‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 18 sur 19 · Chapitre 17

Chapitre 17

Maintenant, comment fut-ce mademoiselle Plessis, et non mademoiselle Mars, qui joua le rôle ?
Je vais vous le dire en deux mots.
J’avais, pour faire le côté matériel de mes affaires, un excellent ami, mais qui n’avait aucune idée du monde de théâtre ; il trouvait mademoiselle Plessis charmante, et il avait raison ; on lui disait que mademoiselle Mars était vieille, il le croyait, et il avait tort : on n’est jamais vieux quand on a le talent de mademoiselle Mars. Mademoiselle Plessis avait la poitrine délicate, et mon ami, qui habitait la campagne et qui avait des chèvres, lui envoyait, tous les matins, du lait de chèvre ; puis, tous les soirs, il allait au foyer, où chacun l’entourait, lui disant :

— Comprenez-vous cette vieille Mars qui, à soixante-cinq ans, joue un rôle de jeune fille de dix-sept ? En vérité, quelqu’un devrait bien lui dire en face qu’elle a quarante ans de trop pour le rôle.

Cela lui montait la tête. Un soir, il répondit :

— Mais, si quelqu’un devait le lui dire, que ne le lui dites-vous ?

— Oh ! nous, elle dirait ce qu’elle dit : que c’est par jalousie qu’on veut la pousser hors du théâtre.

— Eh bien, fit mon ami, je le lui dirai, moi.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Vous n’oserez pas.

— J’oserai.

— Quand cela ?

— Pas plus tard que demain.

— Pourquoi pas ce soir ?

— Ce soir ?

— Oui… Justement, elle joue. Tenez, la voilà qui rentre dans sa loge.

— Ce soir ?

— Ah ! vous reculez.

— Moi ?

— Vous reculez.

— Moi ?

— Oui, vous.

— J’y vais !

Et mon ami enfonça son chapeau sur sa tête, et se précipita dans la loge de mademoiselle Mars, qui changeait de costume.

— Eh ! qu’est-ce que cela ? dit mademoiselle Mars en prenant sa chemise entre ses dents.

— C’est moi, mademoiselle ?

— Qui vous ?

Mon ami se nomma.

— Eh bien, que me voulez-vous ? Entrer ainsi chez moi sans être annoncé !

— Je veux vous dire, mademoiselle, ce qu’aucun de vos amis n’ose vous dire.

— Quoi ?

— C’est que vous êtes trop vieille pour jouer le rôle de la comtesse et que ce serait sage à vous de le renvoyer à mademoiselle Plessis.

— Mademoiselle Plessis aura le rôle demain, monsieur. Maintenant, sortez de ma loge, je vous prie ; il faut que je change de chemise.

Le lendemain, mademoiselle Mars renvoyait son rôle et annonçait qu’elle ne renouvellerait pas avec la Comédie-Française.

Voilà comment ce fut mademoiselle Plessis, et non mademoiselle Mars, qui joua le rôle de la comtesse dans Un mariage sous Louis XV.

q