‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 5 sur 19 · Chapitre 4

Chapitre 4

Où demeurait Picard ? Je n’en sais, ma foi, plus rien.
Je sais qu’il demeurait à un second étage et qu’on nous introduisit dans son sanctuaire.

C’est ainsi qu’on appelait à cette époque les cabinets des auteurs dramatiques.

Ce sanctuaire était une immense bibliothèque toute tapissée de livres magnifiquement reliés, – de ces livres qui sont là pour n’être jamais dérangés de leur place.

Sur le rebord de cette bibliothèque, et dans les angles, sur des colonnes, étaient les bustes d’Homère, de Sophocle, de Démosthènes, de Cicéron, de Racine, de Corneille et de Molière.

C’était, on en conviendra, un bien grand orgueil ou une bien grande humilité de la part de M. Picard que de vivre dans l’intimité de pareils hommes.

Picard était un petit bossu à l’oeil fin, au nez et au menton pointus, le Rigaudin de sa Maison en loterie.

On l’appelait, à cette époque-là, le descendant de Molière. Je ne lui conteste pas cette légitimité ; mais, en tout cas, c’était un descendant bien descendu.

Il remonta ses lunettes sur son front pour faire accueil à Firmin avec ses vrais yeux.

Firmin avait pour Picard un respect presque filial.

Il explique au descendant de Molière la cause de notre visite.

Picard me regarda à mon tour, mais avec ses lunettes.

— Ah ! voilà le jeune homme ? dit-il.

— Oui, monsieur, le voilà.

— Et vous avez donc fait une tragédie, jeune homme ?

— À peu près.

– Sur quel sujet ?

— Sur Christine.

— Christine de Suède ?

— Oui.

— Qui fait assassiner son amant ?

— Oui.

— Notre confrère Alexandre Duval a déjà fait une tragédie là-dessus.

— Oui, mais pas bonne.

Picard releva ses lunettes.

— Oh ! oh ! fit-il.

— J’ai dit : pas bonne, répétai-je.

— Et qui vous dit, jeune homme, que ce ne soit pas le sujet qui n’était pas bon ?

— À mon avis, il n’y a pas de bons, il n’y a pas de mauvais sujets. !

— Ah ! ah !

— Le tout dépend de la façon dont l’auteur les présente à son public.

— Alors, vous avez vos idées arrêtées ?

— Oui, monsieur.

Picard regarda Firmin d’un air qui voulait dire : « Tu l’entends, ce jeune homme a ses idées arrêtées ! »

Et, s’il eût osé, il se fût mis à rire en se frottant les mains, – comme Rigaudin toujours.

— Alors, continua Picard, vous avez fait une Christine ?

– J’ai fait une Christine.

– Et la Comédie-Française s’en rapporte à mon avis sur l’ouvrage ?

— Je ne dis pas qu’elle s’en rapporte à votre avis ; je dis qu’elle désire avoir votre avis.

— C’est la même chose.

— Pas précisément.

— Donnez-moi cela.

J’allongeai mon manuscrit.

— Très bien, dit Picard.

— Et quand aurez-vous lu ? demanda timidement Firmin.

— Dans huit jours.

— Vous entendez, dit Firmin, dans huit jours. – N’abusons pas des moments de M. Picard.

Je me levai en répétant :

— Dans huit jours !

Quant à abuser des moments de M. Picard, je me promis bien que ce ne serait jamais moi qui lui ferais perdre son temps.

Nous sortîmes.

— Toisé, dis-je à Firmin en mettant le pied sur le palier.

— Vous avez eu tort aussi de lui parler comme vous avez fait.

— Pourquoi cela ?

— Parce que c’est un patriarche.

— Je ne respecte pas tous les patriarches, Loth, par exemple.

— Vous êtes une mauvaise tête.

— Et votre Picard un mauvais esprit.

Nous nous séparâmes sans avoir échangé une parole. J’avais porté la main sur l’arche sainte ; c’était un miracle que je ne fusse point frappé de mort.

Huit jours après, à l’heure fixe, nous nous présentions à nouveau chez Picard. L’auteur de la Petite Villeétait dans son sanctuaire.

Mon premier regard découvrit Christineà sa droite ; mais je vis, au pincement de ses lèvres, que ce n’était pas comme place d’honneur qu’il l’avait mise là.

— Je vous attendais, nous dit-il avec un mauvais sourire, qui montrait ses dents grises se projetant en avant dans la direction de son nez et de son menton.

— Eh bien ? lui demanda Firmin.

— Eh bien ? répétai-je.

Picard jouait avec mon malheureux manuscrit comme le tigre joue avec l’homme, ou plutôt – ne comparons pas les petites choses aux grandes, ce n’est permis qu’à Virgile, – ou plutôt comme le chat joue avec la souris.

— Mon cher monsieur, me dit-il de sa voix la plus doucereuse, avez-vous quelque autre moyen d’existence que la carrière des lettres ?

— Monsieur, j’ai chez M. le duc d’Orléans une place de quinze cents francs.

— Eh bien, dit Picard me poussant le rouleau entre les mains, allez à votre bureau, jeune homme, allez à votre bureau.

Je le saluai et je sortis le premier.

En me retournant, je vis qu’il parlait à Firmin en lui tenant les deux mains et en haussant les épaules : sa tête avait l’air de sortir de sa poitrine.

Firmin me rejoignit sur l’escalier.

— Quand je vous l’avais dit ! lui fis-je.

— Diable ! diable ! diable ! murmura-t-il.

Nous nous séparâmes à l’angle de la rue de Richelieu : lui, pour rentrer au Théâtre-Français ; moi, pour monter à mon bureau de la rue Saint-Honoré.

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