Chapitre 18
Le Mariage sous Louis XV fut joué le 1er juin 1841. Le succès honnête qu’il obtint, et qui eût été, selon toute probabilité, plus fructueux, si mademoiselle Mars en eût fait sa pièce de sortie, ne blessa personne, et, par conséquent, me laissa dans de bonnes relations avec la Comédie-Française.
Je désire que l’on ne donne pas à la phrase que je viens d’écrire un autre sens que celui que je lui donne moi-même.
Ce succès eût été plus fructueux, ai-je dit, avec mademoiselle Mars qu’avec mademoiselle Plessis, non point que mademoiselle Plessis ait mal joué la comtesse, au contraire, elle y fut charmante, mais parce que l’on eût été curieux de voir mademoiselle Mars dans son dernier rôle, et plus le rôle était jeune, plus la curiosité eût été grande.
J’avais eu, du reste, d’excellentes relations avec les cinq ou six artistes qui jouaient dans le Mariage sous LouisXV et ils me demandèrent de leur faire une seconde pièce.
Un beau jour, je vais leur annoncer que la pièce était faite, et qu’elle s’appelait les Demoiselles de Saint-Cyr.
Elle était faite pour les mêmes personnes, excepté ce grand et excellent artiste que l’on appelait Menjaud, qui, dans l’intervalle, s’était retiré du théâtre. Les autres étaient Firmin, Plessis, Anaïs. Les nouveaux introduits étaient Brindeau et Régnier.
La pièce alla comme sur des roulettes ; c’était la première fois qu’une pareille chose m’arrivait. J’en étais consterné ; je m’étais fait une habitude de discussion avec le Théâtre-Français. La discussion me manquait ; j’avais l’air d’être bien avec tout le monde. Hélas ! j’étais donc descendu bien bas dans l’esprit des sociétaires. Il est vrai que je ne tardai pas à remonter sur ce point à une hauteur que je n’avais pas encore atteinte. Le Testament de Césararriva.
Soit mauvaise volonté, soit ignorance de mise en scène, une pièce que j’eusse répétée pendant un mois à peine au Théâtre-Historique m’absorba pendant soixante et dix répétitions.
Ah ! cher lecteur, vous ne serez pas si cruel que Didon, vous n’exigerez pas que je renouvelle mes douleurs !
C’était M. Seveste qui était alors directeur. Il est mort depuis ; Dieu veuille avoir son âme ! il a failli damner la mienne.
Je sortis tellement furieux, que je fis serment, en sortant, de n’y jamais rentrer. Je me tins parole pendant cinq ans.
Un jour, je rencontrai Régnier. Régnier me dit :
— Lisez donc tel roman d’Auguste Lafontaine ; il y a dans ce roman-là un drame terrible pour votre Théâtre-Historique.
J’ai grande foi dans les indications de Régnier à l’endroit des bonnes choses. Je courus trois ou quatre cabinets de lecture : les romans d’Auguste Lafontaine, qui ont fait les délices du commencement du XIXe siècle, sont à peu près oubliés aujourd’hui. Je trouvai enfin le roman désigné par Régnier ; j’ai complètement oublié son nom.
Je me mis à lire le premier volume, mais je n’allai même pas jusqu’au bout. Au lieu du drame terrible que je devais trouver dans le troisième ou le quatrième volume, j’avais trouvé une charmante petite comédie dans le premier.
J’étais trop occupé à cette époque au Théâtre-Historique pour faire une petite comédie en un acte. J’appelai à moi mes deux jeunes amis Paul Bocage et Octave Feuillet ; je leur en fis le plan et je leur dis :
— À l’oeuvre, mes enfants ! et exécutez-moi cela.
Leur acte fini, ils l’apportèrent au Théâtre-Historique, et, ne me trouvant point, ils le donnèrent à Doligny. Le théâtre ferma huit jours après ; le manuscrit de Romulusfut perdu dans le naufrage qui engloutit la seule grande tentative d’art qui eût été faite depuis vingt-cinq ans.
Un an s’écoula. J’avais, à quinze lieues de Paris, une chasse en partage avec mon bon et cher ami le comte d’Orsay ; cette chasse était située à quatre ou cinq lieues de Melun.
Un jour, ou plutôt un soir, je repartis trop tard de Mormans, c’était le nom de notre chasse. Il en résulta que je n’arrivai pas pour le dernier convoi du chemin de fer. Force me fut de rester à Melun.
Que faire à Melun de dix heures du soir à huit heures du matin, quand on ne dort, comme moi, que trois ou quatre heures dans son propre lit, et pas du tout dans un lit étranger ? Romulusme revint à l’esprit.
— Tiens, me dis-je, me voilà avec cinq ou six heures devant moi ; si j’en profitais pour faire Romulus.
Sitôt pris, sitôt pendu, comme dit la parodie de la Vestale.Je descendis ; j’allai chez un épicier, j’achetai du papier et des plumes. Je suis très maniaque sur ce point : je ne puis travailler que sur certain papier, je ne puis écrire qu’avec certaines plumes, et encore j’ai mon papier et mes plumes de roman, mon papier et mes plumes de théâtre.
Je trouvai à peu près ce qu’il me fallait ; j’achetai, en outre, une petite bouteille d’encre. Si je n’écris pas sur tous les papiers, si je n’écris pas avec toutes les plumes, je n’écris pas non plus avec toutes les encres ; par exemple, il me serait impossible de rien écrire avec de l’encre bleue, pas même mon adresse.
Je me mis au travail vers onze heures ; j’entassai du bois dans le coin de ma cheminée, je me fis donner des bougies de rechange, et, à sept heures du matin, j’écrivais le mot Fin,mot bienheureux, qui n’est pour moi cependant que le commencement du volume suivant.
Je partis pour Paris par le convoi de huit heures ; à neuf, mon copiste était chez moi. Je n’avais pas relu Romulus.On relit et l’on corrige mal, surtout sur son écriture, moi surtout. Je lui demandai ma copie pour le lendemain à la même heure. Il fit la grimace ; il n’avait que vingt-quatre heures pour copier ce que j’avais écrit en neuf. Cependant, il fut prêt.
Je lus, je corrigeai ; je fis recopier une deuxième, puis une troisième fois. Alors, j’envoyai chercher Régnier.
— Mon cher ami, lui dis-je, vous rappelez-vous m’avoir donné le conseil de faire un drame bien noir avec tel roman d’Auguste Lafontaine ?
— Oui.
— Eh bien, je l’ai lu.
— Ah !
— Et j’en ai fait une petite comédie en un acte que je crois très gaie.
— Bravo ! Pourvu que vous en ayez fait quelque chose, c’est tout ce qu’il me faut. Où est-elle ?
— La voilà.
— Quand voulez-vous lecture ?
— Oh ! cher ami, je ne lis plus à la Comédie-Française. J’ai fait cette pièce pour vous et non pour MM. les comédiens ordinaires de la République, – nous étions en république alors ; – si vous voulez jouer le rôle, lisez-la et faites-la recevoir comme l’oeuvre d’un jeune homme qui n’a encore rien fait.
— Vous y tenez ?
— Je vous en prie.
— Soit ; mais vous avez des préjugés contre la Comédie-Française.
— Moi ? Non. Je trouve qu’elle joue des vaudevilles, voilà tout, au lieu de jouer des comédies, des tragédies et des drames, et je lui en veux de supprimer les couplets.
— Alors, me dit Régnier pour détourner la conversation, vous me donnez carte blanche ?
— Oui, pourvu que mon nom ne soit pas prononcé.
— Je vous en donne ma parole d’honneur.
— Tout va bien, alors.
Régnier partit et je ne pensai plus à Romulus.Quinze jours après, je reçus un petit mot de Régnier, qui ne contenait que ces deux lignes :
Le jeune homme qui n’a encore rien fait a été reçu par acclamation. Nous mettrons sa pièce en répétition jeudi.
Tout à vous :
Régnier.
Effectivement, la pièce fut mise au tableau ; mais une indiscrétion fut commise : par qui ? je n’en sais rien ; si elle eût été d’un jeune homme qui n’eût encore rien fait, elle eût paru tout de suite. Elle était d’un homme qui a fait soixante drames, tragédies ou comédies. Elle resta trois ans dans les cartons.
Elle avait été écrite en une nuit, au mois d’octobre 1851. Elle fut jouée le 15 janvier 1854.
Dans l’intervalle, j’avais fait deux comédies : la Jeunesse de Louis XIV et la Jeunesse de LouisXV qui toutes deux avaient été arrêtées par la censure.
Pour cette fois, je donnai ma démission d’auteur au théâtre de la rue de Richelieu, et j’abandonnai la scène française aux vaudevilles en cinq actes de M. Scribe et aux tragédies en un acte de M. Latour Saint-Ybars.
Ainsi finit mon voyage. Ulysse n’avait erré que dix ans ; j’ai erré quinze ans de plus qu’Ulysse ; il est vrai que j’ai eu sur lui l’avantage de ne pas trouver de Pénélope.
Souvenirs dramatiques,1867.
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1.C’est effectivement à M. Danré que je dois d’être ce que je suis, en supposant que je sois quelque chose ; on m’excusera donc de le nommer ; la reconnaissance est indiscrète.
2.Voilà ce que fit pour moi le duc d’Orléans ; j’ai dit le mal, j’ai dit le bien. J’ajouterai quelque chose encore, car il faut rendre toute justice à l’homme, même quand il devient roi. Chaque fois que personnellement j’ai pu parvenir jusqu’au duc d’Orléans, chaque fois que, par lettres, j’ai pu arriver jusqu’au roi, le duc d’Orléans ou le roi m’a accordé ce que je lui demandais, soit la grâce d’un condamné politique, soit un encouragement à un homme de lettres malheureux. Son premier mouvement est bon, le second mauvais. C’est que le premier vient de son coeur, et le second de son entourage.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.