spectacle m’a frappé comme le plus extraordinaire et le plus déplorable qui ait jamais pu s’offrir aux regards d’un homme, car toutes ces choses, que nous séparons ainsi, sont, j’en suis certain, unies indissolublement aux yeux de Dieu; ce sont toutes des choses _saintes_...[23]»
[23] _Œuvres_, t. V, p. 429.
Et il ajoute: «Je montrerai donc franchement ce goût de la liberté... Mais, en même temps, je professerai un si grand respect pour la justice, un sentiment si vrai de l’amour de l’ordre et des lois, un attachement si profond et si raisonné pour la morale et les croyances religieuses, que je ne puis croire qu’on n’aperçoive pas en moi _un libéral d’une espèce nouvelle_, qu’on me confonde avec la plupart des démocrates de nos jours. Voilà mon plan tout entier.»
Ce fut son plan jusqu’au bout. En 1857, quelques mois avant sa mort, il écrivait encore à Corcelle: «Me trouvant dans un pays où la religion et le libéralisme sont d’accord, j’avais respiré... Car depuis ma jeunesse, la vue d’un spectacle différent pèse sur mon âme. J’exprimais ce sentiment, il y a plus de vingt ans, dans l’Avant-Propos de la _Démocratie_. Je l’éprouve aujourd’hui aussi vivement que si j’étais jeune encore et je ne sais s’il y a une seule pensée qui ait été plus constamment présente à mon esprit[24].»
[24] _Œuvres_, t. VI, p. 395.
Ce qui étonne, ce qui stupéfie et déconcerte Tocqueville, c’est que les chrétiens, détenteurs de beaucoup de vertus privées, ne pratiquent pas la vertu dans la vie publique comme ils l’observent à leur foyer, ne soient pas des hommes libres en même temps qu’ils sont des honnêtes gens. Car, dans la cité, la vertu première, c’est l’indépendance. Les âmes timorées et sans noblesse croient que la liberté c’est le désordre, la désobéissance, l’anarchie. Pour Tocqueville, à la fois fier et rangé, la liberté a un nom: c’est la vertu.
Il y a dans sa correspondance deux lettres à Madame Swetchine, dont l’importance est extrême; il y résume toute sa pensée sur ce point essentiel. Qu’on me permette de les citer presqu’en entier: elles sont admirables.
La première est du 10 septembre 1856.
«Il y a, écrit-il, ce me semble, dans la morale deux parties distinctes, aussi importantes l’une que l’autre aux yeux de Dieu, mais que, de nos jours, ses ministres nous enseignent avec une ardeur très inégale. L’une se rapporte à la vie privée; ce sont les devoirs relatifs des hommes, comme pères, comme fils, comme femmes ou maris... L’autre regarde la vie publique: ce sont les devoirs qu’a tout citoyen vis-à-vis de son pays, de la société humaine dont il fait spécialement partie. Me trompé-je en croyant que le clergé de notre temps est très préoccupé de la première portion de la morale et très peu de la seconde? Cela me paraît plutôt sensible dans la manière de sentir et de penser des femmes. Je vois un grand nombre de celles-ci qui ont mille vertus privées dans lesquelles l’action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir: qui, grâce à elle, sont des épouses très fidèles, d’excellentes mères; qui se montrent justes et indulgentes envers leurs domestiques, charitables envers les pauvres... Mais, quant à cette partie des devoirs qui se rapporte à la vie publique, elles ne semblent pas même en avoir l’idée. Non seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, ce qui est assez naturel, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l’influence. C’est une face de l’éducation qui leur est comme invisible. Il n’en était pas de même dans cet ancien régime, qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. J’ai souvent entendu dire que ma grand’mère, qui était une très sainte femme, après avoir recommandé à son jeune fils l’exercice de tous les devoirs de la vie privée, ne manquait point d’ajouter: «Et puis, mon enfant, n’oubliez jamais qu’un homme se doit avant tout à sa patrie; qu’il n’y a pas de sacrifices qu’il ne doive lui faire; qu’il ne peut rester indifférent à son sort, et que Dieu exige de lui qu’il soit toujours prêt à consacrer, au besoin, son temps, sa fortune et même sa vie, au service de l’État et du Roi[25].»
[25] _Œuvres_, t. VI, p. 338.
Un mois plus tard (20 octobre 1856), Tocqueville, écrivant toujours à Madame Swetchine, précisait sa pensée:
«Je ne demande point aux prêtres, écrivait-il, de faire aux hommes dont l’éducation leur est confiée ou sur lesquels ils exercent une influence, je ne leur demande pas de faire à ceux-ci un devoir de conscience d’être favorables à la République ou à la Monarchie; mais j’avoue que je voudrais qu’ils leur disent plus souvent qu’en même temps qu’ils sont chrétiens, ils appartiennent à l’une de ces grandes associations humaines que Dieu a établies sans doute pour rendre plus visibles et plus sensibles les liens qui doivent attacher les individus les uns aux autres: associations qui se nomment des peuples et dont le territoire s’appelle la Patrie. Je désirerais qu’ils fissent pénétrer plus avant dans les âmes que chacun se doit à cet être collectif avant de s’appartenir à soi-même, qu’à l’égard de cet être-là, il n’est pas permis de tomber dans l’indifférence, bien moins encore de faire de cette indifférence une sorte de molle vertu qui énerve plusieurs des plus nobles instincts qui nous ont été donnés; que tous sont responsables de ce qui lui arrive et que tous, suivant leurs lumières, sont tenus de travailler constamment à sa prospérité et de veiller à ce qu’il ne soit soumis qu’à des autorités bienfaisantes, respectables et légitimes[26].»
[26] _Ibid._, t. VI, p. 346.
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Tocqueville n’était pas un libéral comme les autres.
De la page que je viens de citer, il résulte d’abord qu’il voulait, non pas exalter chaque individu, mais les unir entre eux pour le bien public. Il entendait, en outre, chasser de leurs maisons les indifférents et les dormeurs.
Il était ainsi, tout en servant mieux que personne la liberté, proprement le contraire de ce qu’on est convenu d’appeler un libéral.
Car il n’était pas individualiste, alors que, par définition, les libéraux le sont tous.
Et il n’aimait pas les égoïstes, alors que les libéraux le sont presque tous, par tempérament.
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Il eut quelque mérite à ne pas tomber dans l’individualisme. C’était une doctrine dont le principe ressemblait, à s’y méprendre, au sien même. Mais il a su voir que le détail par où il divergeait était essentiel.
Il a certainement pensé que l’homme libre était celui qui obéissait aux lois supérieures seules. Il aurait pu penser, comme les individualistes, que l’homme libre était celui qui obéissait à sa loi intérieure seule. C’est presque la même chose et c’est plus commode. Il est certain que si j’agis seulement suivant ma conscience, je suis indépendant à l’égard de tous les hommes et de leurs lois: je suis libre.
L’avantage apparent d’une pareille définition, c’est qu’elle est bonne pour tous les hommes, y compris ceux qui sont asservis à une religion. La conscience de ceux-ci est régie par la loi de leur Dieu: ils ne connaissent que cette loi. Les autres ignorent les lois divines, mais trouvent, dans leur conscience, d’autres lois, qu’ils suivent. Et cette docilité, comme celle des croyants, les libère des contraintes illégitimes.
Mais Tocqueville n’a pas voulu faire de la philosophie. Nous ne traitons pas ici d’une liberté abstraite: nous parlons de la liberté dont peuvent réellement jouir les hommes que nous voyons en société.
L’homme qui disserte sur son «moi» peut considérer que la seule règle à laquelle il soit tenu d’obéir est celle de sa conscience: le philosophe est un sujet d’élite dont la conscience est supérieurement façonnée par l’éducation et la méditation. Sa conscience lui dicte des lois raisonnables. Il s’y plie: c’est fort bien.
Encore est-il quelquefois prudent de ne pas abandonner un homme libre de cette espèce au milieu des autres hommes. Nous avons aujourd’hui des penseurs à qui leurs consciences suggèrent de singuliers devoirs et de fâcheuses révoltes. On a pu prêcher, au nom de la conscience humaine, le mépris du drapeau et l’insurrection générale en temps de guerre. Philosophiquement, on ne peut rien objecter à cela: tous les systèmes sont discutables, peut-être même toutes les expériences sont-elles légitimes. Humainement, c’est autre chose.
C’est qu’il y a plus d’un homme sur la terre. Nous sommes des millions, qui devons vivre côte à côte. Une société libre est, nous dit-on toujours, celle qui est organisée de telle manière que chacun y jouisse de la plus grande indépendance sans dommage pour l’indépendance de ses semblables. Pour assurer cette harmonie, sans laquelle nous serions asservis les uns aux autres, il est nécessaire que nous suivions chacun notre conscience, notre conscience seule; mais aussi que nos consciences ne se heurtent point entre elles et soient des consciences parallèles, soumises à une loi supérieure, la même pour toutes.
Et les sociétés qui ne trouvent pas cette loi dans une religion commune sont vouées au despotisme, parce que, la loi nécessaire, ce n’est pas un Dieu qui l’impose alors aux consciences, ce sont des hommes.
La conclusion n’est pas gaie pour les peuples modernes. Il n’y a pas de liberté dans une société si chacun y possède une conception différente du vrai et du faux, du bien et du mal. Et il n’y a aucun espoir d’y introduire la liberté, parce qu’il faudrait d’abord y réaliser l’unité, en exerçant sur les consciences une contrainte arbitraire qu’aucun homme n’est qualifié pour imposer à ses pareils.
Tocqueville sentait cela. Comme les anciens humanistes, comme les philosophes du libre examen, comme tous les sectateurs de l’éternelle Révolution, il plaçait dans la conscience le suprême recours contre les lois injustes. Il était donc tout près d’être un libéral de leur espèce. Mais il n’omettait pas comme eux d’éclairer sa lanterne. Dans la conscience, il plaçait un Dieu. Et quel Dieu? Celui de son enfance, celui de ses ancêtres normands. Cela impliquait, pour cet homme libre, la reconnaissance du Décalogue, l’acceptation d’une hiérarchie, l’obéissance a des quantités de lois précises et impérieuses.
Aux lois qui nous dominent. Le monde a toujours été divisé, il l’est aujourd’hui plus que jamais, en deux camps qui ne fraterniseront jamais. Il faut choisir si l’autorité vient de Dieu ou du caprice des hommes. Là-dessus on va d’un côté ou de l’autre de la barricade. Les catholiques romains, parce que leur religion le commande, les peuples de langue et de civilisation latines, parce que leurs traditions, leur tempérament, la solidité de leur esprit les y portent, consentent à obéir à des lois qu’ils n’ont pas fabriquées. Tous les autres,--et une partie de la France s’est mise depuis la fin du XVIIIe siècle étourdiment à leur remorque,--sont en révolte contre la nécessité de se plier à de telles lois. Tocqueville, être libre plus qu’aucun autre, est resté dans le premier camp, celui des hommes qui acceptent une discipline supérieure. Mieux que cela, il a saisi toutes les occasions de marquer sa répulsion pour les révoltés: il n’a pas aimé, je l’ai dit, les protestants, malgré la ferveur de son culte pour les Américains et les Anglais; il a détesté non seulement la doctrine, mais le nom même de l’individualisme; et, s’il s’est laissé prendre volontiers au vocabulaire des libéraux, il s’est tenu toute sa vie en garde contre leur métaphysique. Aujourd’hui, où le conflit entre les deux camps a pris une ampleur tragique, où notre pays représente l’intelligence ordonnée, soumise à ses lois impérieuses, en face de toutes les révoltes, de toutes les barbaries déchaînées, Tocqueville ne serait certainement pas dans le camp des libéraux, mais dans celui de la France. Il était bien, suivant sa formule, «un libéral d’une espèce nouvelle», d’une espèce qu’on n’avait jamais vue.
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On avait vu, on voit encore, dans le camp soumis à l’ordre éternel et à l’autorité, d’autres hommes qui se disent et se croient libres: par exemple, ceux qu’on appelle aujourd’hui les catholiques libéraux.
Mais pour nourrir en soi tout ensemble le goût de l’autorité et celui de la liberté, sans dommage pour l’une ni pour l’autre, il faut faire à chacune sa part très nette. Tocqueville y pourvoit courageusement. Il obéit aux lois de Dieu: voilà pour l’autorité. Il s’affranchit de toutes les autres: voilà pour la liberté. Les catholiques libéraux ne font pas, n’ont jamais fait, même les plus sages, cette distinction. Ils obéissent à Dieu, quant à eux; mais ils concèdent que d’autres hommes, au nom de la liberté, ne lui soient pas soumis: ils portent ainsi une atteinte essentielle à l’autorité dont ils se disent les serviteurs. Et la liberté qu’ils revendiquent, ce n’est pas de désobéir eux-mêmes aux fausses lois; c’est que d’autres violent les lois justes. Il n’y a pas d’hommes plus dissemblables entre eux que Tocqueville, incontestable ami de l’ordre, et tous ceux-là, qui sont, sans y penser, des anarchistes.
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Les individualistes sont d’ailleurs de diverses sortes. A côté des philosophes et des raisonneurs, il y a les hommes pratiques. Ces derniers ne s’occupent pas des droits imprescriptibles de la conscience humaine. Ils demandent à vivre, en fait, en état de liberté. Leur doctrine est à peu près celle du libéralisme économique: «Laissez faire, laissez passer.» Ils disent plus simplement: «Qu’on nous laisse tranquilles.»
Benjamin Constant, qui était de ceux-là, a écrit sur la liberté de très belles pages. Il s’est occupé toute sa vie de détacher les individus les uns des autres, afin de rendre chacun d’eux indépendant à l’égard de tous et du pouvoir. «La liberté, disait-il, c’est, pour chacun, le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de disposer de la propriété, d’en abuser même; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit, tout simplement, pour remplir ses jours et ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies...[27]» On ne saurait mieux dire.
[27] _Œuvres_, t. II, p. 541.
Ayant écrit ces choses apparemment raisonnables, vous croyez que Benjamin Constant se mit en devoir d’être libre? Non pas! Napoléon lui ayant offert la servitude, il plia la tête avec un pieux enthousiasme. Il fut dignitaire de l’Empire, et le plus heureux, le plus satisfait des esclaves.
Ne dites pas que ce fut une défaillance; c’était une conséquence.
Il est banal d’affirmer que l’individualisme conduit à la servitude. Mais on envisage ordinairement la question sous un seul aspect. Tout le monde sait que, dans une société où chaque individu s’est isolé des autres, la foule des citoyens ne forme plus un corps puissant, mais un innombrable troupeau, dont chaque tête est sans force vis-à-vis du pouvoir. L’individualisme, c’est l’humanité mise en poussière. Que puis-je, séparé de tous les autres, contre un tyran? Je suis libre, mais faible, quand le gage de la liberté, c’est la force vis-à-vis des dominateurs.
Mais il y a pis. L’individualisme est absolument la même chose que l’égoïsme: ce sont deux mots pour un seul objet. Et il va de soi qu’un égoïste désire avant tout sa tranquillité. L’individualiste est celui qui ne connaît que soi-même: il ignore les autres hommes. Il entend être libre, ce qui signifie qu’on lui laisse la paix. Il ne faut pas demander à un pareil homme de se mêler des affaires publiques. Il ne veut pas se soucier de son prochain et il désire que les affaires de l’état, s’il est vrai qu’un état soit nécessaire, marchent en dehors de lui, très loin de lui. Que voulez-vous de mieux, pour un pareil homme, qu’un bon tyran, ou même un mauvais, pourvu que ce tyran prenne seul toutes les responsabilités et laisse mon égoïste à peu près en repos dans une molle servitude? Ainsi l’individualiste, non seulement est sans force contre le tyran, mais il aime la tyrannie et sa liberté consiste à se décharger sur un maître du pesant devoir social.
Après cela, relisez la lettre à Madame Swetchine: «Chacun se doit à cet être collectif (la patrie) avant d’appartenir à soi-même... A l’égard de cet être-là, il n’est pas permis de tomber dans l’indifférence...» Et lisez, du reste, toute l’œuvre de Tocqueville. Il s’indigne contre ces avocats, ces juges, ces agriculteurs ou ces soldats «qui ne s’intéressent plus, et surtout ne veulent plus s’intéresser qu’à la petite affaire particulière dont ils s’occupent[28]». Il les compare à «des laboureurs qui, las des travaux du jour, quittent leur champ la tête basse, et regagnent leur demeure sans plus vouloir songer à rien qu’à leur pitance ou à leur lit[29]». «Vous me peignez, écrit-il à son ami Corcelle, vous me peignez cependant, de manière à faire venir l’eau à la bouche, la satisfaction qu’on doit éprouver en dehors de l’arène politique, sans colères, sans entraînements, jugeant chaque chose du milieu d’une atmosphère de sérénité et d’impartialité éternelles; je vous avoue qu’il me prend des envies de vous battre quand je vous entends dire de ces choses. Morbleu! mon cher ami, ce n’est pas là de la politique. Nous avons un but honnête et grand; et comment y tendre, sinon par un effort passionné de ses amis et de soi-même[30]?»
[28] _Œuvres_, t. VI, p. 416.
[29] _Ibid._, t. VI, p. 417.
[30] _Ibid._, t. VI, p. 126.
Voilà donc un curieux libéral. Il n’est pas pour le libre examen des philosophes. Il n’est pas non plus pour la libre insouciance des économistes. Il ne veut pas qu’on puisse tout faire, ni qu’on se repose. Il s’écrie, parlant des passions: «Je les aime quand elles sont bonnes et je ne suis même pas bien sûr de les détester quand elles sont mauvaises. C’est de la force; et la force, partout où elle se rencontre, paraît à son avantage au milieu de la faiblesse universelle qui nous environne. Je ne vois que poltrons qui tremblent à la moindre agitation du cœur humain et qui ne vous parlent que des périls dont les passions vous menacent. Ce sont, à mon avis, de mauvais bavards. Ce qu’on rencontre le moins de nos jours, ce sont des passions, de vraies et solides passions, qui enchaînent et conduisent la vie...[31]»
[31] _Œuvres_, t. VI, p. 115.
Quel rapport, direz-vous, entre les passions et la liberté? C’est que l’homme libre de Tocqueville est celui qui se détache de tout le reste pour se donner au bien public; qui rompt les chaînes inutiles pour s’attacher avec passion à son devoir. Il y a d’ailleurs deux sortes de liberté. Celles que concède ou refuse le pouvoir et celles qu’on prend sur soi-même en s’affranchissant, par vertu civique, de la paresse, de la peur, de toutes les bassesses humaines. C’est à cette liberté intérieure que l’ardent Tocqueville attachait surtout du prix.
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Il y a une sorte d’individualisme dont on ne se méfie pas et qui est aussi funeste que les autres à la liberté.
Tocqueville, qui était vraiment un ennemi de l’individualisme sous toutes ses formes et dont l’originalité fut de détester, justement parce qu’il aimait la liberté, tout ce qui ressemblait à l’exaltation, tantôt orgueilleuse et tantôt égoïste, de l’individu, démasqua un jour ce qu’on est bien forcé d’appeler l’individualisme chrétien.
Les premiers chrétiens étaient libres, parce qu’ils savaient s’affranchir, pour servir Dieu, de toutes les lois contraires à celle de leur maître souverain. Poussez un peu leur doctrine. Au lieu de les mettre tous ensemble sous la loi divine, prenez chacun d’eux isolément et placez-le face à face avec Dieu. Vous avez, au lieu d’un peuple, une série d’individus détachés les uns des autres et pratiquant, avec la divinité, l’égoïsme à deux.
Il y a des individualistes qui prononcent avec orgueil: ma personne consciente. D’autres disent cyniquement: mon repos. D’autres soupirent: Dieu et moi.--En politique, ils se valent tous.
On peut ne pas aimer beaucoup l’un des moyens dont s’est servi Tocqueville pour préciser sa pensée là-dessus. Il y a, dans sa correspondance avec Kergorlay, une lettre assez vive contre _l’Imitation de Jésus-Christ_. Gustave de Beaumont a eu soin de supprimer, dans son édition, le nom du livre, et cela ôte quelque prix à la lettre[32]. J’ai eu le manuscrit original sous les yeux. C’est bien de _l’Imitation_ qu’il s’agit. Si Tocqueville avait mieux connu ce livre admirable, il y aurait trouvé la formule même de la liberté, telle qu’il aimait à la concevoir: «O agréable et douce servitude de Dieu, par laquelle l’homme devient véritablement libre.»
[32] _Œuvres_, t. VII, p. 129. Non seulement l’_Imitation_ n’est pas nommée dans l’édition de G. de Beaumont, mais la lettre, qui fut écrite en réalité en août 1857, y est, on ne sait pourquoi, datée de Dublin, juillet 1835.
Il a, sans doute, été heurté par d’autres passages, et certes il n’en manque point, qui peuvent, à la première lecture, scandaliser un esprit inquiet comme le sien. Je cite au hasard: «La grande sagesse, c’est de tendre au ciel par la voie du mépris du monde. (I.I)--Celui-là est vraiment prudent, qui regarde toutes les choses de la terre comme du fumier. (I.III)--Si vous voulez être ferme et avancer dans la vertu, regardez-vous comme un étranger et un exilé sur la terre. (I.XVII).--Comportez-vous sur la terre comme un voyageur et un étranger, qui n’a point intérêt aux affaires du monde. (I.XXIII).--Il faut que vous vous regardiez seul et que vous comptiez pour rien tout le reste.» (II.V)
Il est certain qu’en les lisant mal on peut tirer de ces formules une doctrine d’égoïsme implacable. L’_Imitation_ a-t-elle été écrite pour des moines? Sa lecture, en tous cas, est profitable à tout le monde. Mais c’est un manuel de vie intérieure: ce n’est pas un code de la vie civique.
Il faut mettre l’_Imitation_ hors de cause. Ce qu’on peut blâmer, c’est l’erreur d’une quantité de chrétiens, qui, sous prétexte de faire leur salut et de mépriser les misères et les tentations du monde, prennent à la lettre le conseil de «se regarder seul et de compter pour rien tout le reste».
Là-dessus Tocqueville a raison.
Quand on vient implorer le dévouement d’une certaine sorte d’honnêtes gens, on les trouve au coin du feu, jouissant de leurs vertus. Ils répondent avec sérénité qu’il n’y a rien à tenter pour améliorer leurs semblables. Jésus leur a dit: «Que vous importe ceci ou cela? Pour vous, suivez-moi.» Sous prétexte d’écouter Dieu, ils se détournent des hommes.
Jésus, cependant, en brisant l’esclavage antique, en affranchissant les humains les uns à l’égard des autres, n’a pas voulu leur apprendre à se mépriser, mais à se respecter entre eux. Il avait si bien prévu que des maladroits s’enorgueilliraient sans mesure d’avoir été libérés par lui, qu’il a voulu immortaliser, sous les traits du pharisien, le type de ces faux justes, enivrés de leurs vertus et contempteurs de la foule pécheresse. Et l’on peut s’étonner que les détracteurs de la religion aient habituellement donné leur effort contre les faux dévôts, au lieu de s’en prendre aux mauvais dévôts, et que le _Tartufe_, qu’on ne rencontre pas très souvent, ait usurpé la renommée du pharisien, dont la société des gens de bien est encombrée.
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Maintenant, pour assembler tout ce que nous avons dit, remontons à l’abbé Lesueur et au catéchisme.
Un homme libre, dans la vie privée, est celui qui se garde des chaînes du péché. Qu’on ne sourie pas: ce n’est pas seulement la vérité chrétienne, c’est l’éternelle vérité. Nous ne sommes libres que dans la mesure où nous obéissons à la loi morale. Un homme en faute n’est plus un homme fier. Au lieu de dire qu’il est enchaîné, on peut dire, si on veut, qu’on le tient par un fil ou qu’il traîne un boulet: c’est toujours la même chose. Il n’est plus libre.
D’instinct, Tocqueville a transposé dans la morale publique cette vérité de morale privée.
Un homme libre, en politique, est celui qui ne sert qu’un maître, le bien public: encore faut-il, s’il secoue les autres jougs, qu’il accepte allègrement celui-là.
Dans la vie domestique, la liberté consiste à ne connaître d’autre loi que son devoir: ainsi dans la vie sociale la liberté peut-elle se définir _le droit_ de faire son devoir.
Un libéral est celui qui revendique ce droit, _et qui en use_.
D’où deux aspects du libéralisme selon Tocqueville.
Il faut revendiquer la liberté, et c’est assez banal.
Mais il faut aussi _en user_, et la pensée de Tocqueville, qui se réfère surtout à des devoirs, devient alors curieuse.
Il y avait là, en tout cas, pour ceux des Français qui voulaient demeurer fidèles à la tradition religieuse, une doctrine intéressante. Et Tocqueville, qu’on a toujours représenté comme une sorte de républicain libéral, comme un fils, aussi raisonnable et modéré que possible, de la Révolution, m’apparaît plutôt comme un professeur de morale civique à l’usage des gens de sa famille et de son monde.
Il leur dit: «Faites de la politique.» Et c’est un bon conseil. Les meilleurs croient avoir tout fait en s’adonnant aux œuvres. Les œuvres sont excellentes. Mais la politique est autre chose. La politique, c’est la collaboration de tous, suivant un ordre et une hiérarchie déterminés, au bien public. Le devoir politique est très lourd. Il entraîne des responsabilités qui varient avec la valeur des individus, mais dont nul ne peut se décharger sans trahison. Tocqueville a vainement passé son existence à rappeler ce devoir à ses amis de droite. Il jugeait d’ailleurs inutile de le rappeler aux autres, qui s’occupaient, avec un zèle brouillon, non du bien, mais de la chose publique. Ce sont les hommes d’ordre qu’il aurait voulu convaincre.
Et ceux-ci, qui le comprenaient mal quand il les suppliait de s’intéresser au bien de l’état, ne le comprenaient absolument plus quand il ajoutait: pour faire utilement de la politique, sauvegardez d’abord votre liberté.
Ils le prenaient alors pour un anarchiste, ou tout au moins pour un maniaque. Il avait pourtant raison, seul contre tous.
Beaucoup d’hommes religieux ont l’instinct de la liberté. Ils ont, en tout cas, une défiance assez légitime à l’égard du despotisme et principalement du despotisme personnel. Mais, trompés par l’abus qu’ont fait certains hommes du mot de liberté, ils sont libéraux avec ceux-là au détriment de leur religion: ils donnent la main à leurs ennemis, les révoltés, et croient bien faire. A ces imprudents, Tocqueville offre un moyen d’être des hommes libres, sans pactiser avec la doctrine de négation religieuse qu’est par définition le libéralisme.
Les autres se défient de la liberté, parce qu’ils ont appris à craindre les sophismes libéraux. Qu’ils laissent donc les sophismes, et même, s’ils veulent, le nom de la liberté. Tocqueville employait rarement ce nom seul. Il disait presque toujours: la liberté et la dignité. Qu’ils soient donc dignes, sans plus.
Etre digne, c’est sentir l’horreur de certaines servitudes; c’est détester, pour les autres autant que pour soi-même, les obéissances avilissantes et vouloir que les hommes d’ordre ne soient pas des moutons, mais des hommes.
Tocqueville a eu un tort: c’est de n’avoir pas expressément formulé sa doctrine. Il aurait pu consacrer sa vie à enseigner les Français sages. Il se contenta de lancer contre eux des imprécations. Il leur reprochait de méconnaître des vérités lumineuses pour lui seul et qu’il ne songea même pas à leur expliquer. J’ai tiré de son œuvre une définition de la liberté: pourquoi n’est-elle inscrite dans aucun de ses livres? Il avait l’âme libre et ne concevait pas qu’on fût fait autrement que lui. La tâche était justement de libérer les âmes françaises à l’exemple de la sienne.
Et pour cela, de les instruire. Nous avons vu que la liberté consiste à obéir aux lois justes, à elles seules. Dans la pratique, nous trouvons des gens qui méconnaissent ces lois justes: ce sont des mauvais citoyens. Les autres observent ces lois. Mais qui nous dira s’ils sont vraiment, à l’égard des lois injustes ou des lois inutiles, des affranchis. Il est honteux de servir de faux maîtres et de ramper, comme des bêtes, devant n’importe quel homme armé d’un bâton. Mais comment voir, si l’on n’a pas à la main un traité de droit public, quelles lois sont justes, quels maîtres sont légitimes, quelles obéissances sont honorables? Moi, qui suis dans la foule, comment saurai-je où finit le service public et où commence la servilité?
Si je veux m’en tirer avec des formules, je suis à peu près sûr de me tromper. C’est pour avoir ergoté interminablement sur la liberté que nous avons abouti à la tyrannie démagogique en passant par la dictature impériale. Ne bavardons plus.
Alors, que faire? Mais, prendre la liberté pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour une vertu de l’âme, un état du tempérament, une forme du caractère. On a l’âme libre, le tempérament fier, le caractère digne: alors on est un citoyen. On a le cœur bas, l’échine souple, le genou fléchissant; alors, même si l’on reste, dans sa maison, un honnête homme, on est, sur la place publique, un triste personnage. Et le problème revient à apprendre aux Français à être, dans la cité, des hommes de cœur, comme on enseigne aux enfants à ne pas mentir.
Celui qui voudrait entreprendre de nous donner des leçons de liberté aurait à nous montrer d’abord qu’un païen pouvait s’accommoder de la dictature, parce qu’il ne connaissait que son bien-être matériel et qu’on peut toujours imaginer des prisons dorées; mais il nous dirait aussi qu’un chrétien, un homme qui connaît tout le prix de son être, n’a pas le droit, sous peine de s’avilir, d’accepter la domination sans contrôle d’un chef omnipotent. Les Césars, passés et futurs, sont des maîtres qu’un chrétien ne tolère pas.
Lisez Tocqueville et vous apprendrez comment on hait le césarisme. Peut-être ne trouverez-vous pas, dans toute cette correspondance fameuse que, de 1851 à la fin de sa vie, il entretint avec les hommes les plus illustres de son temps, un réquisitoire précis contre tous les méfaits du régime. Les raisons ne sont données que çà et là, sans méthode. Ce qui éclate, c’est la haine, non contre l’homme, mais contre l’attentat que cet homme a commis en mettant un beau matin toute la France à son service.
Haine généreuse, dont les contemporains et les amis mêmes de Tocqueville n’ont pas senti la beauté. Ils s’accommodaient de l’esclavage. Parce que le maître acceptait les hommages des évêques et défendait les propriétaires et leurs biens contre les premières menaces du socialisme, les hommes d’ordre pliaient la tête. Pour une âme bien faite, le spectacle était écœurant. Mais où sont les âmes bien faites?
Il y a chez nous des guerriers de valeur, des aventuriers superbes, des inventeurs fameux et des héros; il y a peu de citoyens. On voit des gens qui utilisent la politique et d’autres qui la méprisent. Il y a tous ceux qui en parlent et la mettent en systèmes. Il n’y a pas de sensibilité civique dans les cœurs français.
C’est cette sensibilité qu’a voulu nous enseigner Tocqueville.
Réduite à cet objet, son œuvre est belle, et nous pourrions en faire aujourd’hui notre profit. Si on veut instaurer en France un régime d’ordre qui soit viable, il faut que les bénéficiaires du nouvel état de choses, ceux qui auront le pouvoir, l’influence, le crédit sur la foule, ceux qui exerceront les magistratures, n’aient point l’âme servile. Il faut qu’ils aient des colères toutes prêtes contre ceux qui, au nom de l’ordre, voudraient étouffer la liberté. Qu’ils aiment eux-mêmes à respirer: alors on respirera.
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Tout ce qu’il a écrit, pensé, senti sur la liberté, n’empêche pas que Tocqueville a été un assez mince personnage politique. Il lui a manqué, nous le verrons plus tard, un tempérament égal à son âme; et il n’a pas eu, nous pouvons le juger maintenant, une doctrine forte. Il possédait une doctrine, mais morale, non politique. Si on veut admirer Tocqueville à son aise, il ne faut pas le classer dans les politiques, mais dans les moralistes.
Les moralistes ont l’esprit d’analyse d’abord, et ce sont souvent des désenchantés et des destructeurs. Chez Tocqueville, l’amour du bien animait et commandait tout. C’était un honnête homme avec passion, un honnête homme énergique, l’espèce d’homme la plus belle, la plus rare et, en politique, la plus puissante. Ce n’est donc pas parce qu’il a aimé d’abord la liberté qu’il a été un mauvais politique; c’est parce qu’il l’a aimée à ce point qu’il n’a pensé qu’à elle et qu’il a, pour elle, négligé tout le reste.
Son grand’père Malesherbes, vieil honnête homme désabusé et d’ailleurs entêté, lui avait légué bien des sophismes. La cervelle d’Alexis de Tocqueville en était lourde quand il entra dans la vie politique. Il a toujours admiré, les yeux fermés, la constitution anglaise; il a cru, comme un chrétien croit en Dieu, à la vertu des institutions parlementaires; il a, ce passionné qui eût pu faire un homme d’ordre de la grande espèce, de l’espèce violente, professé, avec l’énergie des timides, le culte de la légalité. C’est dommage. Il aurait pu briser de telles chaînes.
Il n’en a pas pris la peine. Il aurait pu, parce qu’il aimait la France d’abord et pouvait la servir avec intelligence, travailler à réédifier son statut politique. Son œuvre est, à cet égard d’une incroyable indigence. En 1830, il tremble, il pleure sur sa foi monarchique qui s’en est allée. Sous le second Empire, il se désespère et semble, à certains jours, prendre son parti de l’incapacité de la France à fixer son destin. C’est qu’il n’a personnellement aucune recette: il ne sait plus... A vrai dire, il n’a jamais su. Si la politique est l’art de conduire la société, il n’a pas exercé cet art-là. Nous allons toujours, même les plus grands, même les plus forts parmi les hommes, à l’essentiel, à ce qui presse. Tocqueville néglige tout pour ce qui lui paraît le plus important: que les honnêtes gens servent l’État, ne soient attachés qu’à lui, se libèrent des petites servitudes pour la grande. Il a dit cela toute sa vie; il l’a écrit de 1828 à 1859; il est mort en y pensant, en priant Dieu que la leçon ne fût pas perdue. La leçon m’a paru belle, rare et, de nos jours, pleine d’à propos. Et j’ai moi-même écrit ce livre dans la pensée que je ferais une action louable en tentant de remettre à la mode un enseignement de cette qualité.