‹ ConfessionsChapitre 10 sur 32 · X

X

Il paraît que le mobilier des lycées s’est amélioré. De mon temps, celui de Bonaparte se trouvait furieusement primitif. J’admets que c’était un lycée d’externes ; mais on ne peut pourtant pas voir une raison pour offrir à des fils de gens qui paient cher, de pareils amphithéâtres de purs bancs sans tables devant, ni rien de rien en fait d’autre confortable. Et j’abomine, ici, en plein grand public, les divers régimes, républiques ou monarchies, et vice versa, qui se sont contentés de ces sièges pour leurs futurs hommes instruits sérieusement. Voyez-vous cela d’ici ? le cul sur une planche de corps de garde, de violon, à plus justement parler ; la poitrine et les épaules courbées vers les genoux où quelque « buvard » était chargé de recueillir dans ces conditions un texte grec ou latin. La chaire même du professeur était un chef-d’œuvre de monstrueuse incommodité…

Ceci dit, parlons un peu, très vite, avant d’en revenir à moi, sujet principal de ces lignes sincères, des braves gens qui m’inculquèrent le peu que j’ai de notions quelconquement classiques. Tous étaient ce que je puis maintenant dire en tout calme acquis cher, avec un tout petit nom tout de même, de braves gens plus convaincus que nos normaliens d’aujourd’hui, gent un peu factice ! instruits, certes, autant, — et moins familiers, ce qui valait mieux, envers les jeunes esprits confiés à leurs soins, que les échappés modernes de la rue d’Ulm. Mais, ça ne fait rien, quels types, même à distance, et à quelque distance, que les trois quarts de ces excellentes gens !

Je veux abréger la liste et ne contrister personne des rares survivants qui peuvent en faire partie. Mais, nonobstant, mais, néanmoins, mais, en dépit de tout, et quelque considérations qui puissent m’arréter, laissez-moi, voulez-vous, sourire, un peu, à l’idée, au fond affectueusement évoquée, de ces maîtres de notre jeunesse, produits bizarres d’un tas de révolutions politiques n’aboutissant chaque fois, pour le dire sérieusement, en tout patriotisme, qu’à de l’amoindrissement général, malheureusement !

En sixième, M. M…, où j’étais (je dis où, comme d’un lieu !) camarade de banc avec un Hayem, ce brave M. M… qui passait, entre deux dictées et quatre ou huit ou dix corrections de copies, sa langue sur de la colle à bouche en vue de futurs devoirs à « donner » ; en cinquième, M. P…, fortes galoches, vaguement découragé (n’était-il pas un peu « républicain » en ces temps d’empire… impérial ?), fortes, dis-je, galoches, le collier de barbe à la Jules Favre et tout indifférence à sa classe ; en quatrième, M. V…, qui avait le tic de se passer un doigt sous le nez à chaque pensum qu’il infligeait ; en troisième, un M. Réaume qui a, je crois, écrit quelque chose chez Lemerre, qui ne m’aimait guère et avait probablement raison, et qui, un jour que, du fond de la salle de classe qui sentait abominablement la peinture, nous observions — on était en juillet, toutes portes et fenêtres ouvertes — les efforts d’une hirondelle, chue à terre, pour s’envoler, nous dit, spontanément, sans le vouloir ou non :

En seconde, M. Perrens, historien de Hiéronimo Savonarola et autres pères Hyacinthe, qui me détesta, m’a-t-on dit, et me déteste encore, m’a-t-on dit récemment (pourquoi, mon Dieu ?). En rhétorique, M. Durand, son râtelier et sa perruque, et fier de ces parures,

M. Deltour, aujourd’hui, je crois, inspecteur d’Académie, auteur des Ennemis de Racine, un esprit exquis, qui fut indulgent à ma paresse, mais sévère à mes traductions en vers de Properce, entre autres un… sonnet ! où la fin — in caudâ… — fin que voici :

En rhétorique, toujours, et en seconde, je crois, auparavant, M. Desjardins, professeur d’histoire, très intéressant et très éloquent, parlant des Mérovingiens, et M. Camille Rousset qui nous lisait parlois des fragments de son Histoire de Louvois, de sa grosse voix de petit homme vif, vif !

Pour en finir avec cette partie de mes Confessions qui concerne la bêtise et l’ennui de l’instruction… bizarre qu’on… donnait, de mon temps, aux petits des bourgeois, en attendant peut-être pis, passons à mon passage du baccalauréat.

Voici, dans toute sa gloire, cette chose :

La Vieille Sorbonne, noire comme l’encre du discours latin, vermoulue comme le style de la dissertation française… et si pitoyablement comparable à cet exquis Oxford…

Oxford sur qui j’ai fait des vers absolument inédits en France, et que voici, parce qu’ils expriment un mien « état d’âme » assez récent (1893) :

OXFORD

Oxford est une ville qui me consola,
Moi, toujours rêvant de ce Moyen Age-là.

En fait de Moyen Âge on n’est pas difficile
Dans ce pays d’architecture un peu fossile.
À dessein, c’est la mode et qui s’en moque fault ;
Mais Oxford, c’est sincère, et tout l’art y prévaut,
Mais Oxford a la foi, du moins en a la mine
Beaucoup, et sa science en joyau se termine,
En joyau précieux, délicieux : les cieux
Ici couronnent d’un prestige précieux
L’étude et le silence exigés comme on aime
Et la sagesse récompense le problème.
La sagesse qu’il faut, c’est, douce, la raison
Que la cathédrale termine en oraison
Sous les arceaux romans qui virent tant de choses
Et les rinceaux gothiques, fins d’apothéoses
De saints mieux vénérés peut-être qu’on ne croit
Et mon cœur s’humilie et mon désir s’accroît
De devenir et de redevenir, loin d’elle.
Cette cité, glorieuse d’être infidèle,
Paris ! l’enfant ingrat qui s’imaginerait
Briser les sceaux sacrés et tenir le secret —
De devenir et redevenir la chose
Agréable au Seigneur, quelle qu’en soit la cause,
Et par cela même être encore doux et fort,
Ô toi, cité charmante et mémorable, Oxford !

Je commis dans cet amphithéâtre d’un sale à se brosser toute la vie, un discours latin, une dissertation française, que je voudrais ravoir aujourd’hui pour les vendre comme autographes.

Au lendemain, vers onze heures, inquiet, je revins, dans la cour noire et mal pavée, me coller sans espoir, le nez contre l’affiche des « reçus à l’écrit ».

J’étais reçu !

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