‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 4 sur 19 · Chapitre 3

Chapitre 3

Christinene fut ni refusée ni reçue sous son masque classique ; la fille de Gustave-Adolphe cachait certaines allures à la Marie Tudor et à la Lucrèce Borgia qui trahissaient les tendances de l’auteur vers les monstruositésdu drame moderne, comme dirent élégamment MM. les critiques, qui applaudissaient Jocaste épousant son fils, Oreste tuant sa mère, Athée buvant le sang de son frère, et Gabrielle mangeant le coeur de son amant.

Il est vrai que tout cela avait la consécration du temps et surtout de la mort.
La lecture finie, MM. les membres du comité, mademoiselle Mars comprise, se regardèrent.

On m’avait fait bisser deux scènes, chose qui arrive rarement : la scène entre la reine et La Calprenède et la scène entre Sentinelli et Monaldeschi.

J’attendais naïvement ; on me fit observer que les délibérations n’avaient pas lieu devant les auteurs, et que j’eusse à attendre dans un salon voisin, où réponse me serait rendue.

J’attendis.

Au bout de dix minutes, Firmin vint me rejoindre.

— Eh bien ? lui demandai-je.

— Eh bien, me dit-il, le comité est bien embarrassé.

– Bon ! et comment ?

— Il ne sait pas si la pièce est classique ou romantique.

— Pourquoi se préoccupe-t-il d’une question de mots ? Est-elle bonne ? est-elle mauvaise ? Voilà tout.

— Mais c’est qu’il n’en sait rien non plus.

— Ah diable ! cela se complique. La pièce a-t-elle ennuyé le comité ? a-t-elle amusé le comité.

— Elle l’a vivement intéressé.

— C’est quelque chose.

— Sans doute ; mais…

— Mais ?

— Mais le comité n’ose pas vous recevoir.

— Comment ! il n’ose pas me recevoir ?

— Non.

— Alors, il me refuse ?

— Il n’ose pas non plus vous refuser.

— Bon ! je suis reçu à correction ?

— Pas précisément.

— Mais enfin qu’a-t-on décidé ?

— Que l’on demanderait l’avis de Picard.

— De Picard ? Mais il trouvera cela exécrable.

— Pourquoi cela ?

— Parce que Picard n’a aucun intérêt à trouver cela bon.

— Picard est un homme de conscience.

— Vieil auteur dramatique et vieux comédien ; de plus, de l’Académie ; Picard un homme de conscience ? Allons donc !

— Vous vous trompez, Picard adore la jeunesse.

— Oh ! je les connais, vos bonshommes de l’Académie ; j’en vois deux ou trois comme celui-là chez M. Lethière, qui adorent la jeunesse et qui ne peuvent pas souffrir les jeunes gens.

— Vous avez tort.

— Mais enfin que décide-t-on à mon endroit ?

— Vous porterez votre manuscrit à Picard.

— Je ne le connais pas.

— Je vous conduirai chez lui.

— Vous le connaissez, vous ?

— J’ ai été son pensionnaire.

— La décision est-elle irrévocable ?

— Non ; mais je vous conseille de vous y soumettre.

— Allons-y tout de suite, alors.

— Vous êtes décidé ?

— Ma foi, oui ! Je suis comme ce condamné à qui on venait annoncer qu’il allait être mis à la torture, et qui répondait : « Bon ! cela fait toujours passer un instant. » Allons chez Picard.

— Allons chez Picard, répéta Firmin.

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