CHAPITRE V - L’AMÉRIQUE
Un soir d’avril 1831, un brick voguait sur l’Atlantique. Il faisait nuit noire et la mer était couverte d’étincelles de phosphorescence. A l’avant du navire, à cheval sur le beaupré, un tout jeune homme regardait l’eau, que la proue faisait jaillir en «écume de feu».
Ce n’est pas pour le vain plaisir de camper Tocqueville dans une attitude amusante que je tire ce détail d’une lettre qu’il écrivit à sa mère au cours de la traversée[33]. Tocqueville, homme grave, était d’abord un homme ardent. Il s’en allait à la découverte du nouveau monde avec des yeux perçants. A la pointe du voilier, il était à sa place: il voyait mieux, et seul, il pouvait méditer.
[33] Lettre du 26 avril 1831. _Œuvres_, t. VII, p. 1. Le document original porte: «J’ai été me placer sur le mât de l’avant, qu’on nomme le beaupré; (Édouard vous expliquera sa position).»
Qu’allait-il faire en Amérique? On était au lendemain des tragiques journées de juillet. Tocqueville avait été véritablement étourdi par ce qui s’était passé. Le 24 mars 1830, il avait fait une prophétie à son frère Édouard. Il devait en risquer dans sa carrière de plus heureuses. Il tenait, sans doute, à celle-là, puisqu’il avait terminé la lettre qui la contenait en priant qu’on gardât désormais tout ce qu’il écrirait relativement à la politique: «Nous serons peut-être curieux, ajoutait-il, de le relire un jour[34].» Sa prophétie était qu’il n’y aurait «bien certainement pas grand chose de nouveau en France avant le 1er septembre.» Il fut pris au dépourvu par l’événement, qu’il semble avoir accepté, si l’on consulte seulement la correspondance publiée, avec une tristesse résignée. En réalité, il eut une crise d’affolement. Quand il dut prêter serment au nouveau gouvernement avec ses collègues du Parquet de Versailles, il écrivit simplement à son frère: «C’est un moment désagréable.» Mais il y a des lettres inédites, qu’on peut lire avec profit. Voici ce que j’ai trouvé dans l’une d’elles: «Ah! nous devrions être honteux de vivre. Je ne puis vous faire comprendre la foule de sensations de désespoir qui remplissent mon cœur. Si vous saviez quel dégoût je sens de la vie, comme je me suis détaché de moi-même... Quant aux Bourbons, ils se sont conduits comme des lâches et ne méritent point la millième partie du sang qui vient de couler pour leur querelle.» Et du serment, de ce «moment désagréable», voici ce qu’il dit dans une autre lettre, également inédite, adressée à la même personne: «Je viens enfin de le prêter, ce serment! Ma conscience ne me reproche rien, mais je n’en suis pas moins profondément blessé et je mettrai ce jour au nombre des plus malheureux de ma vie. Depuis que je suis au monde, c’est la première fois qu’il me faut éviter la présence de gens que j’estime tout en les désapprouvant. Oh! Marie, cette idée me déchire. Tout l’orgueil que j’ai reçu en partage se révolte en moi; et cependant, je n’ai pas manqué à mon devoir. J’ai même fait ce que je devais à mon pays, qui ne peut trouver son salut que dans la domination qui s’élève en nous sauvant de l’anarchie. Mais ai-je fait tout ce que je devais à moi-même, à ma famille, à ceux qui sont morts pour la cause que je cesse de servir au moment où tout l’abandonne? Je ne suis pas un enfant. Je ne m’abandonne point à une douleur faible. Mais je ressens vivement le coup que je viens de recevoir. Je le ressens plus que je ne l’exprime. Je suis en guerre avec moi-même. C’est un état nouveau, affreux pour moi. Voilà le premier pas fait. Où m’arrêterai-je? Oh! que j’avais donc raison d’appeler de mes vœux la guerre civile! Que la marche eût été simple, alors que le devoir eût été d’accord avec toutes les susceptibilités de l’honneur... Comme ma voix a changé au moment où j’ai prononcé ces trois mots! Je sentais que mon cœur battait à briser ma poitrine.»
[34] Lettre inédite.
A qui donc écrivait-il ainsi? A une femme, à une Anglaise, à cette Marie Mottley qu’il devait épouser cinq ans plus tard et dont nous parlerons beaucoup, parce que son influence sur lui fut immense. Il vient de perdre sa foi monarchique après sa foi religieuse. Il jette aux pieds d’une étrangère son âme de Français désespéré. On dirait qu’il tremble de honte et de pitié pour son pays, devant cette citoyenne d’une nation libre.
Dès ce moment, l’Angleterre est dans sa tête. En Amérique, quelques mois plus tard, c’est l’Angleterre que, sans bien s’en rendre compte, il découvrira d’abord. Déjà il avait eu l’esprit hanté par elle, quand, à dix-huit ans, il avait rêvé d’y aller faire un tour avec son ami Kergorlay. Il voulait aller voir «une bonne fois ces coquins d’Anglais, qu’on nous peint si forts et si florissants[35]».
[35] _Œuvres_, t. VI, p. 297.
Maintenant il n’a plus rien à faire en France. Il faut qu’il parte, comme après un grand amour déçu. Il a voyagé naguère en Italie, en Sicile. Il l’a fait avec entrain, supportant de rudes fatigues pour son plaisir, donnant un grand effort pour un mince objet. «Mais, écrivait-il, si le but était futile, nous y marchions comme s’il ne l’eût pas été et nous arrivions. Pour moi,--et c’est ainsi qu’il termine son journal de route,--je ne demande à Dieu qu’une grâce: qu’il m’accorde de me retrouver un jour voulant de la même manière une chose qui en vaille la peine.» Est-ce lui, est-ce son ami Gustave de Beaumont, qui eut le premier l’idée d’un voyage au Nouveau-Monde? Le but assurément valait un bel effort. Les Américains étaient quelque chose comme des Anglais merveilleux. La décision fut bientôt prise et l’affaire arrangée en quelques semaines. Les deux jeunes gens obtinrent un congé de dix-huit mois à dater de la fin de février 1831. Le garde des Sceaux les chargeait d’une mission aux États-Unis, à l’effet d’étudier le système pénitentiaire. Ils ne réclamèrent et ne reçurent aucune indemnité. Le gouvernement leur promit spontanément les frais de traversée, qu’il tarda d’ailleurs à acquitter. Et voilà nos deux voyageurs au Havre. C’est le 9 avril. J’ai consulté les journaux locaux de l’époque. Depuis un mois, on pouvait y lire, tous les deux jours, l’annonce suivante: «Le superbe brick américain _Havre_, du port de 300 tonneaux, capitaine Pearce, partira pour New-York, le 5 avril prochain fixe. Ce navire presque neuf, doublé, cloué et chevillé en cuivre, et d’une marche reconnue supérieure, offre aux passagers les emménagements les plus commodes. S’adresser pour frêt à MM. Lehure, Dorey et Lemaistre, ses consignataires: et, pour passagers, à M. Price, quai de la Barre ou à son courtier, M. Victor Lacôme.» Je ne sais si ce fut à M. Price ou à M. Lacôme que s’adressa le comte de Tocqueville. L’ancien préfet de Charles X vint lui-même, accompagné de ses deux aînés, Hippolyte et Édouard, assister, au Havre, à l’embarquement de son fils et de l’ami de son fils.
Ce dernier était un de ces garçons distingués à qui leurs parents n’omettent point de faire apprendre quelque art d’agrément. Il cultivait l’un des plus innocents et, dans sa malle de cabine, il eut soin de mettre le précieux instrument de musique dont il savait user. On partit, après force embrassades, le 10 avril, cinq jours après la date fixe portée sur les annonces. Un soir, en plein océan, on s’avisa de danser sur le pont du navire. Il faisait beau. Nos compagnons étaient de bonne humeur, et Beaumont tira sa flûte.
On trouvera quelques détails sur cette traversée dans la longue lettre de Tocqueville à sa mère que j’ai déjà citée. Beaumont, qui a publié cette lettre en tête du tome VII des _Œuvres complètes_ de son ami et qui n’a pas été toujours un éditeur très respectueux des textes, a biffé l’histoire de la flûte. Je l’ai retrouvée dans l’original; je l’ai même retrouvée avec l’orthographe très personnelle de Tocqueville, qui n’hésitait pas à écrire _flutte_ avec deux t. Je suppose qu’à soixante ans, Gustave de Beaumont avait renoncé à souffler dans des pipeaux et qu’il ne désirait point passer à la postérité dans une attitude virgilienne. Il a eu tort. Il faut toujours respecter les textes.
Sur leur pauvre voilier, tanguant et roulant, ils travaillaient. Ils se hâtaient de parfaire leur connaissance de l’anglais. Ils eurent trente-cinq jours de traversée. Comme ils étaient sur un navire américain, il leur arriva une petite mésaventure: ce fut de ne pas éprouver, en débarquant sur le sol du Nouveau Monde, la grande surprise qu’ils avaient escomptée. Tocqueville s’en expliqua ainsi dans une lettre à son ami Ernest de Chabrol: «Il faut, lui dit-il, que vous rendiez à Beaumont et à moi un autre service, qui est, vous allez rire peut-être, de nous mander le plus longuement possible ce qu’on pense chez nous de ce pays-ci? Depuis que nous avons quitté la France, nous avons vécu avec des Américains... Il en est résulté que nous nous sommes habitués par degrés et sans transitions brusques au nouvel ordre des choses au milieu desquelles nous vivons. Nous avons déjà perdu en grande partie nos préjugés nationaux sur ce peuple-ci... Recueillez donc autant que vous le pourrez vos pensées et celles des autres sur cette matière et envoyez-nous les... J’ai envie, pendant que j’y suis, de vous faire une série de questions, auxquelles vous répondrez si vous voulez.» Il fit, en effet, le questionnaire, et Chabrol lui répondit de la meilleure grâce. Ce Chabrol était, comme lui, magistrat au Parquet de Versailles et c’étaient, au moment du voyage en Amérique, les deux meilleurs amis du monde. Chabrol avait été chargé par le voyageur de veiller sur leur _voisine_, Marie Mottley, à qui fidèlement il transmit les lettres ardentes envoyées d’Amérique. Les lettres de Tocqueville à Chabrol n’ont pas encore été publiées. Elles sont très belles et j’en userai au cours de ce chapitre. Je ne sais si toutes celles que Tocqueville écrivit à Marie Mottley existent encore. Les originaux sont peut-être entre les mains des héritiers de Gustave de Beaumont, héritier lui-même de Mme de Tocqueville. Peut-être aussi ont-ils été détruits par celle-ci, qui, après la mort de son mari, les a relues dévotement, prenant, des plus beaux passages de quelques-unes, une pieuse copie, peut-être imparfaitement fidèle, que j’ai sous les yeux.
Si Tocqueville se préoccupait si fort de connaître l’opinion de ses amis de France sur l’Amérique, c’est probablement que lui-même n’avait jamais eu, sur le sujet, des vues très précises. Je crois, en tous cas, qu’il ne songeait pas spécialement, quand il décida de partir, à appeler l’attention des Français sur la démocratie, encore moins à la leur recommander. Il découvrit celle-ci en Amérique même. Et s’il alla là-bas pour chercher quelque chose, ce fut la liberté seule. Un autre homme, à cette époque, tournait volontiers les yeux vers la démocratie américaine. C’était Chateaubriand. Mais Tocqueville n’aimait pas le personnage. Voyez comme il en parle dans une lettre[36] à son frère Édouard: «M. de Chateaubriand s’est élancé à la tribune... Il y a dans son discours des portions d’une vérité frappante... mais il y règne un orgueil si puant, une fatuité si insupportable, que personne n’en a été satisfait. Pas une voix ne s’est élevée pour demander l’impression, ce qui a fort mortifié le noble pair.» Vous direz que, tout de même, Tocqueville a pu écouter avec intérêt les rêveries démocratiques de cet homme qu’il n’aimait pas. Mais justement ce qu’il paraît avoir aimé le moins en lui c’est son goût pour la démocratie spécialement pour la démocratie américaine. Et de ce que j’avance, j’ai la bonne fortune de pouvoir fournir la meilleure preuve. Chateaubriand ayant célébré les Républiques américaines dans le _Journal des Débats_[37], Tocqueville prit sa belle plume et écrivit son premier article--il avait vingt ans--pour protester avec indignation. L’article ne fut pas publié. Je ne sais si le jeune auteur en conçut de l’amertume. Plus tard, il écrivit en haut du manuscrit: _très médiocre_. Il ne le déchira cependant pas, ce dont il faut lui savoir gré. Voyez comment il commençait: «De tous les spectacles que nous présentent sans cesse l’inconséquence et la faiblesse humaines, le plus déplorable, c’est celui du génie égaré dans de fausses voies et faisant servir à la ruine de ses concitoyens et de sa patrie cette haute raison que le ciel lui avait donnée pour un autre but.»
[36] Inédite du 15 mars 1831.
[37] 24 octobre 1825.
Quel crime avait donc commis le journaliste de génie? Celui-là même dont Tocqueville allait se rendre coupable quelques années plus tard: il présentait aux Français l’exemple de la démocratie d’Amérique. Il y a bien des différences entre les deux ouvrages, et je suis tout prêt à condamner Chateaubriand pour son article des _Débats_, et à donner l’absolution à Tocqueville pour le réquisitoire contre la démocratie qu’est, en partie, son livre sur l’Amérique. Ce qui reste curieux, c’est que le premier écrit de Tocqueville ait été justement pour recommander qu’on laissât aux Américains leur démocratie, et qu’on n’imitât pas en France, où elles ne sauraient réussir, des méthodes qui convenaient à des gens d’un autre monde. Il le dit en propres termes dans ces lignes, qui résument tout son article: «Je ne reconnais en Amérique qu’une République, celle des États-Unis. La seule tâche digne du génie eût été de nous montrer la différence qui existe entre elle et nous, et non de nous abuser par une ressemblance mensongère.»
J’ai songé un instant à publier ce premier essai de Tocqueville. Je crois mieux faire en m’abstenant. Le détail de son texte est vraiment sans grand intérêt. Il suffit que nous en connaissions la substance. Et l’auteur, en qualifiant de «très médiocre» cette œuvre de début, a clairement indiqué qu’il ne désirait point qu’elle fût présentée au public.
En somme, il arrivait en Amérique l’esprit libre de tout préjugé démocratique. Il était dans l’état d’un homme qui vient de laisser une machine détraquée et dont les yeux vont s’émerveiller à contempler une autre machine, à peu près neuve et paraissant fonctionner à souhait.
Il pose le pied sur le sol du Nouveau-Monde et, tout de suite, il aperçoit des hommes qui l’émerveillent. Il les salue avec piété. Ce sont des démocrates, tandis qu’il cherche des citoyens libres. Il est dans la joie tout de même. Il a trouvé l’égalité et, dans le premier éblouissement, il l’a prise pour la liberté. C’est une vieille erreur, vieille comme le monde.
Il n’a pas la naïveté de croire, comme les Anciens, que la liberté consiste à faire des lois ou comme Rousseau, qu’on est libre du moment que c’est la majorité qui tyrannise. Il est fixé sur les institutions démocratiques, mais il ne s’agit pas des institutions. Il s’agit, pour le moment, des hommes qui sont là, devant ses yeux. Il ne juge pas la démocratie: il est en présence de démocrates. Or, un homme qui a l’orgueil de l’égalité est assez semblable, au premier aspect, à un homme libre. On peut bien s’y tromper.
Je voudrais insister sur cette erreur de Tocqueville. Il est très certain qu’il l’a commise, et non moins certain qu’elle a pesé sur son œuvre et sur sa vie.
La preuve qu’il l’a commise se trouve dans la Préface même de son livre sur l’Amérique. J’ai cité dans le chapitre précédent un passage de cette préface: c’est une sorte de lamentation sur l’état d’esprit des Français, qui ne savent pas être à la fois des hommes d’ordre et des hommes libres. J’aurais pu prolonger la citation. Il y a là quelques pages très belles et éloquentes.
«On rencontre parmi nous, écrit-il, des chrétiens pleins de zèle, dont l’âme religieuse aime à se nourrir des vérités de l’autre vie; ceux-là vont s’animer, sans doute, en faveur de la _liberté_ humaine, source de toute grandeur morale. Le christianisme, qui a rendu tous les hommes _égaux_ devant Dieu, ne répugnera pas à voir tous les citoyens _égaux_ devant la loi. Mais, par un concours d’étranges événements, la religion se trouve momentanément engagée au milieu des puissances que la démocratie renverse, et il lui arrive souvent de repousser _l’égalité_ qu’elle aime, et de maudire la _liberté_ comme un adversaire, tandis qu’en la prenant par la main, elle pourrait en sanctifier les efforts.»
Dans ces quelques lignes, la liberté et l’égalité sont mêlées et presque confondues. On dirait que Tocqueville les tient pour une même chose. Il ne faudrait d’ailleurs pas lui chercher querelle pour ce passage pris en lui-même. Après tout, il y a des points de rencontre entre les deux notions. Elles ont, en tous cas, un point de départ commun, et c’est bien en les faisant égaux que le christianisme a rendu les hommes libres les uns à l’égard des autres, comme c’est en les voulant tous libres, sans exception, qu’il en a fait, sur un point, des égaux.
Il est cependant difficile d’expliquer la présence de ce passage et surtout des quelques pages suivantes consacrées à la seule liberté, dans un morceau destiné à célébrer exclusivement l’égalité démocratique, aux premiers feuillets d’un livre où il ne sera plus question que de la démocratie égalitaire. Voici le raisonnement de Tocqueville: «Les Américains sont démocrates. Faisons comme eux: soyons libres.» Il manque, au milieu, un terme: «Les démocrates sont des hommes libres.» Mais Tocqueville n’a pas inscrit cette proposition. Il savait qu’elle était fausse.
La vérité, c’est qu’il avait vu des individualistes. Il sera toute sa vie balotté entre son aversion pour la doctrine de ces sophistes et son goût pour leur vocabulaire: qu’ils prononcent avec dévotion le nom de la liberté et voilà ses yeux qui brillent. Les Américains d’alors sont restés des puritains et sont encore d’anciens colons anglais. Ils ont leurs vertus d’origine, accrues par les circonstances. Un Anglais tout court a déjà le culte de sa personnalité. S’il s’expatrie, s’il va chercher fortune au loin, il ne compte plus que sur ses bras et toute sa philosophie tient dans un mot: l’indépendance. C’est alors que la démocratie le guette et va l’enchaîner. Encore le joug sera-t-il léger au début. C’est l’âge d’or; c’est l’heure où Tocqueville est venu faire sa visite; c’est le moment précieux où le rêve des amants de la vraie liberté semble réalisé: des hommes fiers dans un état ordonné. L’indépendance est organisée et les citoyens, spectacle merveilleux, donnent l’illusion qu’ils sont à la fois libres et sages.
Dès le premier contact, Tocqueville est séduit. A Paris, la démocratie ne l’intéressait pas: elle l’enchante ici. Il va la juger avec la plus grande impartialité; il verra et publiera ses pires défauts; il n’en va pas moins, par amour de la liberté, devenir une sorte de prophète de l’égalité. C’est un homme de tête, mais, ce jour-là, c’est bien son imagination qui l’a conduit.
J’ai retrouvé sa première lettre datée d’Amérique. Elle est adressée à Ernest de Chabrol et n’a pas encore été publiée. Elle me paraît aussi intéressante à elle seule que son livre tout entier, car tout son livre est en elle. Je vais en reproduire plusieurs passages. Nous vivrons ainsi, un moment, avec ce voyageur ardent et curieux. Il va formuler devant nous des idées générales. Autour d’elles, il accumulera plus tard les pièces justificatives; mais son siège, dès cette lettre, est fait. James Bryce, l’homme qui a le plus équitablement jugé la _Démocratie en Amérique_ et son auteur, a très bien vu que Tocqueville avait l’esprit déductif, plutôt que l’esprit d’examen. C’était un observateur pénétrant, mais ses observations ne dirigeaient pas son argumentation: elles arrivaient à point pour l’étayer: «Il est, nous dit James Bryce, d’une sincérité admirable, n’éludant jamais sciemment un fait qu’il prévoit contraire à ses théories. Toutefois, comme il est prévenu par certains principes abstraits, les faits ne tombent pas sur son esprit comme des semences sur un sol vierge.» Au fait, y a-t-il un seul homme intelligent dont le cerveau soit comme un sol vierge? Tocqueville était sincère, et c’est quelque chose. Il était passionné: c’est encore mieux. Nous allons surprendre sa passion à l’heure du coup de foudre. Voici la lettre d’un amoureux:
«Imaginez-vous, mon cher ami, si vous le pouvez, une société formée de toutes les nations du monde: Anglais, Français, Allemands... tous gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes: en un mot une société sans racines, sans souvenirs, sans préjugés, sans routine, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse cent fois que la nôtre. Plus vertueuse? J’en doute. Voilà le point de départ.
«Qui sert de lien à des éléments si divers? Qui fait de tout cela un peuple? _l’intérêt_. C’est là le secret. L’intérêt particulier, qui perce à chaque instant; l’intérêt, qui, du reste, se produit ostensiblement et s’annonce lui-même comme une théorie sociale. Nous voilà bien loin des Républiques anciennes, il le faut avouer, et pourtant ce peuple-ci est républicain et je ne doute pas qu’il le soit longtemps encore. Et la République est pour lui le meilleur des gouvernements.
«Je ne m’explique ce phénomène qu’en pensant que l’Amérique se trouve, quant à présent, dans une situation physique si heureuse, que l’intérêt particulier n’est jamais contraire à l’intérêt général, ce qui certes n’est pas le cas en Europe. Qu’est-ce qui porte, en général, les hommes à troubler l’État? D’un côté, l’envie de gagner du pouvoir; de l’autre, la difficulté de se créer une existence heureuse par des moyens ordinaires. Ici il n’y a point de pouvoir public et, à vrai dire, il n’y en a pas besoin. Les circonscriptions territoriales sont très bornées; les États n’ont point d’ennemis, conséquemment point d’armées; point d’impôts; point de gouvernement central; le pouvoir exécutif n’est rien; il ne donne ni argent, ni puissance. Tant que les choses resteront ainsi, qui voudra tourmenter sa vie pour y arriver?
«Maintenant, en voyant l’autre partie de la proposition, on arrive au même résultat; car, si la carrière politique est à peu près fermée, mille, dix mille autres sont ouvertes à l’activité humaine. Le monde entier semble ici une matière malléable que l’homme tourne et façonne à son gré. Un champ immense, dont la plus petite partie a encore été parcourue, est ici ouvert à l’industrie.
«Il n’y a pas d’homme qui ne puisse raisonnablement espérer atteindre aux douceurs de la vie. Il n’y en a pas qui ne sache qu’avec l’amour du travail, son avenir est certain.
«Ainsi, dans cet heureux pays, rien n’attire l’inquiétude de l’esprit humain vers les passions politiques; tout, au contraire, l’entraîne vers une activité qui n’a rien de dangereux pour l’État. Je voudrais que tout ceux qui, au nom de l’Amérique, rêvent la République pour la France, puissent venir voir eux-mêmes ce qu’elle est ici.
«Cette dernière raison que je viens de vous donner, raison à mon sens capitale, explique également les deux seuls caractères saillants qui distinguent ce peuple-ci: l’esprit industriel et l’instabilité du caractère.
«Rien n’est plus facile que de s’enrichir en Amérique; naturellement, l’esprit humain, qui a besoin d’une passion dominante, finit par tourner toutes ses pensées vers le gain; il en résulte qu’à la première apparence, ce peuple-ci semble une compagnie de marchands, réunis pour leur négoce; et, qu’à mesure qu’on creuse plus avant dans le caractère national des Américains, on voit qu’ils n’ont cherché la valeur de toutes les choses de ce monde que dans la réponse à cette seule question: combien cela rapporte-t-il d’argent?
«Quant à l’instabilité du caractère, elle perce par mille endroits: un Américain prend, quitte, reprend dix états dans sa vie; il change sans cesse son domicile et forme continuellement de nouvelles entreprises. Moins qu’aucun homme du monde, il craint de compromettre une fortune acquise, parce qu’il sait avec quelle facilité il peut en acquérir une nouvelle.
«Le changement d’ailleurs lui paraît l’état naturel de l’homme et comment en serait-il autrement? Tout remue sans cesse autour de lui: les lois, les opinions, les fonctionnaires publics, les fortunes; la terre elle-même ici change tous les jours de face. Au milieu de ce mouvement universel qui l’entoure, l’Américain ne saurait rester immobile.
«Il ne faut donc chercher ici ni cet esprit de famille, ni ces anciennes traditions d’honneur et de vertu, qui distinguent si éminemment plusieurs de nos vieilles sociétés d’Europe. Un peuple qui ne semble vivre que pour s’enrichir ne saurait être un peuple vertueux dans la stricte acception de ce mot; mais il est _rangé_. Tous les riens qui tiennent à la richesse oisive, il ne les a pas: ses habitudes sont régulières; on a fort peu ou point de temps à sacrifier aux femmes, et on ne semble les estimer que comme mères de famille et directrices de ménage. Les mœurs sont pures, ceci est incontestable; le _roué_ d’Europe est absolument inconnu en Amérique; la passion de faire fortune entraîne et domine toutes les autres.
«Vous sentez que tout ce que je vous dis là, mon cher ami, ne sont que des _à peu près_. Je suis depuis bien peu de temps dans ce pays-ci. Mais j’ai déjà eu une multitude d’occasions de m’instruire. Mon père vous a dit, sans doute, que nous avions été reçus ici avec la plus extrême bienveillance. Non seulement nous avons trouvé un appui très grand dans les gens en place, mais toutes les maisons particulières nous ont été ouvertes, et, si nous avons à nous plaindre de quelque chose, c’est de la multitude des devoirs de société que l’empressement de nos hôtes nous impose. Vivant ainsi du matin au soir avec des hommes appartenant à toutes les classes de la société, parlant mal la langue, mais la comprenant assez bien pour que peu de choses nous échappe, ayant de plus un désir immodéré de connaître, nous sommes assez bien placés pour nous instruire vite; cependant, ne prenez tout ce que je viens de vous dire que comme des premières impressions, que je modifierai peut-être moi-même un jour.»
· · ·
Tocqueville a été si bien conquis par l’Amérique dès le premier regard, qu’on dirait qu’elle est sa chose; il la connaît déjà, semble-t-il, jusqu’au fond. Un voyageur moins épris nous peindrait à grands traits ce qu’il a vu. Tocqueville formule, sans sourciller, les lois qu’il a dégagées de ses observations passionnées. Il ne nous nomme pas un seul Américain: il disserte sur l’Américain même. Et qu’en dit-il?
Les Américains sont rangés et leurs femmes sont vertueuses: voilà qui est décidé. Tout de même, c’est aller vite. Comment a-t-il vu cela? Montesquieu, sans doute, l’a aidé. La médiocrité des mœurs en démocratie est de dogme et l’on entend par là que, dans les sociétés égalitaires, il n’y a ni grands vices ni vertus héroïques; on est rangé. Mais les livres ne sont pas la vie. Les Américains, à l’heure présente, ne sont ni plus ni moins déréglés que les gens d’Europe. Tocqueville a vu des fils de puritains, fort occupés à édifier un grand état et à faire personnellement fortune; tant de travail les rendait sages, mais c’était provisoire.
Je sais bien que la thèse même de Tocqueville, dans cette lettre à son ami Chabrol, c’est que les Américains sont républicains et démocrates par accident. Ils se trouvent dans des conditions matérielles et physiques qui commandent la forme démocratique. Là-dessus, ses explications sont curieuses et pleines d’intérêt. Mais il en a tiré des déductions excessives, et lui-même, un jour, s’en est aperçu.
A la fin de son livre, à l’heure des conclusions, il a écrit, en effet, cette page excellente:
«L’Union américaine n’a point d’ennemis à combattre; elle est seule au milieu des déserts comme une île au milieu de l’Océan. Mais la nature avait isolé de la même manière les Espagnols de l’Amérique du Sud, et cet isolement ne les a pas empêchés d’entretenir des armées... Il n’y a que la démocratie anglo-américaine qui, jusqu’à présent, ait pu se maintenir en paix.
«Le territoire de l’Union présente un champ sans bornes à l’activité humaine; il offre un aliment inépuisable à l’industrie et au travail. L’amour des richesses y prend la place de l’ambition et le bien-être y éteint l’ardeur des partis... Mais dans quelle portion du monde rencontre-t-on des déserts plus fertiles, de plus grands fleuves, des richesses plus intactes et plus inépuisables que dans l’Amérique du Sud? Cependant, l’Amérique du Sud ne peut supporter la démocratie... Les causes physiques n’influent donc pas autant qu’on le suppose sur la destinée des nations.»
Mais qui donc a supposé que ces causes avaient une si grande influence? C’est Alexis de Tocqueville en personne. La démocratie, dès le premier instant, lui paraît, en Amérique, inéluctable et providentielle. Là-dessus il cherche des causes, les trouve; il généralise et voilà son livre à peu près bâti. La lettre à Chabrol est la première pierre de l’édifice, celle qui soutiendra tout l’ouvrage. Nous voyons le cas qu’il est obligé d’en faire à la fin.
Voilà donc, dans l’œuvre de Tocqueville sur l’Amérique, deux traits: extraordinaire faculté de généralisation; et, vous vous souvenez que nous l’avons dit tout à l’heure, ingratitude extraordinaire à l’égard de la liberté.
On peut soutenir que la faculté de généraliser est une qualité: je m’y emploierai dans un instant. Pour l’ingratitude, c’est une autre affaire. Il avait le choix, vis-à-vis de la liberté, entre deux positions. Il pouvait proclamer d’abord la nécessité de la démocratie, et rechercher ensuite les moyens de sauver quand même la liberté. C’est bien ce qu’il a fait. Avouons que, pour une âme libre, ce n’était pas brillant. On veut consacrer sa vie à la plus sainte des causes, et on va la passer, comme un pauvre, à ramasser des miettes.
L’autre attitude consistait à proclamer d’abord la nécessité de la liberté, et à décider que, pour être libre, il faut vivre en démocratie.
Tocqueville, si féru qu’il pût être de l’égalité, ne pouvait pas tenir un raisonnement pareil. C’eût été, pour son caractère, la marche la plus honorable, mais, pour son génie, la plus fâcheuse.
Le génie l’a emporté, et le caractère a fait une autre chute, plus triste encore. Tocqueville, infidèle à la liberté, a voulu, vers la fin de son livre, nous donner l’illusion, ou se la donner à soi-même, qu’il ne l’avait point trahie. Il a écrit là toute une page qui est pleine d’équivoques. Il nous y donne à croire qu’il a recommandé la démocratie dans l’intérêt même de la liberté. Il nous met dans l’alternative d’être gouvernés par un despote unique ou par la foule, et c’est la foule qu’il est bien obligé de choisir. Il jette par-dessus bord la solution libératrice, et condamne d’un trait de plume toutes les institutions raisonnables qu’a bouleversées chez nous la tourmente révolutionnaire. Il en fait d’ailleurs, en passant, un admirable éloge, mais, d’une pirouette, il s’en détourne; et voilà, au nom de la liberté, la démocratie sacrée reine du monde. C’est à la fin du chapitre IX, dans la deuxième partie, que vous trouverez ce passage. Il est en contradiction flagrante avec tout l’ouvrage. Si Tocqueville a réussi à prouver quelque chose dans son livre, ce n’est pas que les hommes libres devraient être des démocrates, mais que les démocrates feraient bien, s’ils pouvaient, de devenir des hommes libres.
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Quant aux généralisations de Tocqueville, gardons-nous d’en médire. Il ne suffit pas, pour être perspicace, de voir les faits, mais leurs lois; et généraliser, c’est éclairer ce qu’on voit. Tocqueville est, à cet égard, un observateur parfait.
L’Amérique qu’il a étudiée était, notons-le, fort différente de celle que nous connaissons. D’abord elle était peuplée de quinze millions d’hommes et non de cent cinq millions comme aujourd’hui. D’autre part des événements devaient surgir, que l’écrivain le plus sagace n’aurait pu prévoir. D’autres, dont on peut dire après coup qu’ils étaient en germe dans les mœurs et les institutions d’alors, se sont développés dans un sens qu’avait peut-être escompté Tocqueville, mais avec une force que cet homme prudent n’aurait pas osé prédire.
Les plus considérables de ces événements, ceux qui ont exercé par la suite la plus forte influence sur le destin des États-Unis, sont la guerre de 1846 avec le Mexique, qui a eu pour effet l’annexion aux États-Unis de vastes territoires, comme la Californie et le Nouveau-Mexique; la construction des voies ferrées; l’établissement des lignes rapides de navigation commerciale, qui ont mis l’Amérique à six jours de l’Europe, alors qu’au temps de Tocqueville on traversait l’Atlantique en cinq ou six semaines, selon le vent; l’immigration irlandaise d’abord, l’immigration allemande ensuite, qui ont notablement modifié le type primitif du citoyen américain; la guerre de Sécession; la pose des câbles sous-marins, qui ont, en fait, supprimé toute distance entre les deux mondes et qui nous permettent aujourd’hui de penser, sinon en commun, du moins en même temps, des deux côtés de l’Atlantique; le développement prodigieux des grandes villes; celui des grandes fortunes. L’Amérique, au temps de Tocqueville, n’était ni le pays des cités géantes, ni celui des milliardaires. Ni celui, et sur ce point on peut se louer sans réserves d’une nouveauté qui se trouve être un progrès, ni celui des Universités.
Tenons le plus grand compte de ces modifications apportées par le temps en Amérique et ne demandons à Tocqueville que ce qu’il pouvait alors nous donner. Sa part est d’ailleurs belle encore. Il a recherché ce qui était permanent dans le caractère de ce peuple neuf et changeant. Ce voyageur de 1830 avait, à l’égard du Nouveau-Monde, la même curiosité qui nous anime encore aujourd’hui. Il éprouva, en posant le pied sur le sol de la grande République, à peu près exactement les étonnements de nos contemporains, qui, après un siècle, refont le même voyage. La seule différence, c’est qu’il a été plus perspicace qu’aucun de nous. Il a écrit dès le premier jour à Ernest de Chabrol que l’Américain changeait facilement de position, et à tout âge. Aujourd’hui, les gens qui reviennent du Nouveau-Monde nous annoncent, en d’autres termes, la même nouvelle. Tandis qu’un Français choisit sa voie à seize ou dix-huit ans et, si elle est mauvaise, accepte son destin sans réagir, un citoyen des États-Unis ne croit pas, même à soixante ans, avoir manqué sa vie: il la recommence et, vieillard, redevient un apprenti. Il y a là, pour nous, matière à méditer. Mais ces sujets de réflexion, il est inutile de prendre le bateau pour aller les chercher. Le livre de Tocqueville, vieux de près de cent ans, en est encore tout chargé.
La première partie de l’ouvrage est consacrée aux institutions de la Nouvelle-Angleterre: c’est un beau cours de droit public américain. Personne, à l’heure présente, n’oserait étudier la constitution des États-Unis sans consulter d’abord le livre de Tocqueville. Ceux qui, comme James Bryce ou Ostrogorski, sont venus cinquante ou quatre-vingts ans après lui, ont pu relever des erreurs dans quelques-uns de ses jugements et constater la vanité de plusieurs de ses prédictions. Ils ont proclamé d’abord l’excellence de sa méthode et loué sa sagacité,
Dans sa lettre à Chabrol, vous avez remarqué qu’il croit à l’indifférence des Américains en matière politique. L’épreuve du temps n’a pas été favorable à ce jugement. Les passions politiques règnent aux États-Unis, et nous en avons une nouvelle preuve à chaque élection présidentielle. Il reste cependant que ce n’est pas, comme il arrive quelquefois chez nous, pour des idées, mais pour un intérêt très positif, que s’engagent là-bas les batailles électorales. Il n’y a pas de discussions politiques, mais la guerre, et la plus âpre, entre gens qui convoitent certaines places et la puissance qu’elles procurent. Tocqueville a vu du premier coup que ces fils de puritains étaient des gens pratiques. M. Wilson, l’homme des quatorze points et des combinaisons électorales, qui prêchait pour les autres et, quant à lui, réalisait, est tout entier dans les premières lignes de la première lettre du jeune écrivain français.
Nous ne nous arrêterons qu’un instant à cette première partie de l’ouvrage, où il s’agit des institutions. C’est, aux yeux des Américains, la plus précieuse. Là, il est leur Montesquieu. Je signalerai seulement l’admirable peinture qu’il y a faite de la vie communale aux États-Unis.
«C’est dans la commune, écrit-il, que réside la force des peuples libres. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de liberté.»
Et vous devinez tout de suite pourquoi les pages qu’il va consacrer à la commune seront si belles: il est ici dans son sujet, celui qu’il aime, non d’un goût de tête, mais avec son cœur.
Il faut bien avouer que peu d’entre nous liraient aujourd’hui sans fatigue cette _Démocratie en Amérique_, qui eut, à l’époque, l’incroyable succès d’un tirage à 4.000 exemplaires. Mais je voudrais que dans toutes les anthologies figurât le tableau qui, pour un Français, restera toujours surprenant et nouveau, de la vie communale, telle qu’il la découvrit chez les Américains de son temps. Là, il multiplie les observations de détail, qu’il commente avec flamme et dont il tire les déductions les plus variées et les plus séduisantes. Et il conclut avec une sorte d’allégresse: «L’habitant de la Nouvelle-Angleterre s’attache à sa commune parce qu’elle est forte et indépendante; il s’y intéresse parce qu’il concourt à la diriger; il l’aime parce qu’il n’a pas à s’y plaindre de son sort; il place en elle son ambition et son avenir; il se mêle à chacun des incidents de la vie communale. Dans cette sphère restreinte, il s’essaye à gouverner la société; il s’habitue aux formes sans lesquelles la liberté ne procède que par révolution, se pénètre de leur esprit, prend goût à l’ordre...»
Il n’est pas toujours aussi heureux; et quand, remontant de la commune aux États, puis des États au Gouvernement fédéral, il cherche, là aussi, quelle place est faite à la liberté, on discerne quelque gêne dans son esprit. Il s’émerveille des pouvoirs du juge en matière politique et, sans doute, pour nous, Français accoutumés à la centralisation, c’est-à-dire à la servitude, c’est toujours un objet de surprise et d’admiration que d’apprendre qu’un juge américain peut ne pas appliquer la loi si la loi lui semble injuste ou mal fabriquée. Mais en s’évertuant à chercher dans l’équilibre des pouvoirs la sauvegarde de la liberté, Tocqueville s’étourdissait lui-même. Il savait bien que la tyrannie démagogique est plus forte que toutes les barrières constitutionnelles inventées par les hommes. Il le savait et il l’a dit à l’occasion avec fermeté.
Mais il vivait en un temps où l’on admirait la constitution anglaise, qui passait pour le modèle des pouvoirs balancés. On n’avait pas encore vu que, dans la démocratie britannique comme dans toutes les autres, il n’y a qu’un maître: dans l’espèce, la Chambre des Communes. Les auteurs de la constitution américaine ont en vain cherché à opposer entre eux le Président, le Sénat et la Cour suprême de Justice. L’un de ces pouvoirs finira par venir à bout des deux autres. En fait, la question est de savoir aujourd’hui si c’est le Président qui brisera le Sénat, ou le Sénat qui brisera le Président. Ce qu’on peut dire, c’est que, dans toutes les grandes crises, l’Amérique a été gouvernée par un seul homme et que, dans la dernière, le dictateur n’a dû céder à la fin la prééminence au Sénat que par l’excès d’une sottise qui confinait à la démence.
Tocqueville a voulu espérer que la République des États-Unis échapperait à une telle dictature, et parmi les raisons de sa confiance, il a signalé avec un peu de candeur la liberté de la presse. Lui, qui, dès le premier jour, a noté le goût des Américains en particulier et des démocrates en général pour le gain, n’a pas soupçonné que cet appétit pour l’argent aboutirait à la création d’une classe nouvelle de dominateurs, et que la presse, devenue une industrie, serait un jour, aux mains des maîtres les plus durs qui soient, les ploutocrates, un épouvantable instrument d’asservissement et d’avilissement.
N’en ai-je pas assez dit pour que vous sentiez déjà toute l’émotion qui peut se dégager d’un tel livre, tout l’ascendant qu’il eut sur les esprits quand il parut? C’était vraiment un angoissant problème que celui que Tocqueville avait posé et cherchait à résoudre: alors que le pouvoir central, débarrassé des résistances d’ordre aristocratique qui, en France, le retenaient, tendait à la toute-puissance et à la tyrannie, comment trouver, où chercher de nouveaux moyens de défense, de nouvelles garanties pour la liberté? Comment sauver la démocratie de ses vices? Comment respirer sous son règne étouffant?
Un des reproches qu’on a pu lui faire est de n’avoir pas assez vu que l’Américain de son temps n’était peut-être ni un homme libre, ni même un démocrate: c’était essentiellement un Anglais, un Anglais transplanté. Partant de là, il aurait, avec ses yeux perçants, admirablement démêlé les transformations, déformations ou progrès, du type anglais primitif sous l’influence du climat et des conditions particulières de la vie dans les immenses territoires vierges du Nouveau-Monde. Pour connaître l’Américain, il faut partir de l’Anglais, de l’Anglais dont la sensibilité et le caractère sont supérieurs à l’intelligence; qui est puritain comme il est commerçant, c’est-à-dire avec aveuglement; qui règle la vie de son âme, quand il a soin d’elle, avec la même application que sa comptabilité; et qui mène en ce moment le monde à la dérive pour faire les affaires de l’humanité et celles de ses marchands.
Ajoutons tout de suite que les institutions américaines et les conditions particulières de la vie de l’autre côté de l’Atlantique n’ont pas amélioré le type originaire anglais. Nous l’avons vu à la guerre. Quelles que fussent les préventions de beaucoup d’entre nous contre la vieille Angleterre, si longtemps notre rivale, notre adversaire sur tant de champs de bataille, quelque goût que nous eussions à l’avance pour les citoyens de la grande République sœur, nous dûmes bientôt convenir, ceux d’entre nous, du moins, qui voisinèrent avec eux sur les champs de bataille, que nous étions plus près, physiquement, intellectuellement, moralement, des soldats de Georges V que de ceux de M. Wilson. Avec les Britanniques nous nous sentions entre Européens, entre gens d’une civilisation également vieille, soutenue par des traditions sacrées et souvent communes. Les Américains, auprès d’eux, nous faisaient un peu l’effet d’hommes puissants, mais peu dégrossis. Nous avions affaire, avec les Anglais, à des _gentlemen_; avec les Américains, à de grands enfants aux gestes encore gauches, à d’honnêtes enfants, mais qui n’auraient pas eu de parents pour les élever.
C’est sans doute que le régime démocratique n’a pas la vertu d’affiner les mœurs et voilà qui nous ramène à Tocqueville.
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N’oublions pas qu’il avait mal à l’estomac. C’est une condition essentielle pour faire un bon moraliste. Et je voudrais maintenant détacher de son œuvre quelques-unes des belles maximes dont elle est émaillée et qu’il a marquées de son génie.
Écoutez ce qu’il dit du pouvoir de la majorité sur la pensée:
«Je ne connais pas de pays où il règne en général moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique... En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée.»
Et remarquez cette formule: «Les monarchies absolues avaient déshonoré le despotisme; prenons garde que les Républiques démocratiques ne le réhabilitent.»
Son esprit tout à coup se porte en France:
«La Bruyère habitait le palais de Louis XIV quand il composa son chapitre sur les grands, et Molière critiquait la Cour dans des pièces qu’il faisait représenter devant les courtisans. Mais, ajoute-t-il, la puissance qui domine aux États-Unis n’entend point ainsi qu’on la joue. Le plus léger reproche la blesse, la moindre vérité piquante l’effarouche: et il faut qu’on loue depuis les formes de son langage jusqu’à ses plus solides vertus. Aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d’encenser ses concitoyens. La majorité vit dans une perpétuelle adoration d’elle-même; il n’y a que les étrangers ou l’expérience qui puissent faire arriver certaines vérités jusqu’aux oreilles des Américains.
«L’inquisition n’a jamais pu empêcher qu’il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L’empire de la majorité fait mieux aux États-Unis: elle a ôté jusqu’à la pensée d’en publier.»
Il ajoute d’ailleurs que cette farouche vertu ne lui donne pas le change. Ce qui l’intéresse, c’est le pouvoir qu’exerce le plus grand nombre: «Ce pouvoir irrésistible est un fait continu et son bon emploi n’est qu’un accident.»
Voilà une belle page. Tocqueville y déploie toutes ses qualités. D’abord, il est sincère. Chaque fois qu’il dénonce un vice de la démocratie, son accent s’élève ainsi et prend une vigueur saisissante. Je le crois aussi soucieux de vérité quand il s’épuise, par exemple, à exposer les causes qui tempèrent, à son avis, l’omnipotence de la majorité aux États-Unis. Mais son éloquence tombe alors. Il écrit un chapitre curieux, où le souci d’être exact apparaît à chaque ligne: il montre à souhait ce qu’est l’esprit légiste et comment cet esprit sert de contrepoids à la démocratie. Cependant, tout cela est un peu froid. Il ne s’échauffe tout à coup que pour donner encore un coup de massue à la tyrannie démagogique.
«S’il venait jamais, écrit-il, à se fonder une république démocratique comme celle des États-Unis dans un pays où le pouvoir d’un seul aurait déjà établi et fait passer, dans les habitudes comme dans les lois, la centralisation administrative, je ne crains pas de le dire, dans une semblable république, le despotisme deviendrait plus intolérable que dans aucune des monarchies absolues de l’Europe. Il faudrait passer en Asie pour trouver quelque chose à lui comparer.»
Sur certains vices de la démocratie, Tocqueville a des mots terribles. «Dans les pays libres, nous dit-il, on rencontre beaucoup plus de gens qui cherchent à spéculer sur les faiblesses du souverain et à vivre aux dépens de ses passions, que dans les monarchies absolues. Ce n’est pas que les hommes y soient naturellement pires qu’ailleurs; mais la tentation y est plus forte et s’offre à plus de monde en même temps. Il en résulte un abaissement bien plus général dans les âmes.»
Ailleurs il ajoute: «Le peuple ne pénétrera jamais dans le labyrinthe obscur de l’esprit de cour;... mais voler le Trésor public, ou vendre à prix d’argent les faveurs de l’État, le premier misérable comprend cela et peut se flatter d’en faire autant à son tour.»
Il ne se fait aucune illusion sur ce que les démocrates fervents attendent de l’instruction obligatoire. «On aura beau, dit-il, faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d’enseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.»
Point d’illusions non plus sur la politique étrangère des gouvernements démocratiques: «C’est, écrit-il, dans la direction des intérêts extérieurs qu’ils me paraissent décidément inférieurs aux autres.»
Et l’on trouve partout des observations ingénieuses qui portent à réfléchir, comme celle-ci: «Il faut bien distinguer l’arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut s’exercer au moyen de la loi même et alors elle n’est point arbitraire; l’arbitraire peut s’exercer dans l’intérêt des gouvernés; alors il n’est pas tyrannique.» Ajoutons qu’il a toujours confondu l’un et l’autre dans le même ardent mépris.
Voici enfin une remarque pleine de sagesse: «En Amérique, il arrive quelquefois que le même homme laboure son champ, bâtit sa demeure, fabrique ses outils, fait ses souliers et tisse de ses mains l’étoffe grossière qui doit le couvrir. Ceci nuit au perfectionnement de l’industrie, mais sert puissamment à développer l’intelligence de l’ouvrier. Il n’y a rien qui tende plus que la grande division du travail à matérialiser l’homme et à ôter de ses œuvres jusqu’à la trace de l’âme.» D’avance il opposait ainsi à l’Amérique des premiers pionniers, l’Amérique industriellement organisée, l’Amérique mécanique, c’est-à-dire barbare, que nous voyons se développer aujourd’hui.
Et quant à la servitude où conduit l’égalité, il y revient sans cesse et sous toutes les formes: «L’égalité produit, dit-il, deux tendances; l’une mène directement les hommes à l’indépendance et peut les pousser tout à coup jusqu’à l’anarchie; l’autre les conduit par un chemin plus long, plus secret, mais plus sûr, vers la servitude. Les peuples voient aisément la première et y résistent; ils se laissent entraîner vers l’autre sans la voir.»
Lisez encore ceci, qui est si frappant: «Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse? A l’opinion publique? C’est elle qui forme la majorité. Au corps législatif? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément. Au pouvoir exécutif? Il est nommé par la majorité et lui sert d’instrument passif. A la force publique? Elle n’est autre chose que la majorité sous les armes. Au Jury? C’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts. Les Juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité...»
Et l’effet de cette omnipotence de la majorité sur les mœurs, le voulez-vous connaître? «Ce pouvoir immense et tutélaire se charge, écrit-il, d’assurer les jouissances des peuples et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance... Un tel gouvernement ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse. Il ne détruit point, il empêche de naître; il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.»
Comment Tocqueville a-t-il pu nous recommander un gouvernement pareil? La vérité est qu’il ne l’a point souhaité, mais qu’il l’a cru inévitable. Sa faute est de s’être laissé lui-même étourdir par la découverte qu’il avait faite de la permanence et de la progression constante, à travers le temps et l’espace, de ce qu’il a appelé le _fait démocratique_. Ce fait est indéniable et sa permanence et sa progression le sont aussi. Il y a là une loi qu’il a reconnue, dont il a montré à merveille le développement impérieux au cours de l’histoire. Et les pires ennemis du gouvernement démocratique ne peuvent que s’incliner devant la plupart des formules saisissantes dont est tissue sa fameuse préface de la _Démocratie en Amérique_. Oui, le mouvement des hommes vers l’égalité est une loi; mais ce n’est pas, comme Tocqueville l’a cru avec épouvante, la loi des lois. Ce n’est qu’une loi parmi les autres. Il le savait bien pourtant, lui que soulevait, en vertu d’une autre loi éternelle, ce noble instinct de la liberté, mis par Dieu dans certains cœurs: c’est aussi une loi parmi les autres, que l’élite des hommes ait pour mission d’arracher le vulgaire aux bas instincts et à toutes les chaînes avilissantes. En vertu de cette loi, impérieuse elle aussi, il aurait pu collaborer au travail incessant de l’intelligence humaine contre les fléaux qui la menacent. Il aurait pu faire, non à la démocratie, qui est contraire à toute sagesse, mais à l’égalité sa large et juste part, et sauvegarder, en face d’elle, les droits sacrés de l’autorité à laquelle adhérait sa raison. Mais il a, devant la démocratie américaine, laissé tomber ses bras. Il a cru ce jour-là que le monde allait à la dérive et que le mal était sans espoir. Il s’est dès lors condamné à la tristesse, et ses lecteurs avec lui.
Singulier homme! Il ne croyait pas à l’affranchissement, mais à l’avilissement fatal des humains; et cependant il les adjura toute sa vie de se faire libres.
Il ne croyait plus au Dieu qu’on lui avait appris à prier dans son enfance et pourtant il ne cessa de tourner vers lui un regard assuré. Tout son chapitre sur le catholicisme aux États-Unis est un chef-d’œuvre. Ses instincts les plus fiers le soulèvent alors. Il aime la religion pour la raison que nous connaissons bien, et qu’il formule une fois de plus. Sa démocratie sera religieuse, pour être libre. «Quand les républicains, dit-il, attaquent les croyances religieuses, ils suivent leur passion, et non leurs intérêts. C’est le despotisme qui peut se passer de foi, et non la liberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république qu’ils préconisent que dans la monarchie qu’ils attaquent, et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres. Comment la société pourrait-elle manquer de périr, si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas? Et que faire d’un peuple maître de lui-même, s’il n’est pas soumis à Dieu?»
Et s’il ne trouve point que les protestants soient de bons démocrates, c’est que ces indépendants sont des libéraux de l’espèce qu’il réprouve, des individualistes et c’est tout dire.
Ce qu’il aime, c’est la vraie indépendance des catholiques aux États-Unis. Il a vu là certains bienfaits de l’absolue séparation de l’Église et de l’État, et, dans un temps où une pareille affirmation pouvait faire scandale, il a prédit les profits d’ordre moral que tirerait le catholicisme de la situation où ses ennemis l’ont mis en France aujourd’hui.
_La Démocratie en Amérique_ est un livre cher à tous les amis des États-Unis. En Amérique, en Angleterre, en Allemagne, Tocqueville jouit d’une considération qu’on ne lui accorde pas en France. Peut-être n’a-t-il manqué à la _Démocratie en Amérique_, pour devenir chez nous le livre de chevet des détracteurs autorisés de la démagogie anti-chrétienne, que d’être plus facile à lire.
J’ai relevé dans ses manuscrits des ratures et des corrections significatives. Il efface la _mer_ pour écrire _les flots_. Même il préfère _le sein des flots_. Il aime à se mouvoir dans des _sphères_. Il veut nous expliquer l’empire des croyances en Amérique; et, songeant à la France, il écrit: «En Europe, presque tous les désordres de la société prennent naissance autour du foyer domestique et non loin de la couche nuptiale... Agité par les passions tumultueuses qui ont souvent troublé sa propre demeure, l’Européen ne se soumet qu’avec peine aux pouvoirs législateurs de l’État. Lorsque, au sortir des agitations du monde politique, l’Américain rentre dans sa famille, il y rencontre aussitôt l’image de l’ordre et de la paix. Là, tous ses plaisirs sont simples et naturels, ses joies innocentes et tranquilles...»
Il y a dans tout cela trop de joies innocentes, trop de seins, trop d’images, trop de couches nuptiales. Nous n’aimons plus qu’on écrive ainsi: l’a-t-on jamais beaucoup aimé? C’était dans le goût du temps. Disons que Tocqueville a eu tort de se plier à ce mauvais goût. Ajoutons qu’il était alors très jeune et que, par la suite, il n’a pas recommencé.